‹ Le Fils du diable – Tome IIChapitre 66 sur 69 · XIV. – Le chevet de Franz.

XIV. – Le chevet de Franz.

Il était environ minuit.

La chasse continuait au dehors, mais elle tirait à sa fin, car on avait entendu sonner la sortie de l’eau, du côté de l’étang de Geldberg.

Madame de Laurens était seule dans le grand salon du château. Elle avait encore son costume d’amazone et s’asseyait auprès du foyer, dans une bergère antique où son corps gracieux disparaissait presque tout entier.

Elle regardait d’un œil fixe et distrait les grandes bûches qui fumaient au fond de l’immense cheminée. Un domestique entra.

– Madame a sonné ? dit-il. – Oui, répliqua Petite ; quand messieurs de Reinhold, Mira et Van Praët reviendront de la chasse, vous leur direz que je suis au salon.

Le domestique sortit.

Sara retomba dans sa rêverie chagrine.

De temps en temps, son regard interrogeait avec impatience les aiguilles de la pendule gothique.

Au bout d’un quart d’heure à peu près, elle entendit la grille grincer en tournant sur ses gonds.

Elle se leva aussitôt et courut à la fenêtre.

C’étaient les trois associés de Geldberg ; Sara les vit descendre de cheval et traverser la cour. Ils s’entretenaient vivement ; on devinait, aux gestes du chevalier de Reinhold, qu’il annonçait à ses compagnons une excellente nouvelle.

Petite haussa les épaules avec dépit et alla reprendre son siége.

L’instant d’après, les trois associés faisaient leur entrée.

– Belle dame, s’écria Reinhold qui devançait ses compagnons, je veux être le premier à vous annoncer la grande nouvelle !… Victoire ! victoire ! dit Van Praët en passant le seuil à son tour.

Petite les regardait d’un œil froid et découragé.

– Réjouissez-vous, belle dame, reprit Reinhold. Toutes nos traverses sont finies… Avez-vous entendu là-bas deux coups de feu sur la montagne ?

Sara fit un signe de tête affirmatif.

– Lcs balles qui chargeaient ces fusils, poursuivit Reinhold, valaient pour nous cent fois leur pesant d’or… Nous n’avons plus rien à craindre, madame… Franz est couché là-bas au fond de la Hœlle de Bluthaupt !

Les trois associés se frottèrent les mains à l’unisson.

– Ce n’a pas été sans peine ! dit Fabricius Van Praët – Je commençais à croire, ajouta le docteur, que nous n’en viendrions jamais à bout !

Sara eut un sourire amer et dédaigneux.

– Gardez votre triomphe pour une occasion meilleure, dit-elle. Franz est couché dans son lit et se porte à merveille, à l’heure où je vous parle. Mira et Van Praët perdirent leur air joyeux.

Reinhold essaya de rire.

– Ah çà, dit-il, ce n’est pas à moi qu’il faut conter ces choses-là, belle dame !… je pourrais presque affirmer que j’ai été le témoin de ce qui s’est passé… Je rôdais sur la route de Heidelberg vers dix heures, lorsque j’ai rencontré Johann qui m’a fait descendre de cheval pour me montrer une chose assez curieuse, mais qui ne m’a pas enchanté au premier abord… C’était, ma foi, mademoiselle d’Audemer en tête à tête avec ce petit coquin de Franz.

» J’ai dit à Johann : Je vais m’éloigner et tu feras de ton mieux.

» La route était aussi claire qu’en plein jour : Johann a grimpé jusqu’au haut de la Hœlle, pour se ménager une retraite sûre en cas de malheur.

» Au bout de dix minutes, j’ai entendu deux coups de feu et je suis revenu au galop.

» J’ai trouvé toutes les lumières éteintes sur la route aux abords de l’entonnoir, et, dans ce fait, j’ai bien reconnu la prudence habituelle de mon ami Johann.

» J’ai poussé mon cheval jusqu’à l’endroit même où j’avais vu mademoiselle d’Audemer avec ce petit Franz. Il n’y avait plus là qu’un cadavre… »

Le chevalier prononça ces derniers mots de ce ton péremptoire qui n’admet pas de réplique.

