‹ Le Fils du diable – Tome IIChapitre 60 sur 69 · VIII. – Le spectre.

VIII. – Le spectre.

Mais le mouvement de l’ermite fut si rapide que le chevalier ne vit ni pierreries ni pourpoint de soie.

Au lieu d’un poignard, cependant, ce fut une liasse de papiers que l’ermite exhiba.

– L’idiot Geignolet ne vole pas seulement à Paris, murmura-t-il, et son clou peut ouvrir plus d’une serrure. Pauvre fou que vous êtes ! Vous m’avez laissé tout ce qui peut vous perdre et vous m’avez enlevé ce qui pouvait vous servir ! Il ne manque rien ici, sauf les traites exigibles sur la maison de Geldberg.

Reinhold voulut prononcer les noms de Van Praët et du madgyar, mais la terreur lui coupait la parole.

Rien n’était donc au-dessus du pouvoir de cet homme !

Sa frayeur était si visible que la curiosité du cercle qui l’entourait arrivait à son comble.

La foule se rapprochait tant qu’elle pouvait.

Dans le reste de la salle, on dansait gaiement aux accords expérimentés de Tolberque et de son orchestre.

Le groupe de Geldberg était maintenant à quelques pas de la porte, et le madgyar, resté étranger à tout ce qui venait de se passer, atteignait déjà le seuil.

Au moment où il allait sortir, l’ermite lâcha brusquement le bras de Reinhold, repoussa le gros Van Praët qui lui faisait obstacle, et toucha l’épaule du seigneur Georgyi.

Celui-ci se retourna.

Ils étaient tous deux de grande taille et robustes tous deux. L’idée vint aux curieux que cette dernière scène ne ressemblerait point aux autres.

Car, jusque-là, l’ermite semblait avoir frappé toujours, sans jamais subir de représailles.

Tous les yeux s’ouvrirent ; on eût donné des centaines d’actions du chemin de fer pour savoir ce qui allait se dire.

– Un mot, s’il vous plaît, seigneur Georgyi, murmura l’ermite en sortant de la salle à moitié, pour se poser en face de son interlocuteur. – Que me voulez-vous ? demanda le madgyar. – Je veux vous dire, répliqua l’ermite, que depuis hier vous cherchez très-vaillamment cet homme qui vous fit naguère une visite à Londres…

Yanos se redressa comme un cheval qui sent l’éperon.

L’ermite poursuivit :

– Et qui se servit de votre femme pour…

Il n’eut pas le temps d’achever : Yanos poussant un rugissement de colère, lui avait saisi les deux mains à la fois.

– Ne lâchez pas ! dit Reinhold à son oreille, c’est le baron de Rodach.

La poitrine de Yanos s’enfla en un mouvement de rage satisfaite.

– Je te tiens donc enfin ! s’écria-t-il avec un éclat de voix.

C’était la première parole entendue par les invités curieux.

Ce fut la dernière.

Malgré la vigueur apparente du madgyar, l’ermite se dégagea de son étreinte comme en se jouant.

– Il n’est pas temps encore, murmura-t-il.

Et il s’élança dans le corridor.

Le madgyar se précipita sur ses traces.

Durant les premiers instants, il put le suivre le long des galeries brillamment éclairées ; mais l’ermite paraissait connaître à fond le château.

Après plusieurs détours, il arriva dans d’étroits et longs corridors, où les lueurs du bal ne pénétraient plus.

Le madgyar le distinguait à peine comme une ombre, courant au-devant de lui.

A un certain endroit où les ténèbres étaient plus épaisses, la voix de l’ermite s’éleva dans la nuit :

– A demain !… dit-elle.

L’ombre disparut comme par enchantement…

Le madgyar, essoufflé, se trouvait au pied du petit escalier tournant qui conduisait à la Tour du Guet.

Le madgyar Yanos avait été, durant plusieurs mois, le commensal de Zachœus Nesmer, à l’époque où Van Praët et Mira ménageaient l’agonie lente du vieux Gunther de Bluthaupt. Il connaissait alors parfaitement le château, mais de longues années avaient passé depuis ce temps-là ; Yanos avait pu oublier.

A l’endroit où l’ermite fugitif venait de disparaître, une obscurité presque complète régnait. On n’avait d’autre lumière que les rayons perdus d’une lampe située derrière un coude du corridor et dont les murailles noires répercutaient faiblement la lumière.

La galerie se prolongeait à perte de vue et n’offrait, en apparence, aucune issue latérale.

