‹ Le Feu sous la CendreChapitre 4 sur 11 · II

II

A la fin de l’après-midi, comme elle revenait de faire quelques courses dans le village et passait devant l’église, elle aperçut sa belle-mère qui en sortait, et, sur le seuil, parlait à une pauvre femme.

Aussitôt, elle arrêta sa course et se dirigea vers la plate-forme qui, sous les arbres, s’ouvrait devant le portail, sur le large horizon du fleuve et de la campagne.

Mᵐᵉ Noris venait de quitter son interlocutrice; et son mince visage--si triste...--s’éclaira un peu à la vue de la jeune femme.

--Tu rentres de te promener, Mireille?

--Non, mère, je reviens de la poste, de chez la mercière, etc., etc... Mais comment êtes-vous, à cette heure, à l’église?... Y avait-il donc un office?

--Non, chérie; mais je n’avais pu, ce matin, aller à la messe, parce que ton beau-père avait passé une très mauvaise nuit et me voulait près de lui.

Tendrement, Mireille passa son bras sous celui de la vieille femme. Elle avait une affection profonde pour cette créature qui était le dévouement incarné; à qui il était aussi naturel de se donner, qu’aux autres de s’occuper d’eux-mêmes.

--Mère, vous allez vous épuiser! Laissez-moi vous remplacer auprès de père. Vous savez qu’il accepte volontiers mes soins, et je puis être une très bonne garde de nuit.

--Et tu perdrais la belle mine que tu as rapportée de Bretagne! Max ne me le pardonnerait pas... Aujourd’hui, tu es aussi fraîche qu’une fillette!

Elle aussi--comme Mireille--avait cette tendre habitude de parler toujours de Max comme s’il était vivant. Ainsi, elle le gardait mêlé à son existence.

Mireille avait tressailli aux paroles de Mᵐᵉ Noris. Un frisson glaçait, en son cœur, la joie qui depuis le matin y rayonnait.

--Max ne voudrait pas non plus, mère chérie, vous voir fatiguée comme vous l’êtes. Vous vous laissez prendre toute, par père et vos œuvres... Et voilà le résultat!

--Ma petite fille, je t’assure que je ne suis pas autrement fatiguée.

--Mère, vous n’êtes plus que l’ombre de vous-même...

--Ce n’est pas la fatigue qui en est cause... Tu le sais bien, Mireille.

--Oui, je sais...

Plus étroitement encore, elle serra le bras de Mᵐᵉ Noris. Toutes deux suivaient, d’un pas distrait, la belle route en corniche qui ramenait à la _Commanderie_. De nouveau, à l’approche du crépuscule, la brume estompait les lointains. A travers le voile transparent, le couchant était de pourpre violacé... Ce n’était plus l’horizon de flamme et d’or, derrière Roscoff...

Et sourdement, Mireille se prit à murmurer:

--Oh! mère, que je voudrais avoir une âme comme la vôtre!... En la mienne, c’est le chaos! Comment faites-vous pour avoir le courage de vous résigner!

--Dieu m’aide, chérie. Prie, pour qu’il te secoure. Mireille baissa la tête, cessant de regarder l’infini du ciel.

--Je ne peux plus prier, mère. Je l’ai fait pendant des mois et des mois pour Max... et ç’a été en vain... Ma confiance est morte. Il me semble que le ciel est vide... Et si parfois, l’idée me revient qu’il ne l’est peut-être pas, je me sens alors... c’est mal, je le sais... une enfant révoltée, rebelle désormais à toute demande, devant Celui qui a permis que j’aie tant à souffrir... Moi et bien d’autres!

--Mireille, Mireille, ma pauvre petite! Ne pense pas ainsi des choses qui avivent ta peine! Tu reconnais toi-même qu’elles sont coupables, fit Mᵐᵉ Noris très tendre.

Et son doux regard enveloppa le jeune visage que l’angoisse ciselait.

--... Rappelle-toi plutôt ce qui t’a toujours été enseigné, Dieu sait ce qu’il nous faut...

Mireille tressaillit. Guisane, dans le bois de Carantec, avait eu la même pensée que cette croyante. Penchant plus encore la tête, elle écoutait la voix qui continuait avec une conviction fervente:

--Chérie, pour l’amour de notre Max, pour que, dans l’inconnu où il est entré, il connaisse un bonheur que jamais la terre ne lui aurait donné, acceptons le sacrifice qui nous est imposé, sans en chercher la raison...

