SECONDE PARTIE.
Ah ! du milieu de nous que la mort disparaisse,
Ou souffrez qu’en nos bras sa faulx roule sans cesse !
Il faut, aux préjugés portant de vastes coups,
Ou n’en point abolir ou les abolir tous.
Dès qu’un seul peut rester, les autres doivent vivre.
Nul droit pour l’épargner, nul droit pour les poursuivre.
Ils se groupent unis par un commun lien,
Et n’en détruire qu’un c’est ne détruire rien.
Vous blâmez celui-ci, vous respectez cet autre,
Vous qui de la raison vous prétendez l’apôtre,
Vous dont je vois pourtant le courage interdit
Reculer à l’aspect de ce fléau maudit,
De ce monstre affamé, de cette hydre féconde,
Qui sous le nom de guerre épouvante le monde.
Moi, j’ose l’attaquer. Que m’importent les ris
De la froide ironie et de l’altier mépris ?
Mes pas n’ont qu’à moitié parcouru la carrière.
Je veux, je veux remplir ma tâche tout entière.
Cette tâche est immense et ne se borne pas
À dépouiller Thémis des armes du trépas,
À l’éloigner du champ de ses tristes conquêtes
Où ses mains en tremblant vont glaner quelques têtes,
Lorsque j’en vois de loin, dans les sanglants hasards,
Moissonner des milliers par le glaive de Mars,
Lorsqu’au cri de la guerre, et ce cri c’est le nôtre,
Une moitié du monde accourt égorger l’autre.
Pourquoi tous ces combats ? pourquoi, mortels jaloux,
Contre l’ordre d’un Dieu vous exterminez-vous ?
Pourquoi la guerre au nord, sous les brûlantes zones ?
Cette terre, où vos mains se disputent des trônes,
Où l’on fait une halte en avant du cercueil,
Dieu vous la donna-t-il pour la couvrir de deuil ?
Est-ce en l’ensanglantant qu’on doit s’en rendre maître ?
Par des assassinats mérite-t-on de l’être ?
Venez, hommes si fiers des progrès de vos arts,
Sur un champ de bataille arrêtez vos regards.
Voyez, voyez d’abord, au premier bruit des armes,
Se cacher ou s’enfuir les peuples en alarmes ;
Du monde policé se briser les liens ;
Tous les maux à la fois remplacer tous les biens.
La guerre promener sur son aile hardie
Le vol, le brigandage et le lâche incendie ;
De la science au loin éteindre les fanaux,
Du commerce inactif dessécher les canaux ;
Et, changeant en déserts les fertiles contrées,
De la propriété bravant les lois sacrées,
Sur les murs des cités, veuves de citoyens,
Effacer tous les droits pour y graver les siens.
Et que devient alors l’admirable système
Qui devant l’équité soumet la force même ?
Que devient le respect du toît, du champ d’autrui,
Hier encor sacrés, violés aujourd’hui ?
Du glaive, dites-vous, tel est le privilège.
D’où le tient-il ? quel Dieu de ce droit sacrilège
L’arma contre les droits acquis au genre humain ?
Quoi ! sitôt qu’il paraît, plus de loi, plus de frein !
Ainsi vous vous jouez de vos propres maximes.
Que de crimes déjà précurseurs du grand crime !
Mais il vient, le voici l’épouvantable instant.
Cent mille hommes sont là, que le trépas attend.
Irai-je retracer ce tableau du carnage ?
Irai-je des humains montrer toute la rage ?
Des humains !… Malheureux ! quittez ce nom sacré ;
En vous assassinant vous l’avez abjuré.
La bataille a cessé, le canon se repose.
Au milieu des deux camps la Mort fait une pause,
Et, lasse de frapper, de son bras languissant
Laisse tomber sa faulx, ruisselante de sang.
Les vainqueurs, les vaincus ont fui, comme des ombres
Qui craignent d’habiter de funèbres décombres.
De plaintes, de soupirs, à peine un faible bruit
De mourans en mourans circule et nous conduit.
Oh ! s’il reparaissait dans ces plaines livides,
Celui dont la fureur dicta tant d’homicides,
Celui que ses soldats parent du nom de Grand ;
S’il voyait, aux clartés de ce jour expirant,
Se relever soudain, avec un bruit terrible,
Tous ces pâles débris, tout ce peuple insensible
De cadavres guerriers qui, sur la poudre épars,
Ne forment plus de rangs, n’ouvrent plus d’étendards ;
Oh ! qu’il se troublerait à leurs sanglans reproches !
