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LE FILS DES FORÊTS
L’hérédité n’exerce qu’une influence relative sur la destinée des hommes. Mes propres observations m’ont maintes fois démontré que le milieu joue dans la vie un rôle prépondérant. Dans les annales de ma famille figurent, parmi mes ancêtres, quantité de gens simples qui ont mené une existence dépourvue d’éclat, élevé des enfants ne sortant pas de l’ordinaire, et accompli des actes identiques à ceux de millions d’autres individus qui peuplent la planète. Cependant, je tiens à signaler dans ces souvenirs deux faits qui eurent sur moi une influence considérable.
Àl’époque où la capitulation de lord Cornwallis à Yorktown subsistait encore dans la mémoire de tous mes compatriotes, un aventurier d’origine hollandaise, rompu depuis longtemps aux multiples dangers que présentent les pistes conduisant au pays des Indiens Mohawks et Onéidas, s’éprit follement d’une jolie fille d’un village mohawk situé à proximité des sources de la Canada River. Grande et svelte, elle parcourait, de ses pieds menus, les forêts du Nord avec la majestueuse démarche d’une princesse du sang. Ma mère se rappelait avoir vu dans sa jeunesse cette beauté indienne, alors âgée de quatre-vingts ans bien sonnés, et souvent je l’ai entendue dire que la chevelure de la vénérable femme conservait son lustre et une couleur noire comme des ailes de corbeau. Elle portait des chaussures si petites que ma mère, alors fillette de dix ans, ne pouvait les mettre. Jadis, cette jeune Mohawk avait dû posséder un charme ensorceleur, sans quoi mon flegmatique grand-père n’eût jamais songé à l’épouser. Les hommes qui, comme lui, hantaient les forêts en quête de fourrures, voyaient trop de femmes Peaux Rouges pour lier étourdiment leur existence avec l’une d’elles : cependant nos deux héros demeurèrent toute leur vie de fervents amoureux. Le sang indien que je tiens de mon aïeule m’a poussé continuellement à m’isoler dans le Wild et a exercé sur mes actes une influence indiscutable.
Vers l’époque où mon ancêtre blond, idolâtre des grands bois autant que les Indiens eux-mêmes, courtisait sa princesse des solitudes, naissait en la « Joyeuse Angleterre » un homme qui, par la suite, devint officier de marine et fameux conteur d’aventures palpitantes ayant pour théâtre la terre et la mer. J’ai nommé le capitaine Marryat, mon grand-oncle, dont les histoires, qu’il racontait lui-même à un adolescent appelé James, étaient si merveilleuses et évocatrices que cet intrépide garçon partit un jour sur mer et débarqua en Amérique, où il prit part à la guerre de Sécession. Plus tard, ce jeune homme fut mon père, — le plus beau, le plus vaillant et le plus honorable papa qui existât au monde. Est-ce par le simple effet du hasard que, dès mon enfance, je fus tourmenté du désir d’écrire des histoires de galants chevaliers et de jolies femmes, pleins d’audace, s’aimant éperdument et mourant en braves ? Bien que je ne descende point en ligne directe du célèbre romancier anglais, je professe une opinion différente. Qui osera, sérieusement, me soutenir le contraire ?
J’ai toujours considéré Owosso, charmante petite ville de quinze mille habitants située au centre de l’État de Michigan, comme ma patrie. J’y suis né au mois de juin de l’année 1879, selon les archives municipales. Aussi loin que remontent mes souvenirs, je me vois encore en train de jouer, dans ce quartier appelé West Town, en compagnie de mon camarade Charley Miller, dont le père tenait un hôtel avec bar à quelque distance d’un vieux magasin de chaussures appartenant à mes parents. Des noyers poussaient au milieu des rues et les animaux de basse-cour s’y promenaient en toute liberté. En face de la boutique paternelle s’étendait un immense pré communal planté de sapins, et la rivière voisine offrait quelques coins d’ombre très poissonneux, ainsi que des endroits plus profonds où nous allions nous baigner.
