‹ Le Fils du diable – Tome IIChapitre 61 sur 69 · IX. – Comme on intrigue.

IX. – Comme on intrigue.

Après la réponse de Franz, Sara et lui avaient gardé durant quelques secondes un silence embarrassé.

– Vous ne l’aimez pas ?… reprit enfin Petite. – Non, répliqua Franz. – C’est bien vrai ? – Puisque je vous l’affirme… – Eh bien, prouvez-le-moi !… je parie que votre rendez-vous est fixé à demain, pendant la chasse aux flambeaux. – Mais il n’y a pas de rendez-vous… commença Franz.

Sara l’interrompit.

– C’est une si excellente occasion ! dit-elle avec un léger accent de raillerie ; il y aurait pourtant un moyen de me persuader… – Lequel ? – Mais vous ne l’emploierez pas ! – Dites… – A quoi bon ?

Franz fit un geste d’impatience.

Le spectre s’appuyait, immobile, à la colonne. On l’eût pris pour une de ces funèbres figures, taillées dans le marbre des tombeaux, si de faibles tressaillements n’eussent agité de temps à autre les longs plis de son suaire.

Sa tête voilée faisait seule saillie en dehors du pilier ; Sara et Franz ne l’apercevaient point…

– Ecoutez, reprit Petite, si je suis jalouse, c’est que je vous aime encore, moi !…, j’ai peur ; rassurez-moi par pitié !… Je crois que vous avez donné ces heures de la chasse à une autre ; si vous me les consacrez, je ne craindrai plus, et je serai bien heureuse…

On aurait pu entendre, sous le voile blanc du spectre, comme une plainte étouffée.

– Ces heures sont à vous comme toutes celles de ma vie, répondirent Franz qui ne savait comment tourner la difficulté ; où voulez-vous que j’aille vous rejoindre ?

– Derrière le château, répondit Sara, qui eut, sous son masque, un sourire ; dans ce champ où sont les ruines de l’ancien village de Bluthaupt.

– A quel moment ? – Une demi-heure après l’ouverture de la chasse. – J’y serai, dit Franz.

Sara lui fit un petit signe de tête gracieux et perça la foule.

Il y eut sous le voile du personnage déguisé en spectre comme un écho des dernières paroles de Franz.

Il se détourna pour suivre Sara du regard, puis on le vit se diriger péniblement vers l’une des issues de la salle.

Il traversa les longs corridors, et monta l’escalier qui conduisait à l’appartement de l’agent de change Léon de Laurens.

Il introduisit une clé dans la serrure de cette porte, que Petite avait fermée à double tour sur son mari agonisant.

Il entra. Son suaire tomba et découvrit la face hâve de Léon de Laurens lui-même.

Il se laissa choir sur le pied de son lit. Ses traits, minés par la souffrance, exprimaient une mortelle angoisse.

Il resta longtemps immobile et semblable à un homme frappé de la foudre.

Puis, du fond de ses yeux caves, deux larmes roulèrent lentement sur sa joue.

Sa poitrine amaigrie se souleva ; ses lèvres pâles s’entr’ouvrirent, et ces mots tombèrent comme eu un sanglot déchirant :

– Je l’aime encore !…

En quittant Franz, Petite avait rejoint le chevalier de Reinhold.

– Demain, lui dit-elle, après l’ouverture de la chasse, il sera dans les ruines de l’ancien village. – Tout seul ? demanda le chevalier. – Avec moi… prenez vos mesures en conséquence. – Belle dame, disait le jeune monsieur Abel à madame la marquise de Beautravers, sa danseuse privilégiée, je ne sais si je rêve, mais il me semble que nos Hommes Rouges ont grandi de trois ou quatre pouces dans la soirée.

Madame la marquise braqua son binocle vers l’endroit indiqué.

– C’est vrai, pourtant ! répliqua-t-elle, je viens d’en voir passer un, et il me paraissait beaucoup plus petit… mais, je vous en prie, qui sont donc ces messieurs ?

Abel abaissa le croc pommadé de sa moustache.

