TROISIÈME PARTIE - I
_Ce qui sera_...
Accourant sous la fenêtre, large ouverte, de sa mère, Jean appela d’une voix joyeuse:
--Maman! maman!... Le facteur est passé. Est-ce que vous voulez bien que je vous apporte votre courrier?
Mireille apparut dans le cadre de la croisée:
--Non, chéri, ne monte pas. Je descends dans quelques minutes. Je prendrai mes lettres. Ou plutôt, tu me les apporteras sur la terrasse!
Elle savait quel plaisir c’était pour l’enfant, de la servir.
Elle le regarda qui repartait en courant à travers la belle allée du parc où l’automne prochain dorait déjà les frondaisons superbes. Et après qu’il eut disparu, ses yeux errèrent sur le large horizon que, depuis quinze jours déjà, elle ne se lassait pas de contempler.
C’était bien la vraie campagne normande, après Pont-de-l’Arche, voisine de Moulineaux. La _Commanderie_ dominait la vallée de la Seine qui, large et paisible, couleur de jade, descendait vers la mer entre les prairies grasses que hérissaient, çà et là, des silhouettes d’arbres, le clocher effilé de quelque maison de plaisance enfouie dans la verdure.
Voilant encore le soleil matinal, la brume errait à l’horizon, fine comme le bleu gris, très doux, du ciel d’automne.
Ah! qu’elle était bienfaisante, la paix de cette vieille demeure, qu’animaient seuls les rires et les jeux de Jean depuis que Max n’y était plus... Mireille enveloppa d’un regard d’amie les pelouses veloutées autour des massifs en fleurs, les grands arbres dont les branches dessinaient sur le sable des ombres mouvantes...
Puis elle se détourna, et descendit. Dans le vestibule, se promenant de long en large, Jean l’attendait, très sage, le courrier dans ses deux mains.
--Voilà! maman, fit-il avec un bond de plaisir, en la voyant paraître.
Tout de même, l’attente lui avait semblé un peu longue.
Elle prit le paquet, lettres et journaux, tandis que Jean s’exclamait:
--Maman, je peux aller avec vous sur la terrasse?... Je ne vous dérangerai pas pendant que vous lirez vos lettres!
Elle eut un sourire de tendresse vers le petit qui la regardait, suppliant.
--C’est bien sérieux, cette promesse? Tu joueras gentiment avec France que j’aperçois sur les genoux de Kate, sous le marronnier?
--Oui, maman, c’est très sérieux!
--Alors, viens.
Il se pencha, ravi, sur la main de sa mère qu’il embrassa; puis, câlinement, s’attacha à la robe de la jeune femme qui, tout de suite, en marchant, ouvrait le journal, en quête du _communiqué_.
En quelques minutes, elle fut sur la terrasse, une des beautés de la _Commanderie_ qui, de haut, surplombait la Seine, sinueuse entre ses rives charmantes.
--Et maintenant, mon chéri, va retrouver France! dit-elle à l’enfant, avec un baiser.
Il obéit aussitôt. Alors seulement, elle éparpilla les lettres sur ses genoux. Et aussitôt, un frémissement fit battre son cœur plus vite. Sur l’une des enveloppes, son nom était tracé par une écriture masculine, fortement accentuée, qu’elle avait vue à Carantec... Celle de Guisane.
Cette lettre, c’était la première qu’elle reçût de lui, dont elle ne savait rien depuis qu’elle avait quitté la Bretagne... Sinon ce que lui avaient appris quelques lignes, dans un billet de Maud. Il était allé peindre à Morgat et la jeune femme l’y avait rencontré.
«Je l’ai emmené prendre le thé, ajoutait Maud, et nous avons, comme à Carantec, devisé en contemplant la mer. Quel incomparable ami tu as en lui, Mireille... Et comme je te l’envie...»
Une complexe impression l’avait un instant troublée, en lisant ces lignes: obscur regret qu’ils se fussent rencontrés, impatience qu’ils eussent parlé d’elle, plaisir de savoir qu’elle comptait vraiment un peu pour lui.