Peu de faits saillants marquent cette époque de ma vie ou, s’il s’en produisit qui contribuèrent à ma formation actuelle, ils m’échappent pour l’instant. Je garde seulement l’impression d’avoir été un gamin turbulent comme les autres, un perpétuel tourment pour mon père, ce gentleman de la vieille école, et une source de réelle affliction pour ma mère, la plus douce et la plus exquise des femmes.
Le bon Dieu doit regarder d’un œil indulgent les gosses du type Huck Finns et Tom Sawyer, ces diablotins chers à Mark Twain, et les aimer malgré leurs visages barbouillés, leurs habits déchirés et leurs escapades. La plupart d’entre eux deviennent, en fin de compte, d’honorables citoyens chérissant des parents qu’ils ont tyrannisés jusqu’à la démence. L’amour pour les auteurs de nos jours ne s’épanouit à l’âge mûr que si, dès l’enfance, nous avons éprouvé envers eux une profonde affection basée sur l’admiration et le respect. Ayant aimé les miens avec ferveur, je crois que tout gamin animé des mêmes sentiments doit être foncièrement bon, malgré ses vêtements malpropres et son esprit d’insubordination.
Àsix ans, j’étais doué d’une ténacité et d’une imagination au-dessus de la moyenne. Deux de mes souhaits ambitieux demeurent fortement ancrés dans ma mémoire : je ne visais à rien de moins qu’à atteindre opulence afin d’acheter un régime entier de bananes ; puis je voulais à toute force monter à califourchon sur la superbe tournure que Kate Russell, la cuisinière de l’hôtel tenu par le père de mon ami Charley Miller, arborait les dimanches et jours de fête. Selon la mode d’alors, ma mère portait également une tournure, mais aucune dame du pays n’en possédait une aussi jolie que celle de Kate. Nul mustang impétueux des plaines n’exerça de plus puissants attraits sur un jeune aventurier. Aucune de ces ambitions ne se réalisa, et mon camarade Charley lui-même, lorsque je lui fis mes confidences, fut incapable de saisir l’originalité de mon idéal.
Mon père et ma mère eussent été scandalisés de connaître les pensées qui tournoyaient dans le cerveau de leur petit va-nu-pieds. Ma figure, mes mains et mes habits ne restaient pas propres bien longtemps, et mon chapeau sans fond retenait tant bien que mal une tignasse pâlie au soleil à l’époque déjà lointaine — en 1885 pour être précis — où j’allais jouer sur les berges de la Shiawassee.
Lorsqu’à notre tour nous devenons de graves chefs de famille, trop souvent nous ne comprenons plus les fredaines de la jeunesse. Nous lavons et nettoyons nos enfants dans le vain espoir de les rendre présentables en toute circonstance ; nous les menaçons des pires châtiments et les secouons d’importance pour des peccadilles que nous avons nous-mêmes commises à leur âge. Mais qu’un père se trouve posséder un petit ange de vertu, aux vêtements impeccables et d’une conduite exemplaire, je crois dur comme fer que ce malheureux homme éprouvera, en son for intérieur, un sentiment de déception et de regret devant une telle perfection. Les parents sont de braves gens dont on ne saurait se passer ; n’empêche qu’ils sont parfois bien ennuyeux.
Eussé-je continué d’habiter Owosso, on aurait peut-être fait de moi un génie, mais le sort décréta qu’un changement d’existence s’imposait à mes six ans.
