IV
--Maman, vous me promettez que vous m’appellerez pour dire adieu à M. Guisane? demanda Jean, très sérieux.
--Oui, je te le promets. Va jouer en attendant, mon chéri.
Docile, le petit sortit du salon où Mireille arrangeait les fleurs splendides qu’elle venait de trouver en rentrant de sa quotidienne visite chez sa mère; des fleurs qu’une carte accompagnait avec ces simples mots: «Remerciements du peintre, et son adieu, à son complaisant modèle.»
C’était une vraie moisson qu’il lui avait envoyée là; des fleurs librement réunies pour qu’elle pût les disposer à son gré... D’abord, des roses et encore des roses... Et puis la fleur d’automne, des chrysanthèmes admirables dont la senteur un peu âpre heurtait l’arôme délicat des roses.
La veille, ensemble, ils avaient dîné chez Mᵐᵉ Dabrovine, où elle avait été saisie de le voir entrer dans le salon, quelques minutes après qu’elle-même venait d’arriver. Et aussitôt, en elle, avait bondi une si vive impression de plaisir que, plus tard, allongée sans pouvoir dormir dans son grand lit solitaire, revivant la soirée trop tôt finie, elle s’en était sentie confuse au point de cacher, d’un geste d’enfant, son visage dans l’oreiller.
Durant cette soirée, où ils n’avaient pas eu un instant d’aparté, elle l’avait retrouvé tout différent de ce qu’elle l’avait vu le matin. C’était le Guisane, homme du monde, qui lui avait dit adieu devant l’hôtel, à Carantec; amical, certes, mais à la façon d’un étranger courtois; dans son regard, surpris plusieurs fois sur elle, seulement, elle l’avait retrouvé tel qu’elle aimait. Il s’était montré le brillant causeur qu’il savait être dans les milieux qui lui agréaient, parmi des hôtes de choix. La conversation dirigée par sa mère, maîtresse de maison consommée, avait fui le sujet exécré de la guerre que tous savaient redouté par elle. Et la causerie animée, spirituelle, variée, avait été celle de gens libres de tout souci... N’eût été le regard de M. Dabrovine, qui s’assombrissait dès qu’il se posait sur Guisane; n’eût été la robe de deuil de Mireille, l’expression mélancolique de ses yeux profonds, nul n’aurait pu soupçonner que cette mère avait un fils au front, très exposé; que cet homme qui dissertait si alertement de littérature et d’art, allait, deux jours plus tard, repartir au-devant du danger certain.
Comme ils s’étaient mal vus, en cette soirée, la dernière où ils se rencontraient... Maintenant, pour la visite d’adieu, il allait venir chez elle--la première fois; entrer dans le petit salon qui était vraiment sien, avec ses livres, ses bibelots favoris, les gravures qu’elle préférait. Et en elle, se ravivait la violente impression, pareille à de la joie, qui la troublait un peu...
Le timbre d’entrée résonna. Il était cinq heures. Sûrement, c’était Guisane.
La porte s’ouvrait. Le domestique annonça. Et ses yeux aperçurent la haute silhouette bleu clair, rencontrèrent le même regard qui l’avait saluée, dans la première minute de leur rencontre, là-bas, devant les Croquis de guerre.
C’était bien le Guisane qu’elle avait souhaité, celui qui entrait, et se courbait pour baiser sa main, avec une exclamation toute vibrante d’une allégresse jaillie du cœur même, semblait-il.
--Enfin, madame, je vais peut-être vous voir bien à mon gré!
--C’est-à-dire?...
Elle avait parlé de ce ton de badinage qui, d’instinct, lui venait pour voiler la douceur ardente que l’accent de Guisane insinuait en elle.
Près du foyer où flambaient quelques bûches, elle s’était assise. Lui, Guisane, resta debout, adossé au marbre de la cheminée, délaissant le siège qu’elle lui avait indiqué.
