XIII. – Deux coups de feu.
Tandis qu’Albert tournait le château pour se rendre à la maison de Gottlieb et que Goëtz descendait au galop vers la plaine, Otto remontait l’avenue pour gagner les ruines de l’ancien village de Bluthaupt.
Le champ où se trouvaient ces ruines restait un peu en dehors des routes préparées pour la chasse ; néanmoins l’illumination voisine y envoyait de vagues clartés.
Otto descendit de cheval à deux cents pas du champ, et tourna la bride autour du tronc d’un pin de montagne ; il poursuivit sa route à pied, et prit, en arrivant aux abords des ruines, de minutieuses précautions pour étouffer le bruit de sa marche.
Il savait que madame de Laurens était déjà au rendez-vous, et que Mâlou, dit Bonnet-Vert, veillait, caché dans quelque coin.
Il se glissa doucement derrière un pan de muraille, resté debout, et fit l’examen des lieux.
Son regard fut ébloui d’abord par l’éclatante ceinture de feu qui brillait au loin, laissant le centre du champ dans une obscurité presque complète ; mais, les bords larges de son chapeau aidant, il parvint à s’isoler de cette lumière et à distinguer les objets qui l’entouraient.
A une cinquantaine de pas, madame de Laurens se promenait lentement et s’arrêtait de temps à autre pour interroger d’un regard inquiet la voie éclairée ; à l’endroit où s’arrêtait sa promenade circulaire, Otto voyait une forme noire, demi-cachée dans les décombres, et qui tenait à la main un objet répercutant faiblement les feux lointains de l’illumination ; un canon de fusil sans doute.
Otto prit à sa ceinture une longue paire de pistolets et en renouvela les capsules.
Comme il s’acquittait de ce soin, il aperçut tout près de lui, derrière le même pan de muraille, un personnage sur lequel il ne comptait pas.
Ce personnage s’appuyait des deux mains à la pierre et semblait exténué de fatigue. Otto fut longtemps avant de distinguer ses traits, qui restaient dans l’ombre. A force de regarder, il crut pourtant reconnaître l’agent de change Laurens.
Il s’avança vers lui et toucha du doigt son épaule. Laurens se retourna en tressaillant.
– Ne vous effrayez pas, dit Otto d’une voix douce et comme fraternelle, un secret surpris par moi reste toujours un secret, car je puis compter à peine au nombre des vivants… J’ai compassion de vous, monsieur de Laurens, et je voudrais vous secourir. – Je ne vous connais pas, balbutia l’agent de change qui le considérait d’un œil étonné. – Moi, je vous connais, répondit le bâtard de Bluthaupt ; je vous plains et je vous sers, comme je plains et sers toutes les victimes de cette femme…
Laurens baissa la tête.
– Quelle femme ? murmura-t-il.
Otto étendit le doigt vers Sara, dont le pas plus vif disait l’impatience croissante.
M. de Laurens s’agita sans relever la tête et reprit :
– Je suis bien malade !… Il y a un voile au-devant de mes yeux. – je crois que ce n’est pas elle.
La pitié serra le cœur d’Otto.
– C’est elle, répliqua-t-il pourtant, la fille aînée de Moïse de Geldberg.
Et comme la poitrine de l’agent de change rendait un gémissement sourd, il ajouta :
– Vous l’aimez donc bien, monsieur de Laurens !…
Celui-ci ne répondit point, mais il releva la tête avec lenteur, et Otto vit deux larmes rouler sur sa joue pâle.
Il y eut un silence.
– Ecoutez, reprit le bâtard de Bluthaupt ; depuis votre départ de Paris, je suis comme le chef de la maison de Geldberg… J’ai dû m’occuper de vos affaires… Il y a longtemps que je m’intéresse à vous, Monsieur ; j’ai relevé votre crédit, et vous êtes désormais riche autant que jadis.
Laurens remit ses deux mains sur la pierre poudreuse, et répondit d’un accent morne :
– Que m’importe cela !…
Puis il ajouta, en redressant tout à coup sa taille affaissée :
– N’est-ce pas lui que j’aperçois là-bas ? – Qui ? demanda Otto. – Celui qui doit venir…
L’agent de change glissa sa main dans son sein et serra le manche d’un poignard.
Otto croisa ses bras sur sa poitrine ; il mesurait avec stupéfaction la misère profonde de cet homme.