Après de mauvaises affaires, mon père, honnête homme s’il en fut, paya ses dettes et, avec le peu qu’il sauva du désastre, effectua le premier versement sur ce qu’il croyait être une ferme. En plein cœur de l’hiver, il nous emmena, moi et mon frère Ed, alors âgé de seize ans, dans l’Ohio, où il avait courtisé ma mère, et choisit un champ d’une quarantaine d’arpents. À la fonte des neiges seulement, mon père s’aperçut qu’il avait acquis une carrière et nous dûmes tous les trois ramasser des pierres durant les sept années suivantes. Dès que nous en avions débarrassé la surface, la charrue nous en mettait au jour une nouvelle récolte. Nous construisîmes des murs de clôture et sur toute la propriété s’élevèrent des pyramides de pierres aussi hautes que notre maison. La municipalité nous en acheta deux mille tombereaux, à raison de dix cents chacun, pour empierrer une partie marécageuse de la grand-route ; ce travail accompli, nous revîmes des pierres partout.
Que j’étais amoureux de cette ferme ! Aucune autre période de ma vie ne remplacerait les sept années qu’elle me servit de foyer. Non seulement ce fut une délicieuse époque, mais elle eut sur moi une influence considérable. Durant ces jours de félicité parfaite, j’ignorai les affres de la pauvreté et son cortège de vicissitudes et je développai en moi ce que je considère comme mon plus précieux héritage : l’amour de la Nature, qui éveilla ma soif d’aventures. Les nuits exerçaient une fascination particulière sur mon âme. Je me mis à admirer la lune et les étoiles, à frissonner au moindre murmure surpris dans la forêt voisine, lorsque tout le monde dormait. Les ombres épaisses, les formes entrelacées des arbres, les mares et les lacs d’argent déversés par le clair de lune représentaient à mes yeux une véritable féerie. Ces années passées sur ces champs caillouteux me firent participer en quelque sorte à la vie simple et rude du pionnier. Elles constituent une partie de mon existence qu’à présent je tiens pour mon âge heureux.
En ce temps-là, on ne connaissait ni l’automobile, ni le cinéma, ni la T.S.F., ni aucune de ces inventions que la jeunesse d’aujourd’hui estime indispensables. Nos routes étaient des pistes tortueuses, couvertes, l’été, d’une poussière molle et blanche et, l’hiver, d’une épaisse couche de neige. Dans notre hameau, l’achat d’une paire de chaussures était un événement local et une fillette qui venait à l’école vêtue d’une robe de calicot faisait l’envie et l’admiration de tous. Les cloches du dîner et les trompes répandaient une joyeuse musique dans la campagne et le bonheur de l’homme se résumait à manger à sa faim et à dormir au chaud.
Le « Memorial Day », ou « Decoration Day », proche de Noël et du « Thanksgiving », amenait avec lui une des scènes les plus palpitantes de l’année. De plusieurs kilomètres à la ronde, nous nous réunissions au petit village de Berlin Heights et suivions, le cœur rempli d’émoi, les soldats de la grande armée de la République qui défilaient avec, sur l’épaule, d’authentiques mousquets. Notre enthousiasme ne connaissait plus de bornes lorsque rugissait leur salut par-dessus les tombes des héros morts à la guerre.
De petits riens bouleversaient tout le pays, témoin ce jour où passa sur la route communale la première bicyclette, véhicule que la plupart d’entre nous voyaient pour la première fois. Je me souviens que notre instituteur nous autorisa à quitter l’école pour nous permettre d’aller contempler ce miracle de mécanique.
Nous habitions une maison blanche et carrée que je considérais alors comme un palais, mais ce n’était en réalité — je le compris plus tard — qu’une humble demeure. Cependant nous y passâmes des jours délicieux, nos parents, mon frère Ed, ma sœur Cora et moi-même, en dépit du fait que nous buvions du café Lion à 25 cents les deux livres et que seulement à Pâques nos poules nous fournissaient des œufs en quantité suffisante pour répondre aux besoins de notre consommation. Quoi qu’il en fût, grâce à ma mère notre table était toujours abondamment pourvue et la joie régnait dans notre modeste foyer. Pas un jour ne s’écoulait sans que nous trouvions, à certains moments, ma jolie maman assise sur les genoux de mon père. Avec de semblables parents, nous ne pouvions qu’être heureux. Nos voisins nous aimaient et nous tenaient en haute estime, encore que mon père raccommodât leurs chaussures.