--C’est-à-dire, sans présence étrangère qui m’empêche de bien profiter des derniers instants que je puis vous demander. Les derniers!... Est-ce croyable que je sois obligé de dire une si affreuse chose, la vérité!... Vous ne pouvez savoir, mon amie, combien, en venant ici, j’avais la frayeur de tomber sur quelque malencontreuse visite qui vous aurait enlevée à moi, m’infligeant le supplice d’une conversation banale.
Elle sourit et dit, malicieuse un peu:
--C’est le souvenir de notre soirée, hier, qui vous fait parler ainsi?
--En d’autres circonstances, cette soirée m’aurait paru charmante, et loyalement, je reconnais qu’elle l’était. Mais... mais... il semblait odieux à mon amitié de vous voir si mal, de ne pouvoir librement bavarder avec vous, d’être obligé de vous dire des choses indifférentes. Vite, réparons le temps perdu... J’ai soif de vous entendre parler de vous!
--De moi?... Mais je n’ai rien à dire!... sauf que vous m’avez comblée et que je ne vous exprimerai jamais assez bien le plaisir que vous m’avez donné ainsi!...
Et, d’un œil ravi, elle regardait les fleurs.
--Oh! laissons cela, je vous en prie, madame. J’avais l’égoïsme de vouloir qu’après mon départ, vous gardiez, près de vous... quelque chose de votre peintre. Et maintenant, causons!
Il avançait une chaise près d’elle.
--Hier, à l’exposition, vous ne m’avez rien raconté de ce que vous avez fait à la Commanderie, des promenades que vous y avez aimées, des livres qui vous ont intéressée, des drôleries et des sottises de vos petits, etc., etc... Enfin, tout ce que vous ne m’avez pas écrit! silencieuse madame.
Elle le regarda, pensive et curieuse:
--Vous vous imaginiez donc que nous allions entrer en correspondance?
--Mais je l’espérais bien et je l’espère encore. Ne sommes-nous pas, maintenant, des espèces de vieux amis? J’avoue que Carantec m’a donné de très mauvaises habitudes... Je m’étais accoutumé à vous voir vivre près de moi... Et, désormais, je ne pourrai plus me passer de savoir tout ce qui vous touche... Vite, racontez. Les instants me sont tellement comptés!
Tout de suite, elle obéit, dominée par l’impérieuse prière des yeux qui l’interrogeaient autant que les lèvres... Elle sentait si vrai, que tout d’elle l’intéressait...
Elle répondait; mais aussi, elle questionnait, et leurs paroles se croisaient, se mêlaient, se heurtaient dans une sorte de hâte fiévreuse; car l’un comme l’autre, ils gardaient l’impitoyable notion du temps qui fuyait, de l’adieu que chaque minute rapprochait; un adieu que l’avenir redoutable faisait si grave.
Dehors, sous les fenêtres, une voix aiguë d’enfant cria:
--Demandez l’Intran... la Liberté... la Presse... Les nouvelles du soir!
Mireille eut un sursaut, arrachée au doux passé qui était redevenu le présent. Lui aussi, avait entendu. Et dans leurs âmes, attentives, un instant, à eux seuls, la conscience de la guerre rentra dominatrice, ne permettant pas l’égoïste oubli de son existence.
Dans le crépuscule d’automne qui, lentement, envahissait la pièce, le sentiment de l’Inexorable s’abattit sur eux.
Ils n’y eurent cependant pas même une allusion. A quoi bon?... Mais elle pria, un tremblement dans la voix:
--Vous ne me laisserez pas sans nouvelles de vous, n’est-ce pas?... C’est si dur de ne rien savoir quand on est inquiète...
Il écarta sa chaise et fut debout devant elle.
--C’est vrai, petite amie chérie? Vous aurez un peu de tourment pour moi?... Je devrais avoir la générosité d’en être navré... Et j’en suis si heureux que je ne puis que vous dire merci! Ah! c’est effrayant que vous me soyez devenue si précieuse!...
--Mon ami, mon ami, interrompit-elle, ardemment, il ne faut surtout pas que je vous devienne... trop «précieuse», comme vous dites...
