‹ Le Droit et la LoiChapitre 9 sur 12 · IX

IX

Ces hommes des anciennes majorités ont fait tout le mal qu’ils ont pu. Voulaient-ils faire le mal ? Non ; ils trompaient, mais ils se trompaient, c’est là leur circonstance atténuante. Ils croyaient avoir la vérité, et ils mentaient au service de la vérité. Leur pitié pour la société était impitoyable pour le peuple. De là tant de lois et tant d’actes aveuglément féroces. Ces hommes, plutôt cohue que sénat, assez innocents au fond, criaient pêle-mêle sur leurs bancs, ayant des ressorts qui les faisaient mouvoir, huant ou applaudissant selon le fil tiré, proscrivant au besoin, pantins pouvant mordre. Ils avaient pour chefs les meilleurs d’entre eux, c’est-à-dire les pires. Celui-ci, ancien libéral rallié aux servitudes, demandait qu’il n’y eût plus qu’un seul journal, le Moniteur, ce qui faisait dire à son voisin l’évêque Parisis : Et encore ! Cet autre, pesamment léger, académicien de l’espèce qui parle bien et écrit mal. Cet autre, habit noir, cravate blanche, cordon rouge, gros souliers, président, procureur, tout ce qu’on veut, qui eût pu être Cicéron s’il n’avait été Gui Patin, jadis avocat spirituel, le dernier des lâches. Cet autre, homme de simarre et grand juge de l’empire à trente ans, remarquable maintenant par son chapeau gris et son pantalon de nankin, sénile dans sa jeunesse, juvénile dans sa vieillesse, ayant commencé comme Lamoignon et finissant comme Brummel. Cet autre, ancien héros déformé, interrupteur injurieux, vaillant soldat devenu clérical trembleur, général devant Abd-el-Kader, caporal derrière Nonotte et Patouillet, se donnant, lui si brave, la peine d’être bravache, et ridicule par où il eût dû être admiré, ayant réussi à faire de sa très réelle renommée militaire un épouvantail postiche, lion qui coupe sa crinière et s’en fait une perruque. Cet autre, faux orateur, ne sachant que lapider avec des grossièretés, et n’ayant de ce qui était dans la bouche de Démosthène que les cailloux. Celui-ci, déjà nommé, d’où était sortie l’odieuse parole Expédition de Rome à l’intérieur, vanité du premier ordre, parlant du nez par élégance, jargonnant, le lorgnon à l’œil, une petite éloquence impertinente, homme de bonne compagnie un peu poissard, mêlant la halle à l’hôtel de Rambouillet, jésuite longtemps échappé dans la démagogie, abhorrant le czar en Pologne et voulant le knout à Paris, poussant le peuple à l’église et à l’abattoir, berger de l’espèce bourreau. Cet autre, insulteur aussi, et non moins zélé serviteur de Rome, intrigant du bon Dieu, chef paisible des choses souterraines, figure sinistre et douce avec le sourire de la rage. Cet autre… — Mais je m’arrête. À quoi bon ce dénombrement ? Et cætera, dit l’histoire. Tous ces masques sont déjà des inconnus. Laissons tranquille l’oubli reprenant ce qui est à lui. Laissons la nuit tomber sur les hommes de nuit. Le vent du soir emporte de l’ombre, laissons-le faire. En quoi cela nous regarde-t-il, un effacement de silhouette à l’horizon ?

Passons.

Oui, soyons indulgents. S’il y a eu pour plusieurs d’entre nous quelque labeur et quelque épreuve, une tempête plus ou moins longue, quelques jets d’écume sur l’écueil, un peu de ruine, un peu d’exil, qu’importe si la fin est bonne pour toi, France, pour toi, peuple ! qu’importe l’augmentation de souffrance de quelques-uns s’il y a diminution de souffrance pour tous ! La proscription est dure, la calomnie est noire, la vie loin de la patrie est une insomnie lugubre, mais qu’importe si l’humanité grandit et se délivre ! qu’importe nos douleurs si les questions avancent, si les problèmes se simplifient, si les solutions mûrissent, si à travers la claire-voie des impostures et des illusions on aperçoit de plus en plus distinctement la vérité ! qu’importe dix-neuf ans de froide bise à l’étranger, qu’importe l’absence mal reçue au retour, si devant l’ennemi Paris charmant devient Paris sublime, si la majesté de la grande nation s’accroît par le malheur, si la France mutilée laisse couler par ses plaies de la vie pour le monde entier ! qu’importe si les ongles repoussent à cette mutilée, et si l’heure de la restitution arrive ! qu’importe si, dans un prochain avenir, déjà distinct et visible, chaque nationalité reprend sa figure naturelle, la Russie jusqu’à l’Inde, l’Allemagne jusqu’au Danube, l’Italie jusqu’aux Alpes, la France jusqu’au Rhin, l’Espagne ayant Gibraltar, et Cuba ayant Cuba ; rectifications nécessaires à l’immense amitié future des nations ! C’est tout cela que nous avons voulu. Nous l’aurons.

Il y a des saisons sociales, il y a pour la civilisation des traversées climatériques, qu’importe notre fatigue dans l’ouragan ! et qu’est-ce que cela fait que nous ayons été malheureux si c’est pour le bien, si décidément le genre humain passe de son décembre à son avril, si l’hiver des despotismes et des guerres est fini, s’il ne nous neige plus de superstitions et de préjugés sur la tête, et si, après toutes les nuées évanouies, féodalités, monarchies, empires, tyrannies, batailles et carnages, nous voyons enfin poindre à l’horizon rose cet éblouissant floréal des peuples, la paix universelle !

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