Je garde un souvenir très net des sapins qui entouraient notre ferme et j’entends encore le vent siffler entre leurs branches par les nuits froides et tempétueuses. Combien j’aimais l’hiver avec ses neiges épaisses, les étoiles brillantes dans le ciel pur, le clair de lune inondant ma chambre alors que la charpente même de la maison craquait sous l’effet de la froidure et que, de mon haleine, je faisais de merveilleux dessins sur les vitres !
Quand, par les matins glacés, je revenais de visiter mes trappes, j’apercevais parfois une colonne de fumée bleue qui s’élevait de la cheminée de notre cuisine et je trouvais ma mère en train de préparer des crêpes. Que ces crêpes d’autrefois étaient savoureuses ! On les mangeait accompagnées de lard et de sauce, ou de sirop fabriqué, au début du printemps, avec la sève des érables de nos forêts.
Cependant, le tableau qui hante ma mémoire se compose de pierres, dures et brûlantes en été au point de se fendre sous l’action du soleil ; de pierres qu’on employait à construire des clôtures ou qu’on ramassait en tas pour d’autres usages ; de jarres qui entravaient continuellement la culture de nos terres ; de pierres qui, maintes fois, meurtrirent mes muscles, car c’est à moi qu’incombait la tâche de les ramasser.
Les pierres m’apprirent à réfléchir et me montrèrent la nécessité de remplir sérieusement un devoir de tous les instants, en sorte que cette corvée ingrate devint pour moi éducatrice. Le fait d’empiler des pierres exigeait un effort qui contribua pour sa part à la formation de mon caractère. J’éprouvais une plus grande satisfaction lorsque j’avais empilé trois tas plutôt que deux, et ce sentiment se mua en fierté, la fierté d’un enfant constatant qu’il vient d’accomplir quelque chose d’utile en ce monde.
Je devais, dans la suite, écrire régulièrement et attendre dix années pour placer ma première nouvelle — qui, entre parenthèses, me rapporta cinq dollars — et le sort voulut que je poursuivisse ma carrière d’écrivain durant vingt années avant de pouvoir en tirer une existence confortable. Ce succès, je l’ai obtenu de haute lutte, grâce à un travail opiniâtre. Sans les pierres, ces inépuisables pierres relevées par moi dans notre propriété de l’Ohio, peut-être me serais-je avoué vaincu depuis longtemps.
Àl’âge de neuf ans, la grâce me toucha. J’eus ce qu’on appelait alors « la vocation religieuse », et ma transformation fut si profonde que je devins un sujet d’admiration parmi les membres de notre communauté rurale. Une grande mission religieuse fut donnée à Joppa, village situé à quinze cents mètres de notre ferme. Un soir, au moment où la ferveur des fidèles atteignait son comble, je crus que le « Saint-Esprit » était descendu en moi. Bondissant tout à coup sur l’estrade de la petite église paroissiale, je proclamai bien haut ma conversion. Jamais jeune garçon ne fut inspiré comme moi en cet instant. Aucun ancien prophète ne contempla, je crois, avec autant de netteté les merveilleuses visions à nous transmises par les Saintes Écritures.
Jusqu’alors je m’étais montré, en matière de croyance, comme presque tous mes jeunes camarades, c’est-à-dire d’une intolérance absolue envers ceux qui professaient une opinion différente de la mienne, persuadé qu’ils étaient des suppôts de Satan ; toutefois, je ne me sentais nullement enclin à militer pour leur faire partager mes idées. De toute évidence, un baptiste ou un méthodiste ne pouvait aller au ciel ; j’aurais nié l’omnipotence de Dieu ou la divinité du Christ plutôt que de souffrir une discussion sur ce point-là. D’ailleurs, personne ne le mettait en doute, dans notre village. Ma manière de voir sur d’autres sujets n’était pas moins radicale, mais, pour défendre mes principes, j’étais toujours disposé à me battre. De même mes amis. Le fils d’un républicain attaquait invariablement celui d’un démocrate, dès qu’il le voyait, à moins que la provocation ne présentât quelque danger, auquel cas, aussi bien en affaires politiques que religieuses, la discussion cédait la place au courage.