Il eut un geste large qui écartait l’inutile conseil.
--C’est trop tard pour que je puisse retourner en arrière... Oh! Mireille, par quel sortilège vous êtes-vous ainsi emparée de moi, le célibataire endurci, sceptique, si jaloux de son indépendance... Emparée de moi au point qu’à cette heure, je suis à vous tout entier, que je ne peux plus concevoir ma vie sans que vous en soyez l’âme...
Brusquement, elle cacha son visage dans ses mains, tandis qu’il continuait, pensant tout haut:
--Je crois bien, en somme, que toujours, pour moi, vous avez été une petite idole dont l’indifférence un peu hautaine, jadis, m’était très pénible. Déjà, j’étais épris de votre forme harmonieuse qui était, de même qu’aujourd’hui, un enchantement pour mes yeux... Mais aussi, avec une invincible curiosité, je me demandais ce qu’il y avait de caché dans l’enveloppe charmante... Et puis, les circonstances nous ont rapprochés, et j’ai appris à vous connaître, Mireille. Aujourd’hui, j’aime votre âme, votre cœur, votre pensée, votre courage... Aussi, votre douleur... J’aime tout en vous, Mireille!...
Elle pencha la tête plus encore. Il ne voyait pas son visage, voilé par les mains qui tremblaient, mais seulement le cou, fin sous les cheveux sombres.
Et il l’entendit murmurer comme une plainte:
--Mon Dieu... Oh! mon Dieu!
Et ainsi, elle éveilla soudain, en lui, une telle pitié qu’il fut bouleversé par le remords de s’être trahi.
Avec une infinie douceur, il reprit, posant sa main sur l’épaule qu’il voyait tressaillir:
--Ne vous troublez pas ainsi, mon aimée. Je ne demande rien de vous... Je n’espère rien, à cette heure... Je sais que je n’ai rien à attendre. Et j’en suis si convaincu, que j’étais bien décidé à partir sans vous faire l’aveu qui vient de m’échapper. Et puis... à quoi tiennent les résolutions les plus sincères?... Tout à coup, en entendant annoncer le communiqué du soir, j’ai eu la vision de l’avenir vers lequel je vais et que j’oubliais près de vous... Et, soudain, il m’a paru impossible de partir sans vous avoir dit ce... ce pourquoi je me suis enfui de Carantec... parce que j’avais entrevu ma faiblesse, le soir où vous aviez tant de peine, dans le jardin...
Elle murmura:
--Oh! pour cela!... C’était pour cela!
--J’avais vu à quel point je m’étais pris à vous adorer, Mireille.
Cette fois, elle releva la tête, avec une sorte de cri d’angoisse:
--Non! Non!... Il ne faut pas!!!
--Il ne faut pas... quoi?... Vous dire ces paroles? vaines, je le sais... Mais pourquoi non, puisqu’elles sont la vérité et puisqu’elles sont mon adieu?... Si... je ne reviens pas, vous vous souviendrez, Mireille, que je vous avais offert toute ma vie, pour que vous en fassiez... ce que vous auriez voulu... Si, au contraire, la destinée m’est indulgente et me ramène, alors vous vous rappellerez, je vous en supplie, que je reviens, n’ayant pas désormais de plus cher désir que de me consacrer à vous, pour que vous ne soyez plus seule, pour vous aider à élever votre fils, votre toute petite... Et aussi, Mireille, parce que je suis un homme pareil aux autres... et qu’ayant entrevu le bonheur que je puis goûter près de vous, je n’ai pas le courage de vous laisser passer, sans tenter de vous arrêter!
Toute pâle, avec de larges prunelles douloureuses, elle le regardait passionnément, ses mains jointes, comme si elle l’implorait:
--Mon ami, au contraire, il faut passer. Personne ne doit mettre en moi son bonheur, car je ne compte plus parmi les femmes qui peuvent l’apporter dans l’existence d’un homme... Mon ami cher, très cher, qui ne serez jamais rien d’autre pour moi, il faut oublier ce que votre dévouement a rêvé, car c’est l’impossible!
