‹ Le Droit et la LoiChapitre 7 sur 12 · VII

VII

1849. Grande date pour lui.

Alors commencèrent les luttes tragiques.

Il y eut de mémorables orages ; l’avenir attaquait, le passé résistait.

Àcette étrange époque le passé était tout-puissant. Il était omnipotent, ce qui ne l’empêchait pas d’être mort. Effrayant fantôme combattant.

Toutes les questions se présentèrent ; indépendance nationale, liberté individuelle, liberté de conscience, liberté de pensée, liberté de parole, liberté de tribune et de presse, question du mariage dans la femme, question de l’éducation dans l’enfant, droit au travail à propos du salaire, droit à la patrie à propos de la déportation, droit à la vie à propos de la réforme du code, pénalité décroissante par l’éducation croissante, séparation de l’église et de l’état, la propriété des monuments, églises, musées, palais dits royaux, rendue à la nation, la magistrature restreinte, le jury augmenté, l’armée européenne licenciée par la fédération continentale, l’impôt de l’argent diminué, l’impôt du sang aboli, les soldats retirés au champ de bataille et restitués au sillon comme travailleurs, les douanes supprimées, les frontières effacées, les isthmes coupés, toutes les ligatures disparues, aucune entrave à aucun progrès, les idées circulant dans la civilisation comme le sang dans l’homme. Tout cela fut débattu, proposé, imposé parfois. On trouvera ces luttes dans ce livre.

L’homme qui esquisse en ce moment sa vie parlementaire, entendant un jour les membres de la droite exagérer le droit du père, leur jeta ce mot inattendu, le droit de l’enfant. Un autre jour, sans cesse préoccupé du peuple et du pauvre, il les stupéfia par cette affirmation : On peut détruire la misère.

C’est une vie violente que celle des orateurs. Dans les assemblées ivres de leur triomphe et de leur pouvoir, les minorités étant les trouble-fête sont les souffre-douleur. C’est dur de rouler cet inexorable rocher de Sisyphe, le droit ; on le monte, il retombe. C’est là l’effort des minorités.

La beauté du devoir s’impose ; une fois qu’on l’a comprise, on lui obéit, plus d’hésitation ; le sombre charme du dévouement attire les consciences, et l’on accepte les épreuves avec une joie sévère. L’approche de la lumière a cela de terrible qu’elle devient flamme. Elle éclaire d’abord, réchauffe ensuite, et dévore enfin. N’importe, on s’y précipite. On s’y ajoute. On augmente cette clarté du rayonnement de son propre sacrifice ; brûler, c’est briller ; quiconque souffre pour la vérité la démontre.

Huer avant de proscrire, c’est le procédé ordinaire des majorités furieuses ; elles préludent à la persécution matérielle par la persécution morale, l’imprécation commence ce que l’ostracisme achèvera ; elles parent la victime pour l’immolation avec toute la rhétorique de l’injure ; et elles l’outragent, c’est leur façon de la couronner.

Celui qui parle ici traversa ces diverses façons d’agir, et n’eut qu’un mérite, le dédain. Il fit son devoir, et, ayant pour salaire l’affront, il s’en contenta.

Ce qu’étaient ces affronts, on le verra en lisant ce recueil de vérités insultées.

En veut-on quelques exemples ?

Un jour, le 17 juillet 1851, il dénonça à la tribune la conspiration de Louis-Bonaparte, et déclara que le président voulait se faire empereur. Une voix lui cria :

— Vous êtes un infâme calomniateur !

Cette voix a depuis prêté serment à l’empire moyennant trente mille francs par an.

Une autre fois, comme il combattait la féroce loi de déportation, une voix lui jeta cette interruption :

— Et dire que ce discours coûtera vingt-cinq francs à la France !

Cet interrupteur-là aussi a été sénateur de l’empire.

Une autre fois, on ne sait qui, sénateur également plus tard, l’apostrophait ainsi :

— Vous êtes l’adorateur du soleil levant !

Du soleil levant de l’exil, oui.

Le jour où il dit à la tribune ce mot que personne encore n’y avait prononcé : Les États-Unis d’Europe, M. Molé fut remarquable. Il leva les yeux au ciel, se dressa debout, traversa toute la salle, fit signe aux membres de la majorité de le suivre, et sortit. On ne le suivit pas, il rentra. Indigné.

Parfois les huées et les éclats de rire duraient un quart d’heure. L’orateur qui parle ici en profitait pour se recueillir.

Pendant l’insulte, il s’adossait au mur de la tribune et méditait.