– C’est donc sur lui que vous voulez vous venger ! dit-il ; mais c’est un enfant !… mais il a cédé, comme on fait à son âge, aux artifices de cette femme !… – Elle l’aime ! interrompit Léon de Laurens. – Elle l’aime ! répéta Otto avec amertume ; oh ! vous ne la connaissez donc pas tout entière !… Entendez-moi, car il est peut-être temps encore de vous guérir… votre passion a résisté au vice prestigieux… au crime peut-être ; mais l’avez-vous vue telle qu’elle est, souillée, honteuse, infâme !… – Taisez-vous !… interrompit l’agent de change, je l’aime, vous dis-je, je l’aime !
Otto lui prit les deux mains et les serra entre les siennes.
– Vous m’écouterez, poursuivit-il, dussé-je vous y contraindre par la force !
Laurens se débattit un instant, puis il redevint immobile.
Otto parla. Ce qu’il y avait en lui d’éloquence haute et grave débordait en ce moment de son cœur irrité.
Il prenait la vie de cette femme, depuis les jours de sa jeunesse, et la jetait, dépouillée, sous les yeux de M. de Laurens.
Ce dernier haletait et demandait grâce ; mais Otto faisait comme les médecins qui tranchent dans la chair vive et douloureuse pour vaincre un mal invétéré.
Il ôtait à Sara son vêtement de beauté incomparable ; il arrachait un à un ses charmes décevants ; il mettait son âme toute nue, et montrait d’un doigt ferme la corruption hideuse qui ne se cachait plus derrière le voile trompeur d’un sourire de sainte.
Cela faisait horreur, honte et dégoût !
Quand il eut achevé, il lâcha les bras de Laurens.
– Eh bien, dit-il, l’aimez-vous encore ?
L’agent de change se couvrit le visage de ses mains.
– Je ne sais… murmura-t-il avec un sanglot ; Dieu ! mon Dieu ! que je voudrais mourir !…
Franz ne venait pas, Sara frappait du pied, Mâlou s’ennuyait à son poste et sifflotait Larifla, sa mélodie favorite…
Un bruit tumultueux et croissant se fit du côté de la plaine. Quelque chose passa, rapide comme une flèche, le long de la voie illuminée.
Puis le bruit devint fracas. Meute et chevaux se précipitèrent sur les traces de ce quelque chose qui était le cerf, lancé dans les taillis de la plaine.
Le pauvre animal semblait suivre docilement une route tracée. Une fois hors du fourré, il n’avait pas osé y rentrer. La double ligne de l’illumination lui était une infranchissable barrière.
Il allait, au beau milieu de la voie, les jambes pliées et ses bois en arrière. Cette lumière inusitée, derrière laquelle il voyait les ténèbres profondes, le déroutait et trompait son instinct.
La meute chassait à merveille. Les piqueurs manœuvraient comme il faut. C’était une magnifique partie !
La cavalcade passa au grand galop. On put entendre la voix du jeune monsieur Abel de Geldberg qui enfilait l’un à l’autre tous les termes de vénerie qu’il avait appris par cœur.
Puis la voix des chiens s’étouffa peu à peu. Quelques accords de trompe arrivèrent, affaiblis.
Puis le silence…
Il y avait une demi-heure que madame la vicomtesse d’Audemer était au bord de la Hœlle en compagnie de Fritz, l’ancien courrier de Bluthaupt.
Fritz avait au côté une énorme gourde dans laquelle il puisait à chaque instant de larges gorgées.
Il était ivre.
La vicomtesse avait sur le visage une mortelle pâleur.
– Ecoutez donc, grondait Fritz d’une voix sourde, puisque vous voulez savoir !… Aussi bien, plus je le répéterai, moins j’en aurai lourd sur la conscience peut-être !… Ils veulent me faire tuer un enfant qui ressemble aux vieux portraits des comtes… Plus d’une fois, dans le bois, je l’ai mis au bout de mon fusil… Sais-je pourquoi je n’ai pas tiré ?… – Mais Raymond d’Audemer ? interrompit la vicomtesse. – Raymond d’Audemer ?… c’était un beau seigneur !… Je me souviens de lui… Il vint au château de Roche pour épouser la fille aînée du comte Ulrich… la gracieuse comtesse Hélène… Ah ! ah ! comme ils étaient tous joyeux dans ce temps-là !… Pourquoi le pauvre Fritz est-il resté vivant, quand ses seigneurs sont morts !…
Il renversa dans sa bouche la gourde à demi vide.