Le soir de ma « conversion » je retournai chez moi par un sentier de traverse, en quête de solitude. Je ne redoutais pas l’obscurité des champs ni les bois fantomatiques, car un ange m’accompagnait. Il était de haute taille et d’une beauté radieuse. Ses ailes et sa robe flottante étaient blanches comme neige et sa longue chevelure le nimbait d’or. Il me guidait et me protégeait. Pourquoi aurais-je eu peur ? Mon enthousiasme était à son comble.
Je n’ai jamais essayé d’expliquer, ni même de comprendre, comment pareille vision avait pu apparaître aux yeux d’un garçon de mon âge, et je ne tenterai pas aujourd’hui de résoudre ce problème. Je me contenterai de rapporter à mes lecteurs qu’un gamin ayant connu seulement l’intolérance et la bigoterie qui sévissaient dans nos campagnes, voilà une quarantaine d’années, sans goûter en aucune façon la poésie et la joie sublime que procure la religion, eut effectivement cette vision. Je craignais bien Dieu le Père, mais ne concevais nul amour envers cet Être austère qui, perché quelque part au-dessus des nuages, tenait dans un immense livre une comptabilité rigoureuse de nos actes. Certes, je n’ignorais point que, grâce à la mort du Christ, Il avait rendu possible mon salut, néanmoins Il me produisait l’effet d’un Dieu impitoyable. Pourtant, ne m’avait-Il pas envoyé un ange gardien ce soir-là ?
L’Église me faisait entrevoir des scènes allégoriques où, parmi des flammes rugissantes, des diables aux queues fourchues faisaient griller leurs victimes — tous ceux qui, en somme, ne partageaient pas ma foi, — et d’impressionnants tableaux du Ciel, cette ville aux rues tout en or, peuplée d’anges aux blanches ailes pinçant la harpe. Ce lieu de délices était accessible seulement à ceux qui suivaient à la lettre les enseignements donnés par le pasteur. Hors de notre Église, point de salut, et si on n’était sauvé on était damné.
Avec une telle perspective, rien d’étonnant que j’aie pris ma « conversion » au sérieux. Il ne me vint pas à l’esprit de la tenir secrète. Ne venais-je pas de découvrir un trésor inestimable, dont tout le monde devait réclamer sa part ? D’abord, je me confiai à mes parents, puis je colportai la nouvelle à l’école et je déployai un zèle prodigieux à stimuler mes condisciples, ce qui, paraît-il, constituait une preuve suffisante de ma sincérité religieuse. Les sacripants se mirent à rire, et la moquerie dirigée contre moi, après l’aventure de Joppa et ma promenade avec mon bel ange gardien, se traduisait par des batailles. Chaque jour j’en livrais deux ou trois. Ainsi inspiré, avec quel entrain je me colletais ! Mais si l’esprit est fort, la chair est faible, et je finis par comprendre qu’il me serait impossible de rosser l’un après l’autre tous mes camarades pour les convertir à mes idées. Au moment où mon prosélytisme commençait à s’émousser, je reçus de plus fréquentes peignées qui, lentement mais sûrement, et certes à mon insu, me ramenèrent à des idées saines.