Cette disparition soudaine de l’ermite avait l’air d’un coup de magie, et l’idée vint au madgyar que le sol s’était entr’ouvert pour lui donner passage.

Depuis son arrivée en Allemagne, le seigneur Georgyi était en proie à une sorte de maladie morale. Il souffrait. Le souvenir de sa femme infidèle le poursuivait cruellement, et sa vie se passait en des alternatives de colères fougueuses et de mornes tristesses.

Ce n’était pas tout ; d’autres souvenirs plus lointains semblaient se lier avec son angoisse jalouse. Ses nuits étaient pleines de fantômes, et il croyait à la vengeance de Dieu.

D’obsédantes terreurs l’étreignaient à l’improviste et abattaient ce brutal courage que nul péril humain n’aurait pu faire fléchir.

En ce moment, le choc qu’il venait de subir rendait son imagination plus vulnérable encore. Il sentit la fièvre sinistre qui brûlait ses nuits sans sommeil monter à son cerveau ; des spectres se dressèrent devant lui dans les ténèbres, et il recula, brisé d’épouvante, parce qu’il voyait, en travers du corridor, un cadavre étendu, les cheveux dans la poussière…

Il mit ses deux mains sur son front un feu ; le nom d’Ulrich tomba de la bouche comme une plainte suppliante.

Il n’osa pas faire un pas de plus pour visiter l’endroit qui avait servi d’issue à l’ermite.

Il se prit à marcher à reculons, la main sur la garde de son sabre, et rappelant son courage défaillant, pour se défendre contre ses invisibles ennemis.

Arrivé au bout du corridor, il respira comme s’il eût évité un danger au-dessus de ses forces ; il était enfin hors de ces effrayantes ténèbres où sa fièvre mettait tant de visions.

La lampe brûlait à quelques pas de lui ; sa raison revenait ; il se retrouvait lui-même.

Des pas le faisaient entendre à l’extrémité opposée de la galerie et dans la direction de la salle de bal.

Le madgyar continua de s’avancer et fut bientôt en face du bon Van Praët, de Reinhold et de Mira, que suivaient des domestiques armés.

– Vous ne l’avez pas rejoint ? demanda vivement Reinhold.

Van Praët éleva une lanterne qu’il tenait à la main jusqu’à la hauteur du visage de Yanos.

– Comme vous êtes pâle ! dit-il, mon vaillant ami… Voici la première fois que je vous vois trembler…

D’instinct, l’orgueil du madgyar se révolta ; il voulut se redresser, mais sa tête s’inclina de nouveau, lourde, sur sa poitrine.

– Je pense qu’il ne vous a pas mieux traités que moi, mes bons camarades, reprit Van Praët en baissant la voix pour n’être pas entendu des domestiques ; il m’a parlé de mes cornues et de mon creuset, le diable d’homme !… il sait tout ! – Tout ! répéta le docteur d’un air accablé. – Mais où est-il ? demanda Reinhold ; nous sommes en nombre, et peut-être… – Venez ! interrompit le madgyar.

L’image Eva, son unique amour en ce monde, venait de traverser son esprit, et le courroux lui rendait sa vaillance.

Il se mit à marcher résolument vers la partie du corridor où il s’était arrêté naguère, anéanti par l’épouvante.

La lanterne de Van Praët éclaira bientôt, à l’endroit même où l’ermite avait disparu, un couloir étroit et sombre, où se montraient les basses marches d’un escalier tournant.

La terre ne s’était pas ouverte sur les pas de l’ermite.

– C’est là ! dit le madgyar, qui éprouvait comme un ressentiment de ses superstitieuses frayeurs.

Mira, Reinhold et Van Praët se regardèrent ; l’escalier tournant conduisait au sommet de la Tour du Guet.

– Peste ! fit le Hollandais ; c’est un pauvre domicile pour le noble baron de Rodach !… mais, à la guerre comme à la guerre !… il paraît qu’il sait se contenter de peu… – Vous êtes sûr de l’avoir vu disparaître ici même, seigneur Yanos ? demanda Reinhold. – J’en suis sûr.

Reinhold baissa la voix jusqu’au murmure, comme s’il eût craint qu’une oreille ne fût ouverte dans l’ombre de l’escalier tournant.

– Alors, reprit-il, nous le tenons !

Parmi les associés, chacun se reportait à cette mystérieuse aventure arrivée le matin même. On s’expliquait maintenant cette étrange résistance que les domestiques de Geldberg avaient rencontrée lorsqu’ils étaient montés pour ouvrir la plus haute chambre de la Tour du Guet.