Et voici qu’il lui écrivait. Pourquoi?
Entre ses doigts, qui tremblaient un peu, elle gardait l’enveloppe fermée. Une bizarre pensée traversait son âme:
--Pour l’amour de Max, en souvenir de lui, ne pas lire cette lettre!... la brûler...
Mais son bon sens tout de suite protesta devant le singulier scrupule. Pour quelle raison renoncer à savoir ce que lui écrivait un tel ami?... Parce que Maud lui avait, un jour, tenu des propos inconsidérés auxquels, résolument, elle s’était imposé de ne plus penser et que le calme de la _Commanderie_ l’aidait à oublier... La _Commanderie_ toute vivante du souvenir de Max à qui elle était si chère; où ils avaient connu les jours bénis qui avaient fermé sa dernière permission.
Elle déchira l’enveloppe et lut:
«Madame, pourquoi êtes-vous partie si vite et si soudainement, tandis que j’étais loin?... Est-ce pour me punir de vous avoir quittée? Si vous saviez comme je l’ai fait sans souci de mon propre plaisir qui, certes, m’eût gardé à Carantec; sourd au sentiment qu’il faut, sans scrupule, jouir pleinement des heures douces que la vie nous accorde, si nul n’en souffre.
«J’avais cru faire ce que je devais; et quand, à mon retour, j’ai trouvé vide le pays où vous n’étiez plus, j’ai pensé que ma sagesse avait été celle d’un insensé.
«Vous n’étiez pas fâchée, pourtant? De quoi auriez-vous pu l’être, amie très chère? De ce que votre malheur, supporté avec tant de courage simple, m’a donné pour vous une admiration que je ne voulais même pas vous laisser entrevoir? Car j’aurais craint de froisser votre délicate réserve et d’amener ainsi, dans vos yeux, un éclair de sévérité qui eût mis, ne fût-ce qu’un instant, de la froideur entre nous.
«Mon amie, j’avais si peu de jours encore à vivre près de vous!... Pourquoi m’en avoir privé?... Vous le savez bien, pourtant, vous qui avez l’âme si bonne, qu’il faut être généreux pour ceux qui vont partir, sans avoir la certitude du retour!...
«Carantec, vous absente, m’a paru intolérable; à ce point, que j’ai incontinent repris le chemin de Paris. Et c’est de là, qu’après avoir bien hésité, je vous écris parce que je ne puis plus supporter l’incertitude de savoir ce que vous pensez, le pourquoi de votre départ inattendu et inexpliqué.
«Madame, faites-moi la charité de quelques lignes. Dites-moi quand vous rentrez à Paris. Est-ce que je ne vous y reverrai pas, avant mon retour au front, bien proche maintenant?... Juste le temps d’inaugurer mon Exposition, le 3 octobre, et je repars. A cette date, serez-vous de retour?
«Vais-je maintenant, pour finir, vous avouer un désir que j’éprouve trop vif pour vous le taire, puisqu’il vous appartient de le réaliser... Petite amie, écoutez-le avec votre cœur, voulez-vous?... Il me paraît tellement impossible de m’éloigner sans vous avoir revue, n’ayant pour dernier souvenir que nos banales paroles d’adieu, sur la place de Carantec; tellement impossible que, si vous ne revenez pas bientôt à Paris, permettez-moi d’aller à la _Commanderie_, vous faire une brève visite d’adieu.
«Est-ce très indiscret de vous demander cette grâce qui me serait bien douce à recevoir?...
«Avec mon plus affectueux respect, je vous confie ma prière, madame. Vous êtes devenue pour moi une si précieuse amie, que je ne puis accepter de vous quitter comme je quitte les indifférents... Écrivez-moi vite que vous consentez... ou que vous revenez!»
Les yeux seuls de Mireille lurent les lignes d’adieu qui fermaient la lettre. En tout son être, frémissait l’écho des paroles que ses lèvres murmuraient:
--Oui... Maud avait raison, il m’aime... Que c’est bon d’être aimée!
A pleines lèvres, elle aspira l’air frais qui frôlait son visage.
