‹ Le Droit de vie et de mortChapitre 3 sur 3 · CONCLUSION.

CONCLUSION.

Mes vœux sont exaucés. De nouveaux jours s’apprêtent.
Sur un doux horizon mes yeux charmés s’arrêtent.
Avenir, est-ce toi ? que nous apportes-tu ?
De riantes couleurs tu marches revêtu.
Au cri de liberté qui flatte tes oreilles,
Tu t’es levé superbe, entouré des merveilles
Dont les arts ont paré ton magique berceau.
De jeunesse et d’espoir que tu me parais beau !
Les préjugés détruits te servent de trophées.
Le génie et l’honneur sont tes brillans Orphées.
Tu veux aux changemens, par des routes de fleurs,
Nous mener sans secousse, et surtout sans malheurs.
Déjà de toutes parts les sceptres pacifiques
Couvrent des nations les fronts philanthropiques,
Et ne s’agitent plus au bras des souverains
Pour donner le signal aux fureurs des humains.

Les trônes sont amis, les empires sont frères :
Par la voix des traités, non par le cri des guerres,
Ils terminent entre eux leurs nombreux différens.
Les rois se montrent bons, c’est mieux que d’être grands.
Trop de deuil a jetté son ombre sur nos gloires.
Je ne sais quel effroi du sang et des victoires
Saisit l’Europe entière ; et le char des combats,
Enchaîné par les arts, dort immobile et las.
Je vois les nations, prudentes et soumises,
Réclamer noblement leurs libertés promises,
Et des séditions désertant le chemin,
Marcher l’olive au front et les lois à la main.
Au sein de l’univers il est une puissance
Lente mais absolue, obscure mais immense,
Qu’on méconnut long-temps, qu’on repoussa toujours :
Reine dans la chaumière, esclave dans les cours,
Elle a sur nos malheurs élevé sa fortune :
Ses armes sont les lois, son trône est la tribune.
Du faible qui l’implore elle est le ferme appui.
L’hydre de l’anarchie à son nom s’est enfui.
Qui ne la reconnaît à ces augustes marques ?
L’opinion (c’est elle), au conseil des monarques
Paraît, demande, obtient ; et ses accens vainqueurs
Au nom de l’équité font battre tous les cœurs.

Naguères, l’œil tourné vers l’Irlande en alarmes,
Le poète disait : Qu’as-tu fait de tes armes ?
Sous le poids de tes fers dont je te vois frémir,
Tu gémis ! Devrais-tu te borner à gémir,
Fils d’Érin ? Est-ce là, quand tu sers sous des maîtres,
Ce qu’attendaient de toi tes belliqueux ancêtres ?
Quoi ! tu pleures couvert de lambeaux indigens !
Tes pères à combattre étaient plus diligens.
Rappelle-toi Sidnei : rappelle-toi ces braves
Qui demandaient au fer de briser leurs entraves.
Succombant dans la lutte, ils ont avec fierté
Passé de l’échafaud à l’immortalité.
Leurs noms de leurs vainqueurs effacent la mémoire.
Tombe illustre comme eux : n’est-ce rien que la gloire ?
Le poète s’est tû : la Justice a parlé.
L’humanité renaît sur ce bord consolé.
L’Irlandais a des lois. L’Angleterre lui crie :
Tu n’es plus étranger au sein de ta patrie.
La terre qui te porte et qui fut ton berceau,
Le soleil qui t’éclaire, et jusqu’à ce tombeau
Où de tes oppresseurs fuyant la tyrannie,
Tu croyais échapper à ton ignominie ;
Reprends tout. Ne crains plus qu’usurpant ta maison,
Tes titres et tes biens, et, plus encor, ton nom,

La force te dépouille et te soumette au glaive.
Le jour de la justice enfin pour toi se lève.
France, bénis ton roi, ses paternelles mains
T’ont du bonheur public r’ouvert tous les chemins.
Entre Charle et son peuple il n’est plus de barrière.
Je vois la vérité, libre sans être altière,
Lui montrer nos besoins, lui porter nos douleurs ;
Tandis que, toujours prêt à recueillir les pleurs
Que son dernier sujet à ses pieds vient répandre,
De son trône pour lui Charle daigne descendre ;
Et des malheurs contés par son naïf effroi,
Le console en ami, le dédommage en roi.
Noble libérateur de ta noble patrie,
Toi qu’entourent nos vœux et notre idolâtrie ;
Toi qui, par des bienfaits heureux de t’appauvrir,
Soulageas plus de maux qu’on ne t’en vit souffrir,
Prince, vois nos transports, jouis de ton ouvrage.
Le surnom le plus doux devient ton héritage.
Que nos destins sont beaux ! je tourne mes regards
Vers le champ du savoir, des lettres et des arts.
C’est là qu’un mouvement unanime et fidèle
Emporte les esprits qu’un nouveau but appelle.
Bravant l’antique orgueil qui, dans ses vœux altiers,
N’avait placé l’honneur qu’au sein des champs guerriers,