Madame de Laurens l’avait laissé parler jusqu’au bout, sans l’interrompre.

– Et avez-vous pris la peine, dit-elle, de mettre pied à terre pour examiner de près ce cadavre ? – C’eût été dangereux, répliqua le chevalier ; on aurait pu me surprendre… – Monsieur de Reinhold, vous avez eu tort !… cela vous eût épargné le chagrin que je vais vous causer… Le cadavre couché au fond de la Hœlle est très-probablement celui de votre bon ami Johann. – Comment pouvez-vous savoir ?… – J’ai rencontré, tout à l’heure, à la grille du château, Franz et mademoiselle Denise d’Audemer qui rentraient de compagnie. – Est-ce bien possible ?… balbutia le chevalier stupéfait. – J’ai vu, répliqua froidement madame de Laurens.

Il y eut un silence : Sara s’enfonçait dans sa grande bergère et regardait toujours le feu qui fumait tristement dans le foyer.

La mine des trois associés s’allongeait de plus en plus. Reinhold ne disait plus rien.

– Mais alors, murmura enfin Van Praët, nous pourrions bien être perdus !… – C’est mon avis, dit Sara. Puis elle ajouta, en se redressant lentement :

– D’autant mieux que Franz sait à l’heure qu’il est, peut-être, le nom de son père et l’intérêt que nous avons à le combattre. – Pourquoi pensez-vous cela ? demanda le docteur. – Je ne sais… on devine… Quand il a passé près de moi, il m’a jeté un regard étrange… ceux qui l’ont sauvé ont dû parler.

Les trois associés baissèrent la tête, et pas un, parmi eux, ne trouva la force de faire une objection.

– Je n’ai pas tout dit encore, reprit Petite : n’avez-vous pas remarqué sur l’esplanade, au-devant du château, des groupes nombreux qui parlent à voix basse et qui regardent nos vieilles tours, en prononçant de mystérieuses paroles ? – Ceci n’est pas très-inquiétant, répliqua Reinhold ; ce sont des paysans qui attendent le retour de la chasse. – Ce sont, en effet, des paysans, monsieur le chevalier… Mais je vous jure qu’ils ne songent guère au retour de la chasse… ils regardent, tout en haut de la Tour du Guet, cette lueur qui brille… et ils se disent que l’âme de Bluthaupt va renaître… – Folie que tout cela ! grommela le chevalier. – Non, monsieur, ce sont des choses trop sérieuses !… On a travaillé, soyez-en certains, l’esprit crédule de ces pauvres gens… Cet homme que nous appelions le baron de Rodach n’a pas perdu les heures qu’il a passées dans les environs de Bluthaupt !… Nous sommes enveloppés dans une trame ténébreuse où nous périrons tous jusqu’au dernier, si nous ne parvenons à la rompre !

Les trois associés n’essayaient point de cacher leur frayeur ; Sara seule était calme et froide.

On pouvait mesurer, en ce moment, ce qu’il y avait de puissance et de force au fond de cette âme perdue.

– Mais enfin, que faut-il faire ? murmura Van Praët.

Sara se leva toute droite.

Sa taille exiguë sembla prendre des proportions viriles ; elle était belle et grande comme ces reines que la tragédie antique nous montre se révoltant contre les dieux. – Il faut vaincre ! dit-elle d’une voix qui résonna vibrante et ferme. Nous savons où sont nos ennemis… cette lueur que les paysans superstitieux prennent pour l’âme de Bluthaupt, c’est la lampe qui éclaire le baron de Rodach, Otto, le bâtard, et ses frères peut-être… ils sont enfermés dans cette chambre étroite et sans issue… Si le feu prenait au second étage du donjon, ils disparaîtraient sans laisser de trace… – C’est vrai !… murmura le docteur. – Pendant cela, reprit madame de Laurens, nous nous rendrions à la chambre de Franz, car il n’est plus temps de se fier à des mains étrangères ; Franz dort… Tous nos ennemis disparaîtraient à la fois !

Les trois associés hésitaient.

Sara les contemplait avec mépris.