– Je vous en prie, au nom de Dieu ! dit la vicomtesse, quel est le nom de l’assassin de Raymond d’Audemer ?
Fritz regarda tout autour de lui avec inquiétude.
Toute cette partie de la montagne était plongée dans les ténèbres ; seulement, à travers les broussailles dépouillées de feuillage qui s’enchevêtraient au bord de la Hœlle, on voyait la traverse de Heidelberg brillamment éclairée.
Avec de bons yeux, on eût pu même distinguer, tout au fond du vaste entonnoir, deux personnes qui causaient, assises l’une près de l’autre, un jeune homme et une jeune fille.
Mais ni Fritz, ni la vicomtesse, n’en étaient à remarquer des choses de ce genre.
– Parlez plus bas !… disait l’ancien courrier de Bluthaupt ; si vous saviez comme on entend derrière ces arbres !… Vous voyez bien ce grand mélèze ?… Dieu semble l’avoir frappé comme il m’a maudit !… Ses branches tombent une à une, parce qu’il fut le témoin du crime… J’étais là, derrière, et je tremblais. Le cheval de Raymond d’Audemer s’était arrêté à l’endroit où nous sommes…
La vicomtesse se recula, saisie d’horreur.
– Celui qu’on appelle maintenant le chevalier de Reinhold, poursuivit Fritz, venait derrière le vicomte… – C’est donc bien vrai ! interrompit madame d’Audemer.
Fritz avala une gorgée d’eau-de-vie.
– Il s’appelait alors Jacques Regnault, reprit Fritz ; il poussa le cheval, le cheval sauta ; j’entends ce cri qui a fait de moi un damné !… Mais je ne veux pas tuer l’enfant, parce qu’il ressemble aux vieux portraits des comtes…
La vicomtesse s’était mise à genoux au bord de la Hœlle ; elle priait.
Quand elle eut achevé sa prière, elle voulut interroger encore. Fritz dormait, couché tout de son long dans l’herbe froide.
La vicomtesse, pâle comme une statue, se remit en selle et descendit la montagne…
Hans Dorn veillait à son poste.
Il entendit, du côté de la traverse, une voix essoufflée qui l’appelait par son nom.
Il s’avança jusque sur la lisière, et presque aussitôt après, il vit son jeune voisin de la place de la Rotonde, Jean Regnault, qui tournait le coude de la traverse en courant de toute sa force.
Jean n’avait plus de chapeau ; l’illumination éclairait son visage en désordre, que sillonnaient de grosses gouttes de sueur.
– Hans Dorn !… monsieur Dorn ! criait-il avec épuisement, où êtes-vous ?
Hans se montra ; Jean vint s’appuyer haletant au tronc d’un arbre.
– Venez vite ! reprit-il. Oh ! venez vite !… Johann va le tuer !… – Qui ?… demanda le marchand d’habits en frissonnant. – M. Franz !… Oh ! venez vite !…
Hans Dorn s’élança d’instinct ; mais, après quelques pas, il s’arrêta et regarda autour de lui avec détresse.
– On m’a dit de rester ici, murmura-t-il ; si c’était un nouveau piége !…
Jean le tirait par ses vêtements et cherchait à l’entraîner.
– Mais venez donc ! s’écriait-il ; le pauvre jeune homme ne se doute de rien et parle d’amour sur la traverse, au fond du trou de la Hœlle !… Johann gravit la montagne… et quand il sera au bord du précipice… que Dieu vous pardonne, monsieur Hans, car vous aurez perdu une minute !
Hans marchait, mais lentement, et il y avait de la défiance dans le regard qu’il jetait au joueur d’orgue.
– Ne me croyez-vous donc pas ? reprit celui-ci. Mon Dieu ! que faut-il vous dire ?… Vous êtes le père de Gertraud que j’aime !… Ah ! si j’avais eu un fusil, je ne serais pas venu vers vous… Mais j’étais seul et sans armes… Je me souvenais de vous avoir vu passer tout à l’heure dans la traverse, tenant un cheval par la bride… Je suis accouru, je vous trouve, et c’est vous qui refusez de sauver M. Franz ? – Marchez !… dit Hans Dorn en jetant son fusil sur son épaule.
Le joueur d’orgue s’élança et prit le sentier que madame d’Audemer avait suivi à cheval pour se rendre au sommet de la montagne.