--L’impossible?... En quoi?... Pourquoi?... L’impossible?... Maintenant oui... Mais dans la suite... plus tard...
--Plus tard, ce sera comme aujourd’hui... J’appartiendrai toujours à Max... Je ne me remarierai pas.
--Folie! Folie de penser cela!... Mireille, vous êtes très jeune, que savez-vous de l’avenir!
--Je ne me remarierai pas... Je ne le veux pas... Et je ne le dois pas...
Impératif, il questionna:
--Vous ne le devez pas... Pourquoi? Quelle mystique obligation vous croyez-vous donc?
Elle secoua la tête; la même expression ardente et grave donnait à son visage une saisissante beauté.
--Oh! je sais bien que je ne suis liée par aucune obligation, ni promesse... Je suis absolument libre de disposer de moi-même...
--Alors?
Elle ne répondait pas, comme si elle ne pouvait se résoudre à ouvrir l’intimité de son âme. Et pourtant! Il méritait qu’elle fît pour lui ce sacrifice, l’homme qui lui offrait l’amour même que, jadis, elle avait vainement rêvé... Par lui, elle en était sûre, elle était aimée comme elle l’avait tant souhaité...
Penché vers elle, il répétait:
--Alors, Mireille?
--En ma conscience, dit-elle lentement, je pense que ce serait mal... méprisable... lâche, de me refaire une vie heureuse...
--Heureuse!... O bien-aimée... Vous le sentez donc que, près de moi, vous pourriez encore être heureuse!
Et il se courba sur les mains glacées que ses lèvres brûlaient.
Tout de suite, elle les reprit.
--Oui, avec un homme tel que vous, la nouvelle Mireille...--l’autre, celle de Max, est morte comme lui...--pourrait être heureuse encore, heureuse infiniment... Et j’en suis si honteuse! Ah! qu’est-ce donc qu’un cœur, pour qu’ayant perdu tout ce qu’il aimait, il garde encore la soif du bonheur!... Mais ce bonheur, je ne dois pas, je ne veux pas le prendre... Lui, mon Max, n’a plus rien... Il adorait la vie autant que moi... Pourtant, il est allé au-devant du danger, volontairement, sans hésiter devant le sacrifice qui lui en serait peut-être demandé... Aussi...
Elle s’arrêta, comme si elle se recueillait pour mieux entendre son âme. Lui, sans un mot, l’écoutait.
--Aussi, c’est la simple justice que moi qui le chérissais, moi, sa femme, qui avais, comme lui, la foi que nos deux existences étaient à jamais liées, c’est la justice que je partage son sacrifice... Il a donné sa vie et tout ce qu’il pouvait espérer... Je dois être aussi généreuse et faire, comme lui, le sacrifice de mon avenir... Si vous saviez comme, cela, je le sens fort, et clairement! Vous me comprenez?... dites? mon ami.
La voix était suppliante, comme le regard où brûlait une flamme, comme la main qu’elle posait sur le bras de Guisane. Il inclina silencieusement la tête. Que pouvait-il répondre au sentiment qui la faisait parler, dont l’élévation arrêtait sur ses lèvres toute égoïste prière. Pourtant, selon la sagesse humaine, c’était insensé, ce renoncement qu’elle prétendait pratiquer. Avec quelle autorité il le lui eût dit, si sa propre destinée n’eût pas été en jeu... Mais, même pour elle, ne devait-il pas lutter contre l’inutile sacrifice?
Et il reprit, attirant entre les siennes la main qui frémissait sur son bras:
--Oui, Mireille, je comprends... Je vous admire...
--Oh! non! pas ce mot! je vous en prie. C’est si naturel ce que je pense... Tous ceux qui aiment en jugeront ainsi!
--Mireille, ne craignez-vous pas d’exagérer votre devoir envers celui que vous avez tant aimé?... Lui, ne souffre plus de ce qu’il a perdu. Et vous dont il voulait le bonheur...
