‹ Le Feu sous la CendreChapitre 7 sur 11 · V

V

Les derniers jours de l’année étaient toujours tristes pour Mireille... D’abord parce qu’ils coïncidaient à peu près avec l’époque où elle avait perdu son mari... Et puis la fête de Noël, le premier de l’an lui rappelaient de si joyeuses heures, au temps de sa courte vie d’épouse!

Pourtant, cette année-là, elle n’avait pas ressenti la lourde impression d’isolement qui la meurtrissait aux précédents anniversaires. Était-ce parce que le courrier du 31 décembre lui avait apporté de très bonnes lettres? Un mot exultant de Bernard. Car le général de Vologne consentait au mariage de sa fille, lors de la première permission du fiancé, sans attendre la fin de la guerre. Un billet très tendre de Christiane qui lui apportait la même nouvelle... Et aussi, une brève causerie de son ami, écrite au roulement du canon, si profondément affectueuse qu’elle en avait encore chaud au cœur. Ah! comme il l’aimait, bien qu’elle se fût refusée à lui... Que c’était doux de se sentir, à l’heure actuelle, du moins, l’âme de sa vie! Doux et peut-être bien imprudent, bien égoïste d’en être heureuse ainsi. Car elle acceptait un attachement qui pouvait faire le malheur de Guisane, s’il ne se résignait pas à l’enfermer dans les limites de l’amitié... A ces questions qui troublaient sa délicate conscience, elle songeait, assise au bureau de Max où elle était venue écrire des lettres. Elle aimait à se retrouver dans cette pièce où le souvenir de son mari disparu demeurait plus vivant, car elle y avait tout laissé, comme le jour où il en était sorti pour n’y jamais plus rentrer...

Les coudes sur le bois, le visage appuyé sur ses mains jointes, elle réfléchissait, devant le portrait de Max qui surmontait le bureau; et tout à coup, elle murmura:

--Tu veux bien, dis, Max, qu’_il_ soit mon ami? Je suis à toi, toujours... ta Mireille... Mais lui est si bon pour moi!... Et il est exposé! Je ne peux pas attendre, indifférente, des nouvelles qui viendraient, par hasard, de Bernard...

Ah! oui, c’était impossible!... Désormais, il lui fallait, écrites pour elle seule, les lettres--bien espacées!--où il n’y avait pas un mot d’amour mais qui lui apportaient le sentiment qu’une vigilante tendresse l’enveloppait...

Distraitement, tout en songeant, elle regardait les divers objets restés sur le bureau, ainsi que Max lui-même les avait placés. Même un volume de Verlaine, qu’ensemble ils avaient relu, la dernière semaine, était demeuré à la place où il avait dû le poser... Au lieu d’aller rejoindre les autres ouvrages favoris de Max, dans sa bibliothèque.

Et, pour la première fois, elle pensa tout à coup:

--C’est un enfantillage de ne pas ranger ce livre... Peut-être n’était-ce pas Max qui l’avait mis là, dans ce bureau où peut s’abîmer la reliure à laquelle il tenait tant!

Comme une relique, elle prit le livre que ses doigts tremblants entr’ouvrirent.

Un papier s’en échappa et tomba sur le tapis, une lettre, rayée de grands caractères qui se détachaient hardiment sur le fond crémeux du papier.

D’un mouvement machinal, Mireille se pencha et releva la feuille sur laquelle s’attachèrent ses yeux surpris. Aussitôt, devant sa vue, un nom flamba: «Maud.» Cette lettre était signée Maud. A qui était-elle adressée?... Comment était-elle dans ce livre?

Mireille eut une aspiration profonde, cherchant l’air pour sa poitrine qu’un choc mystérieux avait rendue haletante. Ses prunelles s’étaient rivées à la lettre. En elle, se réveillait, impérieuse, la crainte qui, tant de fois, l’avait sourdement obsédée...

Soudain, elle comprit que, à n’importe quel prix, il lui fallait la vérité. Sans réfléchir, dominée par la soif de savoir ce qui avait été, elle lut:

«C’est un supplice de ne pas t’avoir un seul instant, à moi vraiment!... Tantôt, à ce thé, je n’ai pu t’approcher seul, un moment. J’en avais la fièvre!

«Max, pourquoi ne viens-tu pas jusqu’à moi? Mon bien-aimé, rappelle-toi les heures merveilleuses que nous avons eues, avant que commence le cauchemar maudit de la guerre. Max, les minutes fuient si hâtives qu’il faut saisir au passage celles que le Destin nous offre. Tout mon être t’appelle... Viens!... Viens près de moi, ne fût-ce qu’un instant!

«Je te donnerai tant d’ivresse que ta fièvre heureuse finira bien par égaler la mienne, comme il en fut, à ces heures que, pas plus que moi, tu n’as pu oublier... Promets-moi que tu vas venir, demain, Max, en souvenir de notre passé qui a été beau comme un rêve et qui, cependant, fut une réalité dont l’oubli nous sera à jamais impossible...

«Max, je t’attends!... Viens, viens, viens...

«Ta MAUD.»

En toutes lettres, hardiment, follement, c’était signé.

