‹ Le Fils des forêtsChapitre 1 sur 12 · 00

00

Cette nuit-là, je me trouvais avec un de mes amis dans ma cabane située en plein bois, au nord de l’État de Michigan. Au plus fort de l’hiver, je m’étais retiré dans cette solitude pour écrire un roman et vivre près de la nature, que j’aime en toute saison : elle me paraît aussi belle couverte de neige et de glace que parée des fleurs sauvages du printemps.

Par les fenêtres et la porte ouvertes de ma hutte de rondins l’air froid nous apportait le parfum des pins, des sapins et des cèdres exhalé par les vallées, les marécages et les montagnes environnantes. Dans mon humble demeure, cet encens se mêlait à la douce senteur de l’arbousier traînant, cueilli à pleines brassées.

Le firmament était criblé d’étoiles si étincelantes que la voûte céleste paraissait plus proche de nous ; et à leur aimable clarté nous avions vu, une heure auparavant, une daine et son faon traverser ma petite clairière.

Ces millions d’astres, qui depuis plusieurs nuits m’éclairaient de leur scintillement, me faisaient songer à autant de foyers pleins de lumière et de bonheur qu’aucun rideau n’interceptait à mes yeux ravis.

Une majestueuse forêt nous environnait de sa vie mystérieuse et nous invitait à pénétrer plus avant. Son énorme masse noire se dressait vers le ciel ; au-dessus de ma cabane, ses arbres se courbaient en murmurant, mais autour de nous régnait un profond silence.

Mon ami comprit, comme moi, que l’harmonie des grands bois contenait non seulement la poésie de l’espoir, mais la douce protestation du Maître suprême contre la folie et la barbarie des sectes fanatiques et des religions qui ont semé la discorde sur terre depuis la naissance de la pensée humaine. La voix divine conviait l’homme à rejeter loin de lui cet égoïsme aveugle qui le tient en esclavage et l’empêche de déchiffrer le mystère sublime de la vie et de la mort et de cette éternelle énigme que, faute d’un terme plus approprié, on appelle l’âme.

J’exprimai toutes ces pensées à mon ami et, au bout d’un instant, il posa sa main sur mon bras.

« Écrivez votre histoire, me dit-il. Vous faites vous-même partie de cette nature. Vous comprenez son langage. Son sang coule dans vos veines et votre cœur bat à l’unisson du sien. Maintes fois vous m’avez répété que si Dieu ne réservait aucune miséricorde pour les êtres qui adorent la Nature, vous désespéreriez de votre salut. Selon vous, les fleurs et les arbres eux-mêmes possèdent une âme, cette même flamme immortelle qui brûle en vous. Écrivez donc votre histoire pour nous tous. Des milliers d’êtres humains accueilleront vos paroles, Jim. Vous comptez, parmi vos amis, plus de jeunes gens que tout autre écrivain vivant. Dans vos romans d’amour, dans vos histoires d’aventures et d’animaux, vous avez montré à vos lecteurs — hommes et femmes — l’âme immaculée de la Nature. Il faut que les enfants, ainsi que leurs parents, connaissent vos propres aventures, sachent comment vous avez surmonté les obstacles et atteint le but.

— Ce sera l’histoire d’un homme très ordinaire, objectai-je ; cependant, je vous promets de l’écrire. »

Nous gravîmes le sommet de la montagne, et de là, nous observâmes la course de la lune dans le ciel. Les paroles nous semblaient vaines pour traduire notre simple joie de vivre dans ce monde merveilleux. La nuit elle-même paraissait légèrement lasse quand nous regagnâmes notre cabane.

J.-O. C.

N. B. — Bien que terminée après la mort de J.-O. Curwood, l’histoire de sa vie, présentée ici, est en majeure partie l’œuvre du romancier. Lors de son décès, Mme Dorothea A. Bryant, sur la demande de Mme Curwood, prit connaissance de son manuscrit et de ses notes, qui indiquaient clairement les intentions de leur auteur. Elle en a supprimé une infime partie et ajouté au texte ce qui lui parut indispensable pour apporter plus de cohésion au récit. (N. d. T.)

Page 1