Ils s’expliquaient en même temps les bruits qui couraient dans le pays, et qui disaient que l’âme de Bluthaupt s’était ranimée au sommet du donjon.

Il y avait un intrus dans le laboratoire où meinherr Van Praët faisait jadis de l’or.

On ne connaissait d’autre issue à la Tour du Guet que l’escalier donnant sur la galerie.

Van Praët, Reinhold et Mira se consultèrent un instant, puis ils ordonnèrent à un domestique d’aller chercher Johann, Mâlou et Pitois, à qui l’on avait donné asile dans les communs du château.

Le madgyar entendit cet ordre et secoua la tête.

– S’il veut passer, pensa-t-il tout haut, vos hommes avec leurs couteaux n’y feront rien… il passera ! – C’est ce qu’il faudra voir, mon intrépide ami ! répliqua Van Praët.

Johann et ses deux compagnons furent postés en sentinelle au bas de l’escalier ; les associés regagnèrent la salle du bal.

Le plaisir avait effacé, là, toute trace de l’émotion récente. On causait bien encore çà et là, autour des murailles richement vêtues, des faits et gestes de ce bizarre personnage dont l’aspect avait glacé la joie générale, mais un peu de mystère va bien partout et au bal masqué mieux qu’ailleurs. Ces incidents donnent du piquant à une fête ; il ne faut pas s’en plaindre pourvu qu’on ne les prolonge point outre mesure.

Ici, la scène avait duré juste assez de temps pour piquer la curiosité sans lasser l’attention. Les invités avaient une vénération grande pour la maison de Geldberg, mais on constate volontiers l’embarras des gens qu’on vénère.

D’un autre côté les Geldberg, qui avaient intérêt à faire disparaître toute trace de ce moment de trouble, redoublaient d’entrain et de gaieté.

Le vieux Moïse s’était retiré. Personne n’en pouvait manifester aucune surprise, puisque ces exhibitions solennelles que la famille faisait de son chef étaient toujours aussi courtes que rares. Abel, Esther, Sara semblaient se multiplier pour plaire à chacun. Le chevalier de Reinhold reculait littéralement les bornes de l’amabilité ; il n’y avait pas jusqu’au docteur José Mira lui-même qui ne fit des efforts assez malheureux pour être charmant.

Comme nous l’avons dit, le bal avait pour prétexte les fiançailles de la seconde fille de Mosès Geld, la belle comtesse Lampion, avec le jeune vicomte Julien d’Audemer. Le mariage devait avoir lieu à Paris dans quelques semaines. On en était aux compliments officiels. On en faisait à la vicomtesse, à Julien, à Esther ; tout le monde trouvait l’union admirablement assortie ; et les beaux fils du commerce transcendant qui parlent volontiers noblesse, les aveugles parlent bien des couleurs ! disaient des balivernes assez innocentes sur la bonté des deux familles.

La vicomtesse recevait les compliments d’un visage radieux. Ce mariage était un de ses rêves les plus chers ; elle ne se sentait pas de joie. Elle aurait bien voulu voir aussi avancée l’union de Denise avec le chevalier de Reinhold. Mais les jeunes filles ! les jeunes filles !

La danse reprenait plus vive ; quelques masques tombaient, montrant çà et là de jolis visages, alanguis par la fatigue du plaisir.

Le bal arrivait à ce moment attendu où les plus froids s’animent et où l’abandon gracieux double la beauté des femmes. Il y avait comme une brise enivrée au dessus de cette foule en joie. Les toilettes se mêlaient en un resplendissant chaos ; les paroles vives et gaies se croisaient ; l’orchestre jetait parmi tout ce mouvement sa voix leste et entraînante.

C’était partout du rire ou de la rêverie ; ici de la gaieté, là des soupirs novices ; l’aveu timide de chérubin, don Juan avec son audace éternellement heureuse ; un peu d’amour partout.

Esther et Sara étaient encore ensemble ; Esther venait d’avouer à sa sœur que Julien avait pris sur elle, dans ces derniers temps, un empire absolu, et que de ce mariage dépendait le bonheur de sa vie. Petite félicitait et raillait à la fois.

En réalité, Petite était jalouse de ce bonheur qui semblait si sûr et si proche.

Elles venaient d’échanger leurs confidences. Esther avait répété les paroles de l’ermite, non sans un frisson de crainte, et madame de Laurens avait inventé quelque fable pour ne point demeurer en reste.

Car elle ne pouvait pousser la confiance jusqu’à parler de cette lente mort de l’agent de change, à laquelle l’ermite avait fait allusion.