--Par lui!... Non par un autre!... interrompit-elle désespérément.
--Croyez-vous qu’il eût eu cet égoïsme féroce? Ne lui faites pas cette injure, Mireille! Vous avez à peine vingt ans... En vous, c’est la vie, avec tout ce qu’elle met dans l’être des jeunes... Et pour obéir à un devoir mystique, je le répète, et que vous vous créez, vous prétendez devenir insensible, ne plus exister que liée à... un souvenir!
--Oh! Patrice! oh!
--Mireille, enfant chérie, c’est un crime contre vous-même que vous risquez d’accomplir là!
Elle tressaillit, tant il y avait de conviction dans la voix de Guisane. Mais, en elle, cependant, demeurait invincible le sentiment complexe de révolte, d’indignation, d’impossibilité, à la seule idée qu’elle pourrait se prêter à refaire sa vie.
--Vous croyez que j’ai tort?
Et dans l’ombre qui envahissait la pièce, il voyait les yeux sombres l’interroger éperdument:
--Tort?... Oh! non!... Est-ce qu’on a tort de s’attacher à un idéal très beau? Mais il faut compter avec notre humaine faiblesse... C’est une résolution si grave que vous avez prise, sans pouvoir en mesurer toutes les difficultés...
Elle eut un faible sourire, tristement ironique.
--Et vous trouvez que c’est bien orgueilleux, à moi, de me croire assez forte pour l’accomplir? Mais je ne suis plus la créature, ardente et folle, qui voulait impérieusement jouir de la vie... La guerre, l’angoisse, la souffrance m’ont créé une autre âme... J’ai appris à renoncer... Et je sais bien à quoi je renonce... Car...
Elle s’arrêta.
--Car?... répéta-t-il, avide de connaître toute sa pensée.
Presque bas, elle continua, la voix sourde, les yeux fixés sur la flamme du foyer:
--Car j’ai encore au cœur une misérable soif d’être heureuse; si intense, que j’en suis effrayée et révoltée contre moi-même! Quand j’ai perdu Max, j’ai cru que jamais plus je ne pourrais sentir que de la douleur... Et pourtant...--avec quelle humiliation, je vous le confesse, pour expier ma fragilité!...--il y a des moments où je peux être gaie, presque comme autrefois... Je peux, de nouveau, jouir de ce que j’aimais... du soleil, des fleurs, de l’art, de mes lectures, des amitiés... Je peux jouir... profondément, de l’affection que vous me donnez, mon ami. Il y a des heures abominables où je voudrais posséder, de nouveau, tout ce que j’avais en partage... Ah! si dans l’Inconnu où il est entré, Max voit ma faiblesse, comme il doit me juger!
Elle avait parlé avec une sorte d’emportement désespéré, livrant toute sa pensée, parce qu’elle savait celui qui l’écoutait d’âme assez haute pour la comprendre.
Et il ne la comprenait que trop. Le cœur exquis qu’il avait deviné se faisait le gardien jaloux du passé, lui commandait d’y rester rigoureusement attaché, fidèle même au prix du sacrifice entier de l’avenir. Et lui ne devait pas prononcer un mot qui troublât le souvenir que cette fidèle gardait de l’homme auquel, même dans la mort, elle voulait demeurer unie...
Cependant, il avait reçu les suprêmes confidences de Max Noris dans une dernière causerie, avant le départ qui devait être sans retour... Et, comme Maud, il pensait qu’il n’y a pas d’homme--ou de bien rares!...--qui vaille le sacrifice d’une existence... Mais il était incapable de dire cela et avec tout le douloureux amour qu’elle lui inspirait, à cette heure où il avait le sentiment de la perdre, il reprit:
--Mireille, ne soyez pas injuste envers vous-même!... Si les morts nous voient, votre mari peut, au contraire, vous bénir, pour le souvenir que vous lui gardez...