– Il nous faut un homme, n’est-ce pas, dit-elle, pour marcher au-devant de vous et frapper ?… Eh bien, allons chercher le madgyar Yanos !

Elle traversa le salon et gagna le corridor ; Van Praët, le docteur et Reinhold la suivaient tête basse avec une répugnance visible.

– Pitois et Mâlou doivent être de retour, dit Sara en s’adressant au chevalier ; veuillez aller les chercher, monsieur de Reinhold… nous allons avoir besoin de leur aide.

Reinhold s’éloigna.

Petite et les deux autres associés continuèrent leur route.

Presque tous les valets de Geldberg avaient suivi la chasse ; il n’y avait personne dans les longs corridors du château.

Au pied de l’escalier de la Tour du Guet, Petite et ses deux compagnons trouvèrent le seigneur Georgyi, qui veillait, armé comme pour une bataille.

– Seigneur Yanos, lui dit Petite, il y a, suspendue au-dessus de nous tous, une terrible menace !… cet homme, que vous attendiez, ne viendra pas… pourquoi n’iriez-vous pas le chercher ?

Le front du madgyar devint pourpre.

– Je suis monté déjà plus d’une fois auprès de cette porte maudite, répliqua-t-il avec honte ; mais je ne sais combattre que les hommes, et qui sait ce qu’il y a au sommet de cette tour ?…

Petite avait mesuré ses paroles selon la connaissance parfaite qu’elle avait du caractère d’Yanos.

Elle affecta un grand étonnement.

– Dois-je croire, dit-elle en contenant sa voix, que le seigneur Georgyi a eu peur !

Le madgyar fronça le sourcil, mais il ne répondit pas.

– Ceci me fait craindre, reprit madame de Laurens, pour le service que nous venions vous demander, seigneur Yanos… car il y a du danger…

Le madgyar redressa brusquement sa grande taille.

– Je suis prêt, répliqua-t-il ; faut-il combattre contre deux hommes à la fois ? – Peut-être… répliqua Petite ; vous êtes armé… ce jeune Franz que vous dédaigniez naguère, a trouvé de puissants défenseurs. – Conduisez-moi, interrompit Yanos, et montrez-moi mes adversaires !

Reinhold arrivait en ce moment avec Pitois et Mâlou, qui portaient encore en bandoulière leurs fusils de chasse.

– Montez par ici, leur dit Petite, en indiquant l’escalier de la Tour du Guet.

Puis elle ajouta, en s’adressant au madgyar :

– Ce que nous allons faire est au-dessous de votre vaillance, seigneur Yanos ; restez ici… vous ne m’attendrez pas longtemps !

Elle s’engagea dans l’escalier, sur les pas des deux voleurs du Temple.

Mira, Van Praët et Reinhold avaient l’air de ne trop savoir s’ils devaient demeurer ou la suivre.

Elle se tourna vers eux et dit :

– Je n’ai pas besoin de vous… Pendant que je travaillerai là-haut, procurez-vous des armes.

Sur son ordre, Malou et Pitois s’arrêtèrent dans l’escalier de la tour, à l’étage qui précédait immédiatement le laboratoire du vieux Gunther.

Petite n’improvisait point ce qu’elle faisait en ce moment. Il y avait plus de deux heures qu’elle avait quitté le lieu du rendez-vous assigné la veille à Franz. Elle avait eu le temps de réfléchir et de se préparer.

Cet étage était habité par quelque hôte de Geldberg qui suivait probablement la chasse maintenant ; Petite s’était munie de la clé. Elle ouvrit la porte et fit entrer ses deux compagnons.

– Vous êtes des gens dévoués ? dit-elle en parcourant la chambre d’un rapide regard. – Je crois bien ! répliqua Mâlou. – Avez-vous vu, reprit madame de Laurens, quand vous êtes rentrés au château, cette lumière qui brille au sommet de la Tour du Guet ? – Parbleu ! répondit Pitois, il y a sur l’esplanade une vingtaine de gobe-mouches à radoter qu’il y a là-haut un vieux magicien qui fait ses manières… On n’entend personne pourtant !

Sara prêta l’oreille, durant quelques secondes.