Ces diverses péripéties m’enlevèrent temporairement le goût de ramasser les pierres, mais il me fallut coûte que coûte continuer ma tâche. Oh ! l’indicible monotonie des semaines qui suivirent ! Cependant mon retour à la vie normale ne m’empêcha pas de nourrir de nouvelles chimères et je m’extasiai une fois de plus sur la béatitude dont étaient comblés ceux que mon imagination plaçait dans un monde où j’avais seul le droit de pénétrer. Mon père et ma mère eux-mêmes étaient exclus de cette terre sainte. J’essayai bien des fois de les faire entrer en fraude, mais ces efforts demeurèrent vains parce que mes pauvres parents se montraient incapables de voir le merveilleux domaine dont j’entrouvrais timidement les portes. À la petite école en brique rouge de Four Corners (plus tard dénommé Ogontz), dans le comté d’Érié, Ohio, j’offris à mes compagnons de jeux des billets gratuits pour mon pays des rêves, mais je fus si cruellement tourné en ridicule par les garçons et les filles que je leur retirai aussitôt mes invitations. Cependant, je m’accrochai à mes songes, que je partageais seulement avec mon copain Clarence Hill, surnommé, « L’Échalas » pour d’évidentes raisons. Lorsque, des années plus tard, j’eus l’occasion de me rendre sur sa tombe, je me rappelai nos incursions juvéniles dans cette terre interdite aux autres, et je me sentis tout seul, abîmé de chagrin, encore que les hasards de la vie nous eussent séparés depuis fort longtemps, mon ami et moi.
Ma sœur Amy, mariée depuis peu, vint nous voir du Michigan, qui nous semblait alors très éloigné. Elle s’intéressa immédiatement à mes chimères et aux romans enfantins qu’elles engendraient sous ma plume. Je les composais laborieusement dans notre grande cuisine à l’ancienne mode, en entendant chanter la bouilloire à thé et crépiter le feu. Amy ne se bornait pas à satisfaire par honte d’âme les fantaisies de son petit frère, mais partageait à tel point ma ferveur que je lui donnai accès dans toutes mes cités idéales, dont elle conserve encore les clefs d’or. Elle s’associa à mes travaux littéraires, devint mon guide, mon conseiller et l’excellente amie qu’elle est toujours demeurée depuis. Je lui voue une reconnaissance éternelle de ne pas s’être trop emballée pour mes premiers écrits, et de m’avoir, au contraire, laissé franchement entrevoir la rude tâche qui m’attendait si je voulais un jour atteindre le talent de mes écrivains préférés. Elle m’encouragea à persévérer et envoya même une de mes pitoyables élucubrations au directeur de la revue Happy Hours. Imaginez ma joie lorsque je reçus de ce puissant personnage une lettre de félicitations où il me promettait le succès si je travaillais avec suffisamment de courage et de ténacité.
Ma sœur me cita en exemple un jeune homme d’Owosso, Fred Janette, qui collaborait alors aux Golden Days, et fut par la suite un brillant directeur de journal. À cette époque-là, il recevait la somme fabuleuse de 300 dollars pour ses meilleurs romans destinés à la jeunesse. Qui m’empêcherait de devenir, à mon tour, un célèbre auteur, un écrivain dont les œuvres passionneraient les autres autant que me passionnaient les histoires de ce grand homme ? Lorsque ma sœur regagna son lointain Michigan, elle m’envoya chaque mois une lettre pleine d’encouragements.
Par-dessus mes piles de pierres, je construisais des châteaux uniques au monde, où vivaient et combattaient des héros d’une bravoure sans précédent dans l’histoire. Ils accomplissaient des actes de valeur surpassant de beaucoup les plus fameux exploits chantés par les troubadours.
Les mains boursouflées d’ampoules et les muscles endoloris, je continuais à empiler mes pierres, mais à présent la tache me paraissait beaucoup plus légère. On ne saurait croire à quel point quelques mots, témoignage d’intérêt ou d’indifférence, peuvent influencer l’avenir d’un enfant. Dans ces années plastiques de ma jeune vie, les conseils et l’aide que me prodiguait ma sœur eurent pour moi une importance décisive. Je résolus alors de devenir un écrivain, et seule la mort briserait mon élan.