– Ceci est un grand secret, belle dame ! dit-il, on n’a pas voulu me le confier à moi-même… Mais tenez ! en voilà un qui va intriguer madame la vicomtesse d’Audemer. – En voilà un autre, s’écria la marquise, qui prend le bras de la comtesse, votre sœur ! – Charmant ! fit le jeune monsieur Abel ; ils sont au grand complet ?… Voici le troisième qui accoste ce petit fat de Franz !

Tout cela était vrai. Les trois Hommes Rouges, qui, depuis le commencement du bal, jouaient un rôle passif, peu en rapport avec leurs fantastiques costumes, trouvaient enfin qu’il était temps d’agir.

Une triple scène s’entama en ce moment qui rappelait un peu, de loin, pour les curieux, celle de l’ermite.

En effet, tous les gens accostés par les trois Hommes Rouges semblaient étrangement intrigués.

Le premier avait touché l’épaule de Franz et lui avait dit d’un ton paternel :

– Vous êtes un étourdi, mon très-cher, et vous donnez beaucoup de mal à des hommes raisonnables qui valent cent fois mieux que vous !

Franz se retourna stupéfait.

Pendant cela, le second Homme Rouge murmurait à l’oreille du frère de Denise :

– Monsieur d’Audemer, vous êtes d’une pure et noble race… j’ai connu monsieur votre père et j’étais son ami… – Qui que vous soyez, monsieur, interrompit Julien, ces discours me semblent bien graves pour le costume que vous portez et le lieu où nous sommes. – Je n’avais à choisir ni pour le lieu ni pour le costume, monsieur le vicomte… et ce sont en effet des choses bien graves que je vais vous dire !…

Le troisième Homme Rouge s’était placé devant la vicomtesse et l’avait séparée de la foule.

– Comtesse Hélène de Bluthaupt, lui dit-il d’un ton solennel et sévère, vous avez donc tout oublié !… Denise dansait ; le chevalier de Reinhold faisait l’aimable dans une autre partie de la salle ; l’Homme Bouge avait choisi un moment où madame la comtesse d’Audemer était seule.

Le bal s’agitait autour d’elle et la laissait isolée.

Ce nom de Bluthaupt, qu’on venait de lui donner et qu’elle ne portait plus depuis si longtemps, la jeta tout d’un coup au beau milieu du passé. Un monde de souvenirs s’éveilla brusquement dans son esprit.

Malgré l’âge, elle avait conservé des restes de sa beauté froide et blonde. Jusqu’à ce moment, on avait vu briller sous son masque un teint fleuri comme celui d’une jeune femme : elle était si heureuse de l’opulent mariage de son fils ! La joie lui ôtait vingt ans.

Les premières paroles de son mystérieux interlocuteur la secouèrent brusquement ; elle devint toute pâle.

– Qui êtes-vous ? demanda-t-elle avec trouble. – Qu’importe cela ? répondit le troisième Homme Rouge ; je suis une voix qui vous parle de votre famille assassinée.

La vicomtesse eut un tressaillement, mais sa tête se redressa hautaine ; elle voulait combattre.

Son accent prit une teinte de raillerie.

– On m’a glissé déjà quelques chapitres de cet absurde roman, dit-elle ; vous venez de la part de mes frères ? – Je viens de la part de votre père, madame, répliqua l’Homme Rouge, dont la voix se fit plus lente et plus solennelle, le comte Ulrich de Bluthaupt, de votre sœur la comtesse Margarèthe et de votre mari Raymond d’Audemer, tous trois morts par le crime !

La vicomtesse essaya un geste de dédain ; mais son front se baissa, tandis que sa joie redevenait pourpre.

Elle fut obligée de s’appuyer au dossier d’un fauteuil.

