VIII
Et puis, car il faut tout dire, c’est si bon la bonne foi, dans les collisions d’assemblée rappelées ici, l’orateur n’a-t-il rien à se reprocher ? Ne lui est-il jamais arrivé de se laisser conduire par le mouvement de la parole au delà de sa pensée ? Avouons-le, c’est dans la parole qu’il y a du hasard. On ne sait quel trépied est mêlé à la tribune, ce lieu sonore est un lieu mystérieux, on y sent l’effluve inconnu, le vaste esprit de tout un peuple vous enveloppe et s’infiltre dans votre esprit, la colère des irrités vous gagne, l’injustice des injustes vous pénètre, vous sentez monter en vous la grande indignation sombre, la parole va et vient de la conviction fixe et sereine à la révolte plus ou moins mesurée contre l’incident inattendu. De là des oscillations redoutables. On se laisse entraîner, ce qui est un danger, et emporter, ce qui est un tort. On fait des fautes de tribune. L’orateur qui se confesse ici n’y a point échappé.
En dehors des discours purement de réplique et de combat, tous les discours de tribune qu’on trouvera dans ce livre ont été ce qu’on appelle improvisés. Expliquons-nous sur l’improvisation. L’improvisation, dans les graves questions politiques, implique la préméditation, provisam rem, dit Horace. La préméditation fait que, lorsqu’on parle, les mots ne viennent pas malgré eux ; la longue incubation de l’idée facilite l’éclosion immédiate de l’expression. L’improvisation n’est pas autre chose que l’ouverture subite et à volonté de ce réservoir, le cerveau, mais il faut que le réservoir soit plein. De la plénitude de la pensée résulte l’abondance de la parole. Au fond, ce que vous improvisez semble nouveau à l’auditoire, mais est ancien chez vous. Celui-là parle bien qui dépense la méditation d’un jour, d’une semaine, d’un mois, de toute sa vie parfois, en une parole d’une heure. Les mots arrivent aisément surtout à l’orateur qui est écrivain, qui a l’habitude de leur commander et d’être servi par eux, et qui, lorsqu’il les sonne, les fait venir. L’improvisation, c’est la veine piquée, l’idée jaillit. Mais cette facilité même est un péril. Toute rapidité est dangereuse. Vous avez chance et vous courez risque de mettre la main sur l’exagération et de la lancer à vos ennemis. Le premier mot venu est quelquefois un projectile. De là l’excellence des discours écrits.
Les assemblées y reviendront peut-être.
Est-ce qu’on peut être orateur avec un discours écrit ? On a fait cette question. Elle est étrange. Tous les discours de Démosthène et de Cicéron sont des discours écrits. Ce discours sent l’huile, disait le zoïle quelconque de Démosthène. Royer-Collard, ce pédant charmant, ce grand esprit étroit, était un orateur ; il n’a prononcé que des discours écrits ; il arrivait, et posait son cahier sur la tribune. Les trois quarts des harangues de Mirabeau sont des harangues écrites, qui parfois même, et nous le blâmons de ceci, ne sont pas de Mirabeau ; il débitait à la tribune, comme de lui, tel discours qui était de Talleyrand, tel discours qui était de Malouet, tel discours qui était de je ne sais plus quel suisse dont le nom nous échappe. Danton écrivait souvent ses discours ; on en a retrouvé des pages, toutes de sa main, dans son logis de la cour du Commerce. Quant à Robespierre, sur dix harangues, neuf sont écrites. Dans les nuits qui précédaient son apparition à la tribune, il écrivait ce qu’il devait dire, lentement, correctement, sur sa petite table de sapin, avec un Racine ouvert sous les yeux.
L’improvisation a un avantage, elle saisit l’auditoire ; elle saisit aussi l’orateur, c’est là son inconvénient. Elle le pousse à ces excès de polémique oratoire qui sont comme le pugilat de la tribune. Celui qui parle ici, réserve faite de la méditation préalable, n’a prononcé dans les assemblées que des discours improvisés. De là des violences de paroles, de là des fautes. Il s’en accuse.