Rends-moi, lui dirait l’un, à l’amour de mes proches,
Au foyer paternel d’où tu vins m’arracher.
Pourquoi, lui dirait l’autre, en tes camps m’attacher ?
J’étais tranquille, heureux à côté d’une épouse.
De ma félicité ta cruauté jalouse
M’exila de ses bras pour borner mon destin.
Tous le suivraient criant : Voilà notre assassin !
Alors, oh ! comme alors, plein d’angoisses amères,
Il se retracerait le désespoir des mères,
Les pleurs des vieux parens courbés vers des tombeaux,
Et le deuil des cités, et le deuil des hameaux !
Il entendrait leurs cris tonner sur sa victoire,
Leurs malédictions répudier sa gloire ;
Et lui-même, effrayé de ses propres fureurs,
Fuyant, mais dans son sein emportant ses terreurs,
Il verrait contre lui, parmi ses palais vides,
Se lever ses remords comme autant d’Euménides ;
Et de spectres vengeurs un innombrable essaim
Le poursuivre des cris : assassin ! assassin !
Il l’est, il l’est bien plus que ce brigand sauvage
Qui dans un meurtre obscur ensevelit sa rage.
Celui-ci tue un homme et l’État est resté.
Cet autre est le bourreau de la société :
Il a par ses exploits multiplié ses crimes ;
Sur lui pèse le sang de cent mille victimes.
Et lorsqu’aux pieds du Dieu qui venge et punit tout,
Dégoûtant de ce sang il paraîtra debout,
Je le plains. Ce jour-là point de frivole excuse !
À côté du brigand que sa démence accuse,
Jugé cent mille fois plus coupable que lui,
Dans nos faux préjugés il n’aura plus d’appui.
Qu’ils périssent enfin, ces préjugés barbares,
Et du sang fraternel que nos mains soient avares !
J’ouvre le code saint, sublime, respecté,
Jadis par l’Éternel à la terre apporté ;
Et mon œil, s’arrêtant sur ce précepte auguste,
Lit : Tu ne tueras point !… Je t’obéis, Dieu juste !
Loin de moi d’accomplir ce que tu me défends !
Je donnerai l’exemple à tes autres enfans.
Oh ! si tous les humains s’entendaient pour détruire
Ce système de sang qu’un démon sut produire ;
S’ils se disaient entre eux, dans un touchant accord :
Quels que soient nos débats, jamais, jamais la mort !
D’un si beau plan, pour l’homme et pour ses destinées,
Qui pourrait calculer les suites fortunées ?
Quand le meurtre, et d’honneurs et de lauriers couvert,
Au respect des mortels ne sera plus offert ;
Qu’il n’appellera plus les chants ni les sourires
Des fils de l’harmonie et des chefs des empires ;
Que du milieu des camps ses vestiges derniers
Auront avec son nom disparu tout entiers ;
Quand la société, que l’homme obscur contemple,
Cessera d’en donner le sacrilège exemple ;
Qui sait où peut conduire un si grand changement ?
Un autre ordre commence : un nouvel élément
Se découvre pour l’homme, épure ses pensées,
Montre à ses pas douteux des routes non tracées
Où, s’avançant toujours vers un noble avenir,
Du crime qui s’efface il perd le souvenir,
Et partout des vertus rencontrant les modèles,
Heureux imitateur, cherche à monter vers elles ;
Ou, s’il conserve encor de vicieux penchans,
N’ose être méchant seul où manquent les méchans.
Mais non, l’homme est né bon ; c’est la vertu qu’il aime.
Quand l’homme est vertueux il redevient lui-même.
Un monstre toutefois, admettons ce hasard,
Pourrait encor d’un meurtre effrayer le regard.
Eh bien ! du nouvel âge horrible phénomène,
Il n’appartiendrait plus à la nature humaine.
Nos mains le confieraient aux hospices sacrés
Où rampent loin de nous ces mortels égarés
Qui, perdant le flambeau de leur raison transfuge,
Pour eux-mêmes contre eux ont besoin d’un refuge ;
Et bientôt, l’œil tourné vers l’auguste tableau
D’un monde où tout est grand, régulier, pur et beau,
Nous verrions du Très-Haut l’homme sublime élève
De la perfection réaliser le rêve.
Ôjours, jours désirés ! venez : que tardez-vous ?
Je disais ; et mon luth, penché sur mes genoux,
Laissait entre mes doigts, de ses cordes pressées,
Fuir des sons solennels autant que mes pensées.