– Laissez-moi, monsieur, murmura-t-elle ; je vous en prie, laissez-moi !… – Pardieu ! disait pendant cela le premier Homme Rouge qui tenait toujours le bras de Franz, mon jeune gaillard, si vous étiez resté mort dans quelque coin des bois de Geldberg, vous ne l’auriez vraiment pas volé ! – Bah ! interrompit Franz, votre histoire est vieille, et je la sais sur le bout du doigt. – Présomptueux et fou ! grommela l’Homme Rouge ; il tient de famille !… Du diable ! mon beau fils, ajouta-t-il tout haut, on m’avait bien dit que vous ne doutiez de rien !… En attendant, vous donniez du fil à retordre à ceux qui veillaient sur vous ?… – Qui donc a le droit de veiller sur moi ? demanda Franz d’un air mutin. – Pardon de la liberté grande, monseigneur !… On osait prendre cette permission et je pense qu’on la prendra plus d’une fois encore… Bon Dieu ! si l’on vous laissait faire, vous iriez vous jeter, en riant, dans le premier piége.

Franz frappa du pied avec impatience.

– Je n’aime pas ce ton-là, dit-il, et rien ne me déplaît comme d’être traité en enfant ! – Gracieux seigneur, répliqua le premier Homme Rouge, sans perdre son accent de franche raillerie, ne vous fâchez pas, au nom du ciel !… on saura bien vous sauver malgré vous… et si vous pouvez seulement vous garer jusqu’à demain soir… – Ah çà ! interrompit Franz, moitié gai moitié colère, vous me paraissez bien savant sur ce qui me concerne !… – Très-savant !… Mais tenez ! un bon conseil, pendant que j’y pense !… n’allez pas demain à cette chasse aux flambeaux. – Par exemple !… commença Franz, qui éclata de rire. – Je m’attendais à cela… eh bien ! si vous y allez, promettez-moi, du moins, de ne pas vous séparer du gros de la foule. – Pourquoi ? – Parce qu’on a eu le temps de recharger le fusil qui vous a envoyé une balle à l’épaule…

Le deuxième Homme Rouge et Julien étaient face à face.

Ce qu’on voyait du visage de Julien peignait le mécontentement et la colère. On devinait une provocation prête à tomber de sa lèvre plissée.

L’Homme Rouge disait d’un ton froid et calme :

– Ce n’est pas pour vous que je parle, monsieur le vicomte ; c’est pour votre père qui fut mon bienfaiteur… Je ne vous dis plus, comme autrefois : Vous allez épouser la fille d’un meurtrier… – Autrefois ?… répéta Julien. – Oui… ce n’est pas le premier avertissement que je vous donne… A Paris, la nuit du dimanche au lundis gras… – Au bal Favart ?… interrompit Julien.

L’Homme Rouge s’inclina.

– Ah !… fit le jeune vicomte en se rapprochant ; c’était vous !

Il y avait dans son accent et dans sa pose une menace de violence.

La voix de l’Homme Rouge était de plus en plus calme.

– Je ne vous parle plus du passé, reprit-il, mais du présent… Cette femme dont vous avez fait votre fiancée… – Taisez-vous, monsieur ! interrompit Julien qui lui saisit le bras.

Ce mot siffla entre ses dents serrées par la colère – Cette femme, reprit encore l’Homme Rouge sans s’émouvoir, est une…

La main de Julien se colla, convulsive, sur la bouche de l’Homme Rouge.

Celui-ci le repoussa, mais sans violence. A travers les trous de son masque, il regardait le jeune vicomte avec une évidente compassion.

– Vous l’aimez donc bien ?… murmura-t-il. – Comme je n’aimerai jamais femme en ce monde ! répliqua Julien d’Audemer.

L’Homme Rouge sembla hésiter.

En ce moment, il se passait dans le bal quelque chose d’étrange. Tandis que l’orchestre entraînait danseurs aux accords sautillants d’une mazurka ultra-nationale, la mystérieuse trinité des Hommes Rouges, qui avait produit tant d’effet au commencement du bal, semblait s’être dédoublée.

Ce détail échappait au plus grand nombre, mais il y avait maintenant six Hommes Rouges dans la salle.

Six hommes qui portaient le fantastique manteau des démons de la légende.