– On n’entend rien, dit-elle, c’est vrai… mais il y a quelqu’un, j’en suis sûre… il y a même plusieurs personnes peut-être… et ce sont des gens qui nous gênent. – Connu !… fit Mâlou ; mais on dit qu’il ne ferait pas bon forcer la porte… – Voyons, dit Petite, je ne voudrais pas vous exposer au moindre danger, mes braves garçons… mais ne pourrait-on pas tourner la difficulté ?… si le feu prenait dans cette chambre, par exemple !… Fameux ! s’écria Pitois ; les murs sont en pierres de taille, ça ferait son trou et puis voilà ! – Le fait est, appuya Mâlou, qu’on les fumerait là-haut sans beaucoup de dégâts ! – Et vous sentiriez-vous de force ?… commença madame de Laurens. – Allons donc ! interrompirent à la fois les deux voleurs, comme si ce doute les eût gravement offensés.

Puis Bonnet-Vert ajouta :

– Nous avons fait un peu les incendies dans l’Ouest, avant les glorieuses… Blaireau a la main pour ces choses-là, ma petite dame.

Pitois se rengorgea.

– Mais, faut qu’on paye, dit-il. – Vous aurez le double de ce qu’on vous a promis pour tout le voyage, répliqua Petite. – Alors ça va ! s’écria Mâlou qui défit le lit en un tour de main et jeta la paillasse au milieu de la chambre. – Voilà le combustible nécessaire ! ajouta-t-il ; est-ce tout, ma petite dame ? – Non, répondit Sara. Quand vous aurez mis le feu, vous refermerez la porte et vous vous tiendrez dans l’escalier avec vos fusils tout armés… Si quelqu’un sort de la chambre au-dessus… – Nous le descendrons, interrompit Mâlou.

Sara fit un signe de tête affirmatif.

– Et vous aurez soin, reprit-elle, de crier au voleur de toutes vos forces.

Les deux habitués des Fils Aymon éclatèrent de rire en même temps.

– Comme ça, dirent-ils, on croira que les coquins d’en haut ont mis le feu !… C’est joliment imaginé, tout de même, ma petite dame, pour une jeune personne qui n’en fait pas son état ! – Allons, Blaireau, mon fils, à la pâte !

La toile de la paillasse fut déchirée du haut en bas et son contenu s’éleva en monceau du côté du lit. Sara redescendit l’escalier de la tour.

Dans le corridor, elle retrouva les associés de Geldberg ; Reinhold, Mira et Van Praët avaient pris des épées.

Sara pensait bien qu’ils n’auraient point occasion de s’en servir ; l’arme convenable était ici le poignard ; mais il fallait faire croire au seigneur Yanos qu’une bataille était imminente.

Car on avait besoin du madgyar pour aller en avant et donner un peu de courage aux trois associés.

– Venez, dit Petite ; c’est moi qui vais vous montrer le chemin !

Elle ouvrit la marche, en effet ; chaque fois que la troupe silencieuse passait devant une des fenêtres de la galerie, on voyait la campagne illuminée au loin.

La dernière croisée était ouverte ; par cette issue, avec la froide brise de la nuit, les notes affaiblies du cor parvenaient jusque dans la galerie.

On sonnait l’hallali de l’autre côté de l’étang de Geldberg.

– Ils ne savent pas qu’ils font d’une pierre deux coups ! murmura Van Praët avec son bon sourire, ils croient ne sonner qu’une mort… – Hâtons-nous, dit Sara ; la chasse va revenir et nous n’avons que le temps !

Ils montèrent sans bruit l’escalier qui conduisait à la chambre de Franz.

Arrivée auprès de la porte, Sara l’ouvrit avec précaution, puis elle s’effaça pour laisser passer ses compagnons.

Le madgyar entra le premier ; il tenait un poignard à la main ; derrière lui, venaient les trois associés de Geldberg, armés d’épées.

Sara franchit le seuil, la dernière, comme ces chefs intrépides qui ferment la marche, pour barrer le passage aux fuyards.

La chambre de Franz était éclairée par une lampe qu’il avait oublié d’éteindre sans doute, avant de se coucher, et qui brûlait sur la tablette de la haute cheminée.