– Je tremble, dit Esther. Qui peut être cet homme ? si sa menace allait se réaliser !… – Quelque envieux ! répliqua Sara, et quant à sa menace, ne craignez rien, ma sœur… Julien vous aime et vous êtes riche.

Denise d’Audemer et Lia restaient également sous le coup des mystérieuses paroles de l’ermite. Lia était venue à ce bal parce qu’on le lui avait ordonné. Elle était faible et souffrante ; le choc éprouvé achevait de la briser.

Elle s’appuyait au bras de Denise, émue elle-même, et perçait la foule pour se retirer, car elle se sentait défaillir.

Cette voix, qui lui défendait l’espoir, pesait comme un poids de glace sur son cœur.

Elle sortit. Au moment où Denise rentrait seule dans le bal, Franz s’approcha d’elle et lui glissa rapidement quelques mots à l’oreille.

Ils étaient surveillés de près, et madame d’Audemer, alléchée par un premier succès, gardait chèrement sa fille à ce bon chevalier de Reinhold, Julien aidait sa mère dans cette tâche ; car il était devenu Geldberg des pieds à la tête, et les prétentions de Franz lui semblaient un ridicule roman.

Depuis le commencement du bal, Denise et Franz n’avaient pas pu se joindre. Julien était à quelques pas ; on voyait de loin la vicomtesse qui cherchait, inquiète. Il fallait profiter de l’occasion, mais n’en point abuser. Aux quelques mots de Franz, on répondit par un oui prononcé bien bas ; la dentelle du masque laissa voir un joli sourire.

Denise rejoignit sa mère, et Franz passa.

Comme il s’éloignait, un bras se glissa sous le sien.

– Vous voilà bien joyeux, monsieur ! dit une voix connue à son oreille.

Franz rougit comme une jeune fille qu’on surprend à faire des signes du haut de sa fenêtre.

Dans la bonne foi de son âme, il plaignait sincèrement madame de Laurens ; il s’accusait de l’avoir abandonnée. Comme il aimait avec passion et qu’il sentait dans toute sa plénitude le bonheur d’être aimé, il devinait aussi la peine amère de ceux qu’on n’aime plus.

Il croyait avoir abandonné Sara. La vue de cette pauvre femme qui devait, selon lui, tant souffrir, mettait toujours au fond de son cœur de la tristesse et des remords.

C’était Sara qui venait de passer son bras sous le sien.

– Que vous avez un goût gracieux, madame ! murmura-t-il pour dire quelque chose, et que vous êtes belle sous ce costume !

Petite détourna la tête à demi.

– Je croyais que vous n’aviez plus le loisir de remarquer cela, répliqua-t-elle en donnant à sa voix un accent de mélancolie ; il faut que nous nous expliquions franchement, monsieur… Le doute où je suis me fait plus souffrir que la certitude d’un malheur.

– Je ne vous comprends pas… balbutia Franz. – Vous venez de donner un rendez-vous à mademoiselle d’Audemer ? – Quelle idée ! – J’en suis sûre. – Je vous proteste !… – Pourquoi mentir ?… Je sais que vous l’aimez. – Mais… pas le moins du monde !

Les yeux de Sara brillèrent à travers les trous du velours. On eût dit qu’ils avaient le pouvoir de percer le masque de Franz.

Ils s’étaient arrêtés auprès d’un de ces piliers à bizarre architecture qui soutenaient la voûte de l’ancienne salle de justice des comtes. Ce pilier, comme tous les autres, présentait une gerbe lumineuse jaillissant du sol et arrivant jusqu’au monstre sculpté qui lui servait de chapiteau.

Autour d’eux, la foule passait et repassait.

Un seul personnage se tenait immobile de l’autre côté de la colonne.

C’était un homme, et il avait eu la lugubre fantaisie de se déguiser en spectre.

Un long Voile blanc le couvrait de la tête aux pieds.

Il n’y avait pas très-longtemps qu’on l’avait aperçu dans le bal pour la première fois. Aux joyeuses apostrophes qu’on lui avait adressées çà et là, il n’avait pas répondu un seul mot, et c’était à la rigueur qu’il jouait son rôle de fantôme.

Il s’était promené dans la sale, semblant chercher quelqu’un à travers les trous pratiqués à son suaire. Son pas était tardif et chancelant.

Il n’y avait guère qu’une minute qu’il s’était arrêté derrière le pilier.

Depuis lors, on eût dit qu’il dévorait des yeux Franz et Sara…

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