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Chapitre 4

Le magasin de M. Fisherman était situé sur la rue Saint-Paul entre la place Jacques-Cartier et la rue Saint-Jean-Baptiste. Ce Fisherman était un marchand de bijouteries et d’objets de fantaisie. Pierre Julien et ses compagnons auraient pu s’accaparer un grand nombre d’objets de valeur, s’ils avaient été laissés libres. Mais heureusement, le père Thibault avait parlé.

Le soir du 25 janvier 18.. qui était le jour fixé par le quatuor de brigands que les lecteurs connaissent, pour faire leur coup, le magasin de M. Fisherman fut fermé vers six heures et demie.

Il faisait un temps affreux. La neige poussée par un gros vent du nord-est tourbillonnait en tous sens et aveuglait les audacieux qui osaient se montrer dans la rue. Il eut été impossible de choisir un meilleur moment pour accomplir l’œuvre que nos quatre individus se proposaient de faire.

Aussi, lorsque Belleau, Touchette, Latreille et Julien se rencontrèrent vers minuit sur la place Jacques-Cartier, étaient-ils tous contents du temps qu’il faisait. Pierre Julien, surtout, qui avait été si effrayé à l’idée de la tentative qu’il devait faire avec ses compagnons ce soir-là, paraissait le plus joyeux de la bande.

Ce fut lui qui battit la marche.

Belleau avait réussi à mettre la main sur la clef du magasin, de sorte que l’entrée en serait facile. Disons, en passant, que la clef en question avait été placée par M. Fisherman lui-même, dans un endroit où Belleau devait nécessairement la voir. Cette clef servait à ouvrir la porte du magasin qui donnait sur la cour.

Ce fut une joie pour nos voleurs quand Belleau exhiba la fameuse clef. Les choses devaient aller comme sur des roulettes, se disaient-ils entre eux. Qu’y avait-il à craindre ? Fisherman demeurait à l’autre bout de Montréal, toute la bâtisse servait de magasin et il n’y avait pas de gardien de nuit ; de plus, la police qui était peu nombreuse dans ce temps-là, n’oserait pas sortir par une semblable tempête. C’était le succès complet et sans trouble.

Tout en descendant la place Jacques-Cartier, nos quatre voleurs bâtissaient mille châteaux en Espagne.

C’était une chose décidée, qu’on ne s’occuperait que des objets de haute valeur ; que le lendemain matin on vendrait les objets volés à un marchand et qu’on prendrait immédiatement la route des États-Unis, où l’on vivrait en monsieur.

Leur conversation avait aussi son côté comique.

— Figurez-vous, disait Belleau, la binette que va faire mon Anglais de Fisherman en arrivant à son magasin, demain matin. Rien de brisé ; porte fermée et barrée comme d’habitude, mais quelques milliers de piastres de bijouteries de disparues.

— Et la police, dit à son tour Touchette, tu n’en dis rien. Elle se croit plus capable que nous ; va-t-elle en avoir une mine !

Et l’on riait. Pierre Julien ne parlait pas, mais il riait de grand cœur. Il s’habituait facilement dans son nouveau métier.

Enfin, les voilà tous les quatre au coin de la rue Saint-Paul ; ils regardent de tous côtés, mais ne voient rien naturellement, puisqu’il fait noir comme dans un four. Ils écoutent attentivement, mais n’entendent que le bruit de la tempête qui sévit dans toute sa fureur.

Ils avancent jusqu’en face du magasin de Fisherman. À côté de la maison, il y avait un passage étroit qui conduisait dans la cour. Après avoir donné leurs instructions à Pierre Julien qui devait rester dans la rue à l’entrée du passage, Latreille, Touchette et Belleau s’élancèrent vers la cour. Belleau tira la clef de sa poche et ouvrit la porte du magasin. En même temps, Belleau dit à ses compagnons de prendre leur couteau dans leur main ; il était certain qu’il n’y avait personne dans le magasin, mais la précaution est la mère de la sûreté.

Leur couteau à la main, tous trois entrèrent dans le magasin. Ils se dirigèrent vers l’endroit où se trouvaient les montres et autres bijoux de valeur. Ils commençaient déjà à en emplir leurs poches, sans même se donner de la lumière, quand tout-à-coup, trois bras de fer s’abattirent sur les trois voleurs. Au même instant un homme allumait une chandelle qui se trouvait sur le comptoir, et Belleau et ses deux complices purent voir la figure souriante de M. Fisherman et celles beaucoup plus sérieuses de trois agents de police. Ils voulurent crier afin de donner une chance à Pierre Julien de se sauver, mais l’apparition d’un pistolet leur coupa la parole.

— Eh ! bien, mon bonhomme, dit Fisherman à Belleau, on vous prend la main dans le sac. Il paraît que vous avez des goûts pour les bijouteries, mais vous voulez les payer trop bon marché, ce n’est pas juste, mon garçon, et je m’y oppose, comme vous voyez.

Nos trois bandits étaient consternés. Les agents de police s’emparèrent de leurs couteaux dont ils n’avaient pas même songé à faire usage, et leur mirent les menottes sans qu’ils osassent dire un seul mot. Ils ne pouvaient s’expliquer comment Fisherman et la police avaient eu vent de l’affaire. Une même pensée traversa leur esprit : c’était Pierre Julien qui les avait trahis. Mais au même instant, ils entendirent marcher dans le passage.

La police sachant qu’ils devaient être quatre, se douta que celui qui arrivait était un complice qui avait été laissé dehors pour donner l’éveil, et prit les moyens de l’arrêter. Fisherman souffla la chandelle et un agent alla se placer près de la porte.

Pierre apparut bientôt et entra dans le magasin. Après avoir écouté pendant quelques secondes, n’entendant rien, il se décida à parler :

— Es-tu là Belleau ? dépêchez-vous, j’entends quelqu’un qui…

Il ne put terminer sa phrase, une main venait de l’empoigner au collet. En se sentant saisi, Pierre se mit à se débattre afin de se sauver. Il y aurait peut-être réussi, n’eut été l’arrivée d’un second agent qui aida au premier à le maîtriser. On lui mit les menottes, comme on l’avait fait à ses complices, et l’on partit pour la station de police.

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