La lueur répandue par cette lampe, rendait les objets suffisamment distincts ; on voyait les meubles antiques, les deux armures de fer aux côtés de la porte, et tout au fond de la chambre, l’immense lit à galerie, entouré de ses rideaux fermés.

Le regard d’Yanos fit d’abord le tour de la chambre, plutôt pour chercher l’ennemi à combattre que pour en connaître les détails.

Mais, au moment où ses yeux tombaient sur les armures de fer, il tressaillit et fit un pas à reculons.

– C’est ici !… murmura-t-il avec une sorte d’horreur.

Mira, Reinhold et Van Praët gardèrent le silence ; ils étaient pâles et ils tremblaient.

Les quatre associés avaient reconnu en même temps la chambre du meurtre, où ils n’avaient pas remis les pieds depuis vingt années.

Yanos glissa un regard vers la porte, comme s’il eût songé à la retraite ; il était faible contre les funèbres souvenirs qui l’assaillaient.

Mais il rencontra en chemin le regard froid et dur de madame de Laurens.

Il resta immobile.

– Eh bien ?… dit Sara.

Le madgyar ne bougea pas.

Sara s’avança vers lui et lui serra le bras avec la force d’un homme.

– Vous avez donc peur ! dit-elle d’une voix basse mais stridente.

Yanos ne sentit point l’aiguillon, comme d’habitude.

– Il y a vingt ans, pensa-t-il tout haut, durant cette nuit, quelqu’un me dit aussi : Avez-vous peur ?… je vins jusqu’à cet endroit, où mon pied se pose maintenant… et l’épée d’un homme mort croisa mon épée…

Sara fit un geste de colère et se retourna vers les trois autres associés.

– Et vous ?… dit-elle.

Personne ne répondit.

Elle arracha le poignard que Reinhold tenait de la main gauche.

– Lâches ! lâches ! lâches ! ! ! répéta-t-elle par trois fois ; il n’y a donc ici que moi pour avoir le cœur d’un homme !

Elle brandit son arme et s’avança résolûment vers le lit.

Le rouge monta enfin au pâle visage du madgyar. Il ne dit que deux mots :

– Arrière, femme !

Puis il s’élança vers le lit avec un mouvement de rage et fit glisser les rideaux sur leurs tringles.

Son bras, levé pour frapper, retomba comme paralysé le long de son flanc, tandis que les trois associés et Petite, elle-même, poussaient un cri de terreur.

C’était quelque chose d’étrange et qui devait en effet remplir leurs cœurs d’épouvante.

Au-devant du lit de Franz, les associés de Geldberg revoyaient cette apparition terrible qu’ils avaient vue, vingt ans auparavant, à la même place, près du berceau du fils de la comtesse Margarèthe :

Trois hommes, de taille athlétique, vêtus de longs manteaux rouges et l’épée nue à la main.

Cette fois seulement ils avaient la tête découverte et leurs traits ne se cachaient plus sous les larges bords de leurs feutres.

C’était trois nobles visages, fiers et graves, trois visages si exactement pareils, qu’on ne pouvait les contempler sans se croire le jouet d’une illusion.

Ils étaient immobiles tous trois ; ils portaient haut la beauté sereine de leurs fronts intrépides et regardaient en face les assassins.

Derrière eux, dans l’ombre, on apercevait les traits jeunes et gracieux de Franz, qui souriait endormi.

Le premier mouvement de Reinhold, de Van Praët et de Mira avait été de s’enfuir ; mais la porte s’était refermée derrière eux, et Hans Dorn veillait, debout, sur le seuil.

En mente temps, la porte de l’oratoire de la comtesse Margarèthe, ouverte à demi, laissait voir les mâles figures d’Hermann et des autres Allemands du Temple.

L’un des Hommes Rouges descendit de l’estrade qui était au-devant du lit et fit un pas vers le madgyar.

– Yanos Georgyi, dit-il d’une voix sombre et lente, je vous avais promis que vous trouveriez aujourd’hui l’homme que vous cherchiez… Jetez ce poignard et tirez votre épée… je suis le fils d’Ulrich de Bluthaupt !

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