La route était rude ; Hans Dorn et lui couraient de leur mieux.
Jean était toujours en avant, car les années avaient alourdi le pas du père de Gertraud.
Jean disait :
– Nous arriverons à temps peut-être… Johann s’était posté d’abord dans la traverse, mais il a eu peur des lumières, et je l’ai vu gravir le flanc de la montagne… la route est presque impraticable et il va lentement pour ne point faire de bruit… Mais hâtez-vous, monsieur Dorn, au nom de Dieu !
Hans faisait des efforts surhumains ; il allait, penché en avant et gravissant cette côte roide avec une ardeur de jeune homme ; mais il ne pouvait rendre à ses muscles leur souplesse de vingt ans.
L’avance du joueur d’orgue grandissait.
Jean s’arrêta.
– Ecoutez, dit-il, donnez-moi votre fusil… j’arriverai le premier. – J’arriverai avant toi ! s’écria Hans dans un dernier effort.
Un instant, en effet, il devança le joueur d’orgue, mais l’haleine lui manqua bientôt et il fut obligé de modérer sa course.
– Donnez-moi votre fusil ! répéta Jean ; qui sait combien de secondes nous restent !…
Hans Dorn tendit l’arme que le joueur d’orgue saisit ; ce dernier redoubla de vitesse, comme s’il eût reçu une impulsion nouvelle, et bientôt il y eut un large intervalle entre lui et le marchand d’habits.
Hans Dorn vit bien que tout espoir de salut était désormais dans le jeune homme.
– Jean, cria-t-il de loin, courage, mon fils ! Si tu le sauves, je te jure devant Dieu que Gertraud est à toi !
Jean bondit comme si ces mots lui eussent donné des ailes.
Le trou de la Hœlle de Bluthaupt s’ouvrait, comme nous l’avons dit au prologue de cette histoire, au sommet d’un plateau d’une certaine étendue et juste au milieu d’une longue allée de mélèzes.
Quand le marchand d’habits arriva au bout de cette ailée, Jean était déjà bien loin.
Hans Dorn poursuivit sa course.
Vers le milieu de l’avenue, il s’arrêta court, parce qu’une détonation venait de retentir.
La lumière du coup lui montra, sur le bord de la Ficelle, un groupe de deux hommes, tous deux armés et tous deux le fusil en joue.
L’un, qui était debout, abaissait le canon de son arme vers le fond de l’entonnoir ; l’autre, qui était à genoux, semblait viser son compagnon à la tête.
La lueur dura la vingtième partie d’une seconde et cette étrange silhouette disparut…
Mais ce fut pour reparaître, car une seconde lumière se fit, produite par le coup de feu de l’homme à genoux.
L’instant d’après Jean Regnault revenait à pleine course, en brandissant son fusil au-dessus de sa tête…
Depuis une demi-heure, Franz et Denise causaient au fond de la Ficelle. C’était là qu’ils s’étaient donné rendez-vous, la veille, au bal.
Il y avait longtemps qu’ils ne s’étaient vus ainsi, seul à seul, et ils étaient bien heureux.
Ils s’entretenaient de leurs espoirs et de leurs craintes ; puis ils repoussaient la frayeur importune pour s’arranger à deux un doux avenir.
Les saillies de l’entonnoir et les roches éboulées les protégeaient contre la lumière trop vive ; la chasse aurait pu passer le long de la traverse sans les apercevoir.
Au contraire, d’en haut, on les voyait distinctement par derrière.
Et certes, s’ils redoutaient une surprise, ce n’était point de ce côté…
Ils étaient là, l’un près de l’autre, les mains unies et à bout de paroles ; ils se souriaient, muets de tendresse et de bonheur.
Le premier coup de feu retentit au sommet de la Hœlle ; une balle siffla entre la tête de Franz et celle de Denise.
Et pourtant ces deux têtes étaient bien près l’une de l’autre, car leurs blonds cheveux se touchaient…
Franz se dressa sur ses pieds en sursaut : Denise poussa un cri d’épouvante.
A cet instant le bruit du second coup de feu résonna, enflé par les échos de la Hœlle.
Cette fois, aucune balle ne siffla aux oreilles des deux amants ; mais il se fit un grand bruit dans les broussailles qui croissaient aux parois du précipice.
Une masse inerte et lourde tomba aux pieds de Franz.
C’était le cadavre de Johann, le cabaretier de la Girafe, au marché du Temple.
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