Tout-à-coup un vieillard m’apparut : En ses mains
Étincelait la faulx redoutable aux humains.
Sur son dos tout courbé, deux ailes grisonnantes
Agitaient les débris de leurs plumes traînantes,
Qui s’usaient dans leur vol mais ne se lassaient pas.
Il passe : le sol tremble à chacun de ses pas.
Son front chauve est plissé par d’innombrables rides :
Les éclairs de ses yeux font de ses traits arides
Ressortir tristement l’immobile pâleur.
Ses lèvres à la cendre empruntent sa couleur.
Sa barbe à flots d’argent sur son sein se prolonge.
Il vient comme un éclair, il s’enfuit comme un songe.
Et sa voix me cria (c’était la voix du Temps) :
Sors d’un monde idéal. Des mortels inconstans
Toujours quelque caprice ou quelque erreur dispose.
Dans le bien, dans le mal, quel siècle se repose !
Vois le présent couvert des débris du passé,
Et d’un choc éternel l’avenir menacé.
Les vices, les vertus se disputent la terre.
La guerre suit la paix et la paix suit la guerre.
Tout périt, tout renaît ; lois, mœurs, religions.
Ma main défait, refait cités et nations.
Tantôt règnent les arts, tantôt la barbarie.
Mais toujours le sang coule et l’humanité crie.
Connais l’homme : l’orgueil, l’effroi de l’univers,
Mélange de vertus, de vices, de travers,
De honteux préjugés, de lumières sublimes,
Grand par ses dévoûmens, effrayant par ses crimes,
Digne d’amour, de haine, objet horrible et beau,
Il n’est jamais le même et n’est jamais nouveau.
Ô Temps, que m’as-tu dit ? archiviste des âges,
Pourquoi me retracer ces sinistres images ?
Hélas ! dans le passé se montre l’avenir.
Je vois par ce qui fut ce qui doit survenir.
Dans un cercle éternel de vertus et de vices,
Tourneront des humains les orageux caprices.
Tout-à-coup me levant, plein d’un transport sacré :
Non, m’écriai-je, non, de ce monde éclairé
Où l’homme a vu passer tant d’éclatans génies,
La raison, la vertu ne seront plus bannies.
Non, la nuit du chaos ne le couvrira plus.
Les arts n’ont point tenté des efforts superflus.
Ils l’ont su conquérir, ils sauront le défendre
Contre la barbarie ardente à le reprendre.
L’intelligence humaine est loin de son berceau.
Elle est encor plus loin de l’aride tombeau
Où doivent s’engloutir, aux limites des âges,
Du seul Être éternel les fragiles ouvrages :
Elle a grandi, marché, réformé l’univers,
Fécondé la nature et peuplé les déserts,
Adouci des mortels le féroce courage,
Discipliné leurs mœurs, anobli leur langage,
Soumis au joug des lois leurs fronts capricieux,
Et par un nœud sublime uni la terre aux cieux.
Qui pourrait, dispersant ce faisceau de lumières,
Du monde policé renverser les barrières ?
Il a fait ses destins, il saura les fixer.
Sur sa route superbe il ne peut qu’avancer.
Ô vous, de la Raison puissans auxiliaires,
Poètes inspirés, philosophes austères ;
Vous, oracles des lois ; vous, savans créateurs ;
Vous entre l’homme et Dieu sacrés médiateurs ;
Mortels élus du ciel, familles de génies,
De l’univers moral brillantes colonies,
Ralliez-vous, couverts de feux étincelans,
Pressez de tous côtés vos sublimes élans.
Aigles, emportez-nous sur vos immenses ailes
Jusqu’à ces régions si pures et si belles
Où les humains entre eux ne disputeront plus
Que d’équité, d’amour, de gloire et de vertus.
Mais gardez de trahir vos nobles destinées.
Ne trompez point la France et l’Europe étonnées.
Que l’avenir, jette dans ces champs inconnus
Où nos pas incertains n’étaient point parvenus,
Dans ces champs hérissés d’obstacles et d’abîmes,
Sache ainsi qu’à nos maux échapper à nos crimes ;
Et que puissent bientôt, à votre auguste appel,
Les peuples resserrer leur lien fraternel !
Puissions-nous voir germer entre vos mains fécondes
Ces grandes vérités, nouveaux besoins des mondes,
Fuir toutes les erreurs, se briser tous les fers,
Et du tribut de sang s’affranchir l’univers !