La salle était immense et la foule compacte. Les six hommes aux manteaux écarlates se trouvaient disséminés. Personne ne songeait à les compter.

La triple scène dont nous avons entamé le récit se poursuivait, et à mesure qu’elle continuait, Franz, Julien et la vicomtesse d’Audemer se troublaient davantage en face de leurs interlocuteurs inconnus.

– Laissez-moi, monsieur ! disait la vicomtesse. – Quand vous m’aurez éloigné, répondit le troisième Homme Rouge de sa voix lente et sévère, vous resterez avec votre conscience, madame… Mais voyez si je n’avais pas raison de dire que vous avez tout oublié !… vous êtes ici, souriante et gaie, depuis bientôt quinze jours, dans ce château où furent assassinés Gunther de Bluthaupt et votre sœur Margarèthe… – Calomnie !… balbutia la vicomtesse. – Oh ! vous ne dites plus cela du fond du cœur, comtesse Hélène !… vous avez peur de croire ; mais il faudra bien vous rendre à l’évidence !… Tenez ! sans sortir de cette salle, je puis vous montrer les acteurs principaux de tous ces drames sanglants…

« Vous voyez bien cet homme, dont la tête hautaine dépasse celle de ses voisins, son doigt étendu désignait le madgyar Yanos ; cet homme, il y a maintenant vingt-deux ans, a mis son sabre dans le cœur du comte Ulrich, votre père… »

La vicomtesse tremblait et perdait le souffle. Elle cherchait à se dégager de cette étroite morale qui la tenait esclave ; mais l’Homme Rouge mettait toujours sa grande taille entre elle et la foule.

– Vous aimiez bien votre sœur Margarèthe, autrefois, reprit-il, comtesse Hélène !… regardez ce vieillard, il montrait le docteur José Mira : c’était jadis le médecin de Bluthaupt… la pauvre Margarèthe se couchait, pâle et brisée par les douleurs de l’enfantement… vous vous souvenez comme elle était bonne et belle !…, ce vieillard avait pour mission de la secourir : il l’empoisonna ?…

Les jambes de la vicomtesse fléchirent.

– Oh ! c’est affreux ! murmura-t-elle, laissez-moi ! laissez-moi !…

Sa plainte s’étouffa parmi les gerbes de notes joyeuses qui jaillissaient de l’orchestre.

– Je n’ai pas fini encore, reprit l’Homme Rouge, en étendant la main vers le chevalier de Reinhold ; celui-ci est le dernier… celui-ci est le fiancé choisi par vous pour votre fille, madame…, et l’on vous a dit pourtant plus d’une fois déjà que le vicomte Raymond d’Audemer, votre mari était tombé sous ses coups !

La vicomtesse, dont les jambes chancelaient, fut obligée de s’appuyer à un siége.

– Comment ajouter foi à ce mensonge ? balbutia-t-elle.

– En voyant le témoin du crime, madame… en écoutant le récit d’un homme qui s’agenouilla, demi-mort, au bord du précipice, et qui dit le premier De profundis pour le salut de l’âme de Raymond d’Audemer.

La voix de la comtesse devenait si faible qu’on ne pouvait presque plus l’entendre.

– Je ne vous crois pas ! dit-elle avec effort.

L’homme Rouge entr’ouvrit les pans de son manteau, et tira de son sein un petit portefeuille sur lequel étaient gravées les initiales de Raymond d’Audemer. Les longs plis de t’étoffe écarlate qui l’enveloppait de la tête aux pieds laissèrent voir, en se séparant, un costume tout étincelant d’or et de pierreries. Ce fut l’affaire d’une seconde. Les pans du manteau se rejoignirent ; la vicomtesse n’avait point pris garde.

L’homme Rouge poursuivit, d’un accent étouffé :

– Il y a vingt ans, durant la nuit de la Toussaint, je trouvai un cadavre sur la traverse de Heidelberg, au fond du trou que l’on nomme l’Enfer de Bluthaupt… Ce portefeuille était à lui, madame ; le reconnaissez-vous ?…

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