Le soleil avait-il donc triomphé de la brume?... Devant elle, autour d’elle, sur l’eau fuyante, sur les arbres cuivrés, dans le ciel limpide, rayonnait une telle lumière!...
Et encore une fois, elle murmura:
--Ah! que c’est bon d’être ainsi chère à quelqu’un!
Cette douceur, elle la savourait sans la discuter, sans réfléchir ni penser, bouleversée par la révélation que la destinée jetait tout à coup en elle, dont tressaillait son pauvre cœur esseulé, toujours avide de tendresse... Aujourd’hui, comme jadis...
--Que c’est bon! que c’est bon! répéta-t-elle encore tout bas.
L’impression éprouvée avait été si forte qu’elle en gardait la sensation d’un choc reçu dont, peu à peu, elle se remettait. Un soupir souleva sa poitrine. Ses yeux éblouis revirent les enfants qui jouaient, la vieille demeure que le soleil illuminait; d’instinct, son regard chercha les fenêtres de sa chambre,--la chambre qu’elle avait toujours occupée avec Max, depuis qu’elle y était entrée, amenée par lui, le premier soir de leur vie d’époux...
Guisane l’aimait... Oui... Mais comment l’aimait-il?... D’amitié?... D’amitié seulement?... Alors, c’était, ce serait exquis! D’amour?... Le mot que sa pensée précisa la secoua d’un frisson.
Alors, quel malheur il y avait là! A quoi aboutirait Guisane, sinon à souffrir, s’il ne pouvait se contenter de voir en elle une «précieuse amie», comme il l’appelait.
Car elle ne voulait pas, elle n’admettait pas que, pour elle, il pût être autre chose. Et il fallait qu’elle lui en donnât l’absolue conviction.
Comme une réponse au dilemme qui se formulait en elle, ses lèvres tremblantes articulèrent:
--Je voudrais tant le garder comme ami! Tel qu’il était pour moi à Carantec!...
Serait-ce possible?... Toute jeune fût-elle, si bien, elle savait à quel écueil se heurte, presque fatalement, l’amitié entre un homme et une femme jeunes. D’abord apparaît l’amoureuse amitié... Et puis...
Elle secoua les épaules, comme pour faire tomber, derrière elle, la pensée qui la troublait.
Pourquoi ne pas tenter de réaliser la belle chimère?... Elle, qui n’avait plus rien, ne pouvait-elle essayer au moins de mettre, dans sa vie dévastée, le réconfort d’une amitié sûre? Elle pensait:
--Il est si délicat, si clairvoyant, il a tant d’expérience, il comprendra bien, tout le premier, ce qui doit être, seulement.
Et maintenant, il fallait lui répondre... Quoi?... Quand serait-elle à Paris?... Elle n’en savait rien encore. Tout dépendait de ses beaux-parents que sa présence rendait moins tristes. Pour elle, c’était un devoir de demeurer près d’eux; et, avec joie, en souvenir de Max, elle le remplissait, récompensée par la tendresse qu’ils lui montraient.
Mais, à elle aussi, après avoir lu la lettre de Guisane, il paraissait impossible de le laisser repartir au front sans un dernier adieu.
Le recevoir à la _Commanderie_?... Oui, c’eût été exquis de causer avec lui, sur cette terrasse, devant ce large et beau paysage de France!...
Mais... mais... En elle, d’obscures délicatesses se refusaient à ce qu’il vînt dans la maison de Max; la maison où demeuraient errantes les ivresses de leur jeune bonheur, à son aube, de leurs dernières heures d’amour... Elle aurait eu le sentiment d’une profanation en y accueillant Guisane...
Alors quoi?... La sagesse, c’était d’attendre pour décider quelque chose.
Mais, tout le jour, une sorte de joie brûla en elle, transfigurant son austère existence. Et, sans effort, elle fut, pour son beau-père, la lectrice et la causeuse charmante qui, seule, parvenait à le distraire de ses douleurs physiques et de la souffrance exaspérée d’avoir perdu son fils unique, malheur auquel il ne se résignait pas...