Mireille dressa la tête et répéta:

--Pour qu’il connaisse le bonheur?... Mais, mère, ce qui me soutient, c’est cette foi qu’il a reçu la récompense de son dévouement! Si je pensais qu’il souffre, je crois bien que je me tuerais pour aller souffrir avec lui! Oh! mère, c’est atroce, votre dogme d’une expiation inévitable!

--Mireille, mon enfant, calme-toi! Pense avec moi que nous pouvons confier celui que nous avons tant aimé, à la Bonté juste et miséricordieuse... Prie pour que l’offrande de ta douleur soit acceptée... Et tu verras quelle consolation c’est de supporter pour lui... Puisque nous ne pouvons plus rien d’autre...

--Oui, mère, je vous comprends, dit tout bas Mireille, dominée par la beauté du sentiment qui soutenait cette mère désolée.

Et en silence, serrées l’une contre l’autre, elles achevèrent leur route vers la _Commanderie_ toute proche, dont la façade grise apparaissait entre les arbres.

Au-devant d’elles, accourait Jean qui faisait sa promenade quotidienne avec l’Anglaise:

--Bonjour! grand’mère... Bonjour! maman. J’ai bien tenu compagnie à grand-père, comme vous me l’aviez recommandé. Mais il disait toujours que ses douleurs lui faisaient très mal.

--Il souffre encore! s’exclama Mᵐᵉ Noris, tout de suite inquiète. Je crois qu’il a raison. L’automne est trop humide pour lui, ici. Il va falloir regagner Paris bien vite.

--Vous le regrettez, mère?

Elle eut un sourire résigné.

--Pour moi, oui... J’aime à vivre dans la maison où Max a joué tout petit... Et puis j’étais bien heureuse de vous avoir, toi et les enfants... Mais bien entendu, ce sont là des sentiments très secondaires... Avant tout, nous allons voir l’avis du docteur.

Mireille inclina la tête. Alors bientôt peut-être, les circonstances allaient la ramener à Paris... La pensée de Guisane se raviva dans son souvenir. Mais elle n’éprouvait plus la radieuse allégresse qui l’avait soulevée hors d’elle-même... Plutôt une sorte de remords d’avoir été heureuse que, si vivement, il souhaitât la revoir...

Cependant, lui n’était pas responsable de cette défaillance de son cœur, trop altéré d’affection. Il attendait sa réponse, avec une impatience dont elle avait l’intuition...

Aussi, le soir, quand elle eut regagné sa chambre, elle s’assit devant son bureau; elle songea, puis se mit à écrire:

«Non, certes, je n’étais pas fâchée, mon ami. De quoi aurais-je pu l’être?... Vous avez été si bon avec moi!

«Je suis partie soudainement, c’est vrai... Mais parce qu’il le fallait... Vous me croirez sur parole, n’est-ce pas?

«Sûrement, nous nous reverrons avant votre départ. A Paris, sans doute. La date de mon retour n’est pas encore fixée. Mais je pense bien qu’avec les tout derniers jours de septembre, je regagnerai mon gîte personnel,--le _home_ de jadis...--où j’ai la consolation, douce et poignante, de me réinstaller, père ayant pu décider maman à me laisser suivre mon désir.

«Vous viendrez m’y faire votre visite, n’est-il pas vrai? pour savoir où me trouver quand, au front vous pourrez vous souvenir de votre amie; et aussi plus tard, quand la guerre finie, vous aurez un instant à me consacrer.

«Car il ne faudra pas me délaisser. Votre compréhensive sympathie m’est si bienfaisante! L’amitié et le souvenir fidèle que vous gardez à mon cher disparu font qu’il me semblerait triste infiniment de redevenir pour vous une dame étrangère, à qui vous devez seulement des politesses d’homme du monde. A travers le temps, il faut que nous restions de vrais amis, sûrs l’un de l’autre... Vous voulez bien?

«Moi, je sais que, fidèlement, à jamais, je demeurerai la Mireille dont vous avez compris et plaint la peine et qui ne pourra l’oublier... Croyez-en l’assurance que je vous envoie, avec le meilleur de mon amitié.

«MIREILLE.

«Jean vous regrette bien souvent; et, ne devenez pas orgueilleux! j’avoue que plus d’une fois, sa maman l’a imité.

«De sa part, une poignée de main, toute masculine et très affectueuse.

«Après lui, je mets à mon tour ma main confiante dans la vôtre. A bientôt, mon ami.

«M.»