Un génie éclairé, dont l’ascendant préside
Au sort des nations, heureuses d’un tel guide,
Paraît, foule à ses pieds les barrières d’airain
Qui retardaient sa marche, utile au genre humain,
Nous entraîne avec lui, non plus armés du glaive,
Mais riches de trésors qu’au travail il enlève ;
Et, fier des dons brillans du commerce et des arts,
Sur le monde enrichi sème de toutes parts
Ces bienfaits inconnus, ces largesses immenses
Dont la possession double nos jouissances.
Ainsi de nos efforts le vrai but est connu.
Bonheur, prospérité, l’homme a tout obtenu.
La féconde industrie est là : sous ses auspices,
Tranquille et souriant, il parcourt les délices
D’une vie étrangère à ses aïeux, à lui,
Et ses plaisirs d’hier vont renaître aujourd’hui.
C’est peu. Sa vie est douce, il faut qu’il la prolonge ;
Il l’oublie, et pour lui l’art protecteur y songe.
De cent nouveaux secrets Hermès s’est enrichi.
Jenner, de quel fléau tes soins m’ont affranchi !
Combien je dois bénir la sublime science
Qui de l’hydre des maux défend mon existence !
Dirai-je des travaux, pour nous moins précieux,
Mais qui semblent changer la nature à nos yeux ?

Du feu navigateur la merveille hardie ?
Du gaz inoffensif l’ambulant incendie ?
Et le fer économe, à nos coursiers fatal,
Ouvrant aux chars sans guide un chemin de métal ?
Et les ponts sous-marins trompant l’orgueil des ondes ?
Et les déserts peuplés, et les roches fécondes ?
Et de tous les côtés l’homme, législateur
Des élémens soumis à son art bienfaiteur ?
J’admire sur les eaux, dans les champs, dans les villes,
Les monumens pompeux, les monumens utiles.
Nous remplaçons enfin, avec des cris d’amour,
Par de durables biens des conquêtes d’un jour.
Nous sentons que la terre est faite pour produire,
Qu’il faut la féconder et non pas la détruire.
Ah ! tant que sur son sein renaissent nos combats,
En nous la disputant nous n’en jouissons pas ;
Et tout peuple saura préférer, s’il est sage,
Le talent qui conserve au talent qui ravage.
Mais la Grèce s’éveille ; et du Pinde à l’Hémus,
De ses vieux monts captifs tous les échos émus
Ont de la liberté redit le cri superbe.
Ce géant abattu, faible, cachant sous l’herbe
Et son glaive, et sa lyre et ses couronnes d’or,
Se relève, combat, chante et triomphe encor.

Voici qu’un de ses fils aborde nos contrées,
Pâle, et montrant la croix dans ses mains déchirées.
Ah ! viens, infortuné ! tes cris sont entendus.
Regarde autour de toi tous ces bras étendus :
Vois tous ces fronts en deuil, vois tous ces yeux en larmes.
Des consolations savoure encor les charmes.
Goûte encor la douceur d’être plaint, d’être aimé.
Pas un cœur à ton nom ne reste inanimé.
Pas un toit ne se ferme à ta noble misère.
Tu deviens de chacun l’hôte, l’ami, le frère ;
Et bientôt tu vas voir au secours de la croix
Un monde tout entier s’élancer à ta voix.
Il a paru. Bravez les maux qui vous assiègent :
Enfin de l’Orient les sceptres vous protègent ;
Enfin, de votre cause avocats couronnés,
Les rois plaident pour vous, héros infortunés.
Leur fer médiateur a bien servi vos armes.
Vos armes, gardez-les. Veillez au champ d’alarmes
Tant qu’on n’aura point vu le Croissant fugitif
Rendre au drapeau chrétien votre beau sol captif.
Alors, ceints des rayons qui couronnaient vos pères,
Visités par la gloire, ainsi qu’aux jours prospères
Ils le furent jadis dans leurs foyers fameux,
Dans les arts de la paix reposez-vous comme eux.

Arts divins, repeuplez la terre du génie.
Chantez sa délivrance, enfans de l’harmonie.
Modernes Phidias, et vous Zeuxis nouveaux,
À l’immortaliser consacrez vos travaux.
Que chacun de vos pas laisse un brillant vestige ;
Qu’un prodige s’élève à côté d’un prodige ;
Qu’enfin le voyageur sous des cieux aussi beaux,
Ne se contente plus d’admirer des tombeaux,
Trouve des monumens où rampaient des décombres,
Et parle à des héros en évoquant des ombres.
Mais surtout en ces lieux puisse la liberté
Ne pas voir son autel par le sang cimenté !
Puissent les Grecs, fuyant des discordes funestes,
D’une longue union serrer les nœuds célestes,
Et, dans leur doux festin, par la joie embelli,
Se passer tour-à-tour la coupe de l’oubli !
Les lois, les arts, les mœurs, le savoir, l’industrie,
Sont la force d’un peuple et font seuls la patrie.
Qu’ils règnent. L’Occident, aux ténèbres livré,
Par l’Orient instruit fut jadis éclairé.
Rendons à l’Orient ses richesses premières.
Qu’il nous doive à son tour de nouvelles lumières ;
Et qu’on voie aujourd’hui, par un échange heureux,
Deux mondes fraternels multiplier entre eux

Les dons de la vertu, les présens du génie ;
Tandis que l’ignorance, à l’imposture unie,
Ose, aveugle témoin des miracles du temps,
Nier de la raison tous les pas éclatans,
De talens, de vertus déshérite notre âge.
Semblable à l’habitant de quelque île sauvage
Qui, de l’œil, dans les airs suivant un globe ailé,
Demande s’il est vrai qu’il se soit envolé ;
Pour l’immobilité prend de loin sa vitesse ;
Pense qu’il va tomber lorsqu’il monte sans cesse,
Et prédit un malheur au ballon glorieux
Quand, perdu pour la terre, il se révèle aux cieux.

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