Ce même 17 juillet 1851 fut le jour où il prononça le mot : « Napoléon le Petit ». Sur ce mot, la fureur de la majorité fut telle et éclata en de si menaçantes rumeurs, que cela s’entendait du dehors et qu’il y avait foule sur le pont de la Concorde pour écouter ce bruit d’orage.

Ce jour-là, il monta à la tribune, croyant y rester vingt minutes, il y resta trois heures.

Pour avoir entrevu et annoncé le coup d’état, tout le futur sénat du futur empire le déclara « calomniateur ». Il eut contre lui tout le parti de l’ordre et toutes les nuances conservatrices, depuis M. de Falloux, catholique, jusqu’à M. Vieillard, athée.

Être un contre tous, cela est quelquefois laborieux.

Il ripostait dans l’occasion, tâchant de rendre coup pour coup.

Une fois à propos d’une loi d’éducation cléricale cachant l’asservissement des études sous cette rubrique, liberté de l’enseignement, il lui arriva de parler du moyen âge, de l’inquisition, de Savonarole, de Giordano Bruno, et de Campanella appliqué vingt-sept fois à la torture pour ses opinions philosophiques, les hommes de la droite lui crièrent :

— À la question !

Il les regarda fixement, et leur dit :

— Vous voudriez bien m’y mettre.

Cela les fit taire.

Un autre jour, je répliquais à je ne sais quelle attaque d’un Montalembert quelconque, la droite entière s’associa à l’attaque, qui était, cela va sans dire, un mensonge, quel mensonge ? je l’ai oublié, on trouvera cela dans ce livre ; les cinq cents myopes de la majorité s’ajoutèrent à leur orateur, lequel n’était pas du reste sans quelque valeur, et avait l’espèce de talent possible à une âme médiocre ; on me donna l’assaut à la tribune, et j’y fus quelque temps comme aboyé par toutes les vociférations folles et pardonnables de la colère inconsciente ; c’était un vacarme de meute ; j’écoutais ce tumulte avec indulgence, attendant que le bruit cessât pour continuer ce que j’avais à dire ; subitement, il y eut un mouvement au banc des ministres ; c’était le duc de Montebello, ministre de la marine, qui se levait ; le duc quitta sa place, écarta frénétiquement les huissiers, s’avança vers moi et me jeta une phrase qu’il comprenait peut-être et qui avait évidemment la volonté d’être hostile ; c’était quelque chose comme : Vous êtes un empoisonneur public ! Ainsi caractérisé à bout portant et effleuré par cette intention de meurtrissure, je fis un signe de la main, les clameurs s’interrompirent, on est furieux mais curieux, on se tut, et, dans ce silence d’attente, de ma voix la plus polie, je dis :

— Je ne m’attendais pas, je l’avoue, à recevoir le coup de pied de…

Le silence redoubla et j’ajoutai :

— … monsieur de Montebello.

Et la tempête s’acheva par un rire qui, cette fois, ne fut pas contre moi.

Ces choses-là ne sont pas toujours au Moniteur.

Habituellement la droite avait beaucoup de verve.

— Vous ne parlez pas français ! — Portez cela à la Porte-Saint-Martin ! — Imposteur ! — Corrupteur ! — Apostat ! — Renégat ! — Buveur de sang ! — Bête féroce ! — Poëte !

Tel était le crescendo.

Injure, ironie, sarcasme, et çà et là la calomnie. S’en fâcher, pourquoi ? Washington, traité par la presse hostile d’escroc et de filou (pick-pocket), en rit dans ses lettres. Un jour, un célèbre ministre anglais, éclaboussé à la tribune de la même façon, donna une chiquenaude à sa manche, et dit : Cela se brosse. Il avait raison. Les haines, les noirceurs, les mensonges, boue aujourd’hui, poussière demain.

Ne répondons pas à la colère par la colère.

Ne soyons pas sévères pour des cécités.

« Ils ne savent ce qu’ils font », a dit quelqu’un sur le calvaire. « Ils ne savent ce qu’ils disent », n’est pas moins mélancolique ni moins vrai. Le crieur ignore son cri. L’insulteur est-il responsable de l’insulte ? À peine.

Pour être responsable il faut être intelligent.

Les chefs comprenaient jusqu’à un certain point les actions qu’ils commettaient ; les autres, non. La main est responsable, la fronde l’est peu, la pierre ne l’est pas.

Fureurs, injustices, calomnies, soit.

Oublions ces brouhaha.

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