Mireille avait lu tout d’un trait. Et maintenant, d’un geste de créature écrasée qui cherche à comprendre, elle passait la main sur son front; avec stupeur, elle levait vers le portrait de Max des prunelles que l’angoisse dilatait...

Ainsi cette chose horrible dont la crainte était latente en elle, cette chose s’était accomplie... Max et Maud l’avaient trompée, sans souci de l’amour, de la tendresse que, stupidement confiante, elle leur témoignait. Pas une seconde, elle n’en pouvait plus douter. Une certitude était entrée en elle, que rien ne pourrait détruire...

Ils l’avaient trompée... quand cela?... Avant la guerre. Cette lettre non datée le disait... Un souvenir jaillit dans son cerveau;--ainsi, dans la nuit flambe un éclair.--Elle revit le carrefour de la forêt de Fontainebleau où Max lui avait parlé de son dîner chez Maud; où son attitude lui avait donné l’impression qu’il lui taisait quelque chose... En elle, se ravivait, intense, le sentiment qui, jadis, l’avait bouleversée, sous l’éclair d’une intuition.

Elle murmura, le cœur déchiré par une souffrance, plus affreuse encore que le jour où elle l’avait perdu:

--Oh! Max, Max! tu as fait cela!

Ce jour de Fontainebleau qu’elle retrouvait si présent, quand il était venu à elle, c’était au sortir des bras de Maud. Et cependant, il s’était montré pour elle le mari amoureux qu’elle adorait... Il avait baisé sa bouche avec des lèvres chaudes encore de celles de Maud... Il lui avait dit les mots, donné les noms que sa voix, frémissante dans le désir, avait donnés à Maud... Quand elle avait dormi, confiante, sur son cœur, il songeait peut-être à _l’autre_, près de qui il venait de connaître «l’heure merveilleuse» entre toutes...

Instinctivement, elle passa la main sur ses lèvres, les frottant de ses doigts glacés, comme si elle pouvait effacer le frôlement des lèvres menteuses qui lui avaient été chères... Puis, encore une fois, elle se reprit à lire l’affreuse lettre... Comment était-elle là, cette lettre?... Depuis quelle permission de Max?... Tout à coup, dans sa pensée qui fouillait, revivait un menu incident. C’était la dernière fois que Max était venu... Le matin de leur départ imprévu pour la _Commanderie_. Entrant dans son fumoir, elle l’avait trouvé très affairé à chercher «un papier important, avait-il expliqué, qu’il avait égaré». Elle avait voulu l’aider, le voyant bousculer les tiroirs de son bureau. Mais il s’y était refusé avec une sorte de vivacité impérieuse dont elle avait été surprise un peu. Il s’en était aperçu, si nerveux fût-il, et tout de suite, l’accent changé, il avait dit:

--Certainement, j’ai dû laisser ce papier au ministère. J’y repasserai. Ne t’en inquiète pas, chérie.

Et aucune divination ne l’avait avertie qu’il venait encore de lui mentir... Alors, elle avait naïvement cru qu’il s’agissait de quelque pièce militaire, concernant son service, et elle n’avait pas insisté, distraite, d’ailleurs, par la pensée divine qu’ils partaient tous deux, pour être enfin entièrement l’un à l’autre... Et quel époux-amant il s’était montré pour elle, pendant ces dernières heures, alors que, peut-être, il sortait de répondre à l’appel de Maud... «Viens... Viens... Viens...»

Dans le cerveau de Mireille, que le désespoir martelait, le mot sonnait sans relâche.

Quand Maud avait-elle écrit cette lettre?... Après un thé... Lequel?... Ils en avaient eu tant, cette semaine-là.

Qu’avait-il répondu?... Avait-il cédé à la prière que la tentatrice lui envoyait, insouciante, dans sa passion, que la lettre fût trouvée!...

Ah! c’était plus cruel encore, s’il l’avait de nouveau trahie, en ces jours de tempête, après qu’elle-même l’attendait, fidèle, crucifiée par son angoisse pour lui!... Était-ce possible que cette abomination fût vraie?

Et c’était à ce menteur qu’elle avait voulu demeurer éternellement attachée... Pour l’amour de lui, qu’elle s’était refusée à l’homme qui, aujourd’hui, l’aimait... Qui savait peut-être la vérité sur le mari tant regretté et avait eu la générosité de ne lui laisser rien soupçonner... Peut-être bien d’autres aussi savaient et souriaient de son obstination à s’enfermer dans son deuil...

Abîmée dans sa souffrance, elle demeurait debout devant le bureau, ses yeux sans larmes fixés sur le portrait qu’elle interrogeait désespérément. Avait-il été retrouver Maud?... Oh! savoir... savoir!...

Maud, seule, maintenant pouvait lui répondre... Et il faudrait bien qu’elle le fît...

Une inflexible résolution durcissait le cœur de Mireille... En même temps, l’impression grandissait en elle, qu’une seconde fois, elle venait de perdre Max, et plus complètement encore... Pour les rapprocher, au delà même de la mort, il n’y avait plus le souvenir de leur amour... Maintenant, elle avait la sensation que cet amour gisait dans la boue...