Simplement, elle murmura:
--C’est vrai, tout ce que je puis, je le lui donne... Nous ne sommes pas maîtres, hélas! de nos sentiments, mais nos actes dépendent de nous. Et c’est pourquoi, si je ne peux garder ma peine, vibrante comme je l’espérais, je veux du moins ne pas m’en détacher, en recommençant ma vie, pour mon bonheur, alors que, pour lui, Max, il n’y a plus de bonheur...
Son accent avait quelque chose de tellement irrévocable qu’il n’essaya plus de la dissuader. Le temps seul pourrait changer son sentiment--peut-être!
Le voyant silencieux, elle leva sur lui ses prunelles passionnées qui l’imploraient et elle vint à lui debout, le visage sombre, devant la cheminée.
--Mon ami, dites-moi que vous ne m’en voulez pas!
--Vous en vouloir! mon pauvre amour. C’est moi qui ai à vous demander de me pardonner cette conversation inutile et si pénible pour vous...
Un sourire irradia le visage de Mireille.
--Oh! non, pas pénible! Cela me fait tant de bien de savoir que vous m’êtes ainsi attaché! Il valait mieux que l’un et l’autre nous nous révélions, en toute loyauté, ce que nous pensons... Ainsi, désormais, je compterai sur vous, comme sur le meilleur, le plus cher de mes amis, et vous savez, qu’en retour, je vous donne de moi... tout ce que je puis encore donner... Vous serez très généreux, n’est-ce pas? Vous m’aiderez, au lieu de me tenter, à accomplir ce qui me semble être mon devoir...
Guisane ne pût maîtriser un cri de révolte.
--Mireille bien-aimée, je ne suis pas un saint et c’est un renoncement de saint que vous me demandez là!... Je ne suis qu’un pauvre homme qui, tout entier, désirait le bonheur par vous et qui souffre...--comme jamais davantage il ne souffrira...--que vous le lui refusiez...
--Cher, si à ce prix seulement vous pouvez retrouver la paix, il faudra faire... tout!... pour m’oublier!
Il haussa les épaules.
--Vous oublier!... Moi aussi, Mireille, je suis de la race des fidèles!
--C’est pourquoi j’aime tant votre âme, j’ai tellement foi en vous...
--O mon cher, cher amour! dit-il tout bas.
Et, d’un geste de protection, sa main se posa sur les cheveux souples. Mais, pour elle, il eut la force de ne pas céder à la torturante tentation de baiser le cher visage qu’il avait attiré sur sa poitrine. Seulement, comme à la lueur du feu il apercevait de grosses larmes qui filtraient sous les paupières abaissées, il se pencha et ses lèvres les burent...
Devant la porte, des pas d’enfants résonnaient et la voix de Jean demanda:
--Maman! vous n’oubliez pas que vous m’avez promis de m’appeler pour dire adieu à M. Guisane?
L’adieu!... Ah! oui, il fallait maintenant le prononcer... Et, conscients que la minute suprême était arrivée, ils se regardèrent, les yeux dans les yeux... Il murmura:
--Oui, il faut partir... Comme j’avais oublié!
Et elle répondit à l’enfant:
--Va chercher France et reviens avec elle.
Elle entendit les pas sonner dans la galerie. Guisane, alors, pria, la voix brève:
--Mireille, donnez de la lumière, que je vous revoie... seule... encore une fois!
Elle sentit que la hantise de la cécité possible traversait son cerveau. Sans répondre, elle obéit, appuyant sur le bouton du commutateur, et la lumière, délicatement tamisée, tomba sur elle, toute blanche, avec un regard douloureux et tendre, une expression désespérément triste sur sa bouche d’amoureuse.
La lumière aussi baignait l’image inerte de celui qui n’était plus, dont l’âme peut-être errait près d’elle... Et la haute stature de celui qui respectait l’amour plus fort que la mort et contemplait, le cœur broyé, celle qu’il n’osait plus espérer faire sienne.
--Maman, nous voilà! Nous pouvons entrer?
--Oui, entrez.
C’était l’irrévocable adieu. Entre elle et lui venaient se placer les enfants de l’autre...