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Chapitre 6

Enfin, Pierre Julien dut partir pour le pénitencier. Il eut pour compagnon de chaîne un individu qui en était à son troisième voyage. Son langage était tellement cynique, tellement révoltant, que Pierre en fut effrayé. Son compagnon s’aperçut de sa frayeur et se mit à le gouailler. Le malheureux Pierre souffrit le martyre pendant tout le trajet.

Il arriva à Kingston le soir. Après avoir entré son nom et celui de son compagnon sur le registre du pénitencier, on leur fit changer leurs vêtements pour le costume du forçat. Pierre fit ce changement d’assez mauvaise grâce. Il trouvait pénible d’avoir à endosser un pantalon dont une jambe était d’une étoffe rouge et l’autre d’une étoffe gris pâle, un habit de la même façon, et une casquette faite des mêmes étoffes taillées en pointes disposées de manière que le rouge fût suivi du gris ; mais, que pouvait-il faire ? n’était-il pas devenu forçat par sa faute et ne devait-il pas subir les conséquences de sa misérable conduite ?

Quand il se vit affubler de ce costume il ressentit toute l’humiliation qui le frappait. Il était relégué de la société. À l’avenir il n’avait pour toute espace, que les quatre murs qui entouraient le pénitencier. Encore ne devait-il marcher que sous l’œil vigilant des gardiens.

Au moment de l’arrivée de Pierre, les prisonniers venaient d’entrer dans leurs cellules. Un gardien le conduisit à la sienne. En passant dans le corridor qui sépare les deux rangées de cachots, Pierre entendit les forçats qui se disaient les uns aux autres, en voilà un nouveau.

La voix du gardien leur fit faire silence. Ces chambres étroites, séparées par des épaisses murailles et fermées par des grilles en fer, firent trembler de frayeur le malheureux Julien. Il est impossible, pour le visiteur qui entre pour la première fois dans ces lieux de détention de ne pas se sentir le cœur serré par l’aspect sévère qu’ils présentent. Et si l’honnête homme éprouve une impression aussi pénible à la vue de ce déploiement de précaution contre toute tentative d’évasion ou de complot, combien plus douloureux doit être le sentiment que ressent en entrant le malheureux que la justice a condamné à vivre des années en ces lieux.

Pierre arriva à sa chambre. Sa chambre !… l’espace de quelques pieds qu’une couchette en fer remplissait presqu’en entier, et où le détenu ne pouvait que se coucher ou s’asseoir sur son lit.

Le bruit que fit le gardien en fermant et en barrant la grille retentit jusque dans le cœur du pauvre malheureux. Harassé par la fatigue du voyage, brisé par l’émotion, il se jeta sur son lit et la figure cachée dans son oreiller, donna libre cours aux sanglots qui l’étouffaient. Le désespoir était dans son âme. Voilà donc où l’avait conduit son mauvais caractère. Il était à jamais déshonoré et son déshonneur allait rejaillir jusque sur ses vieux parents. Cinq ans à vivre dans cette prison, au milieu de voyous de la pire espèce. Enfermé le jour entre quatre murs épais, et sous l’œil vigilant des gardiens qui épieraient tous ses mouvements, et la nuit dans cette étroite cellule où les remords viendraient l’assiéger. Quelle vie !

La mort n’était-elle pas préférable à cette vie affreuse qu’il allait mener, pendant cinq ans ? La mort, c’était la délivrance. Oui mais après ? Après, c’était l’éternité.

Or, Pierre, malgré tous ses défauts, malgré toutes les erreurs qu’il avait commises, avait encore un reste de foi. À la pensée de paraître devant Dieu dans l’état où il se trouvait et surtout après un suicide, il frémit. Il rejeta bien vite l’idée de mettre un terme à sa captivité en s’ôtant la vie.

Pierre était encore plongé dans sa douloureuse méditation quand un bruit faible d’abord, mais qui prit bientôt des proportions effrayantes, le fit bondir sur son lit. Il écouta quelques instants et comprit bientôt la nature de ce bruit. C’étaient les prisonniers qui, comme ils ont l’habitude de le faire assez souvent, secouaient la porte de leurs cellules.

Fou de rage et de désespoir, Pierre Julien sauta de son lit et se jetant sur la grille qui le tenait enfermé dans ce cachot, il se mit à la secouer avec frénésie, à la frapper avec ses poings. Ce n’était plus un homme, c’était un démon. Au même instant le gardien entra dans le corridor, une lanterne à la main. Les détenus, qui connaissaient les règlements sévères du pénitencier, s’empressèrent de se jeter sur leur lit et de faire semblant de dormir, mais Pierre Julien, ne sachant même pas ce qu’il faisait, continuait à ébranler la porte de sa cellule et à la frapper de ses poings.

Le gardien se rendit jusqu’à l’endroit où Pierre se trouvait et apercevant à travers les barreaux sa figure que le désespoir et la rage rendaient hideuse, voyant avec quelle force le détenu s’acharnait contre la grille, qui le retenait prisonnier, il courut immédiatement chercher du secours. Il revint avec deux aides. On s’empara de Julien qui fit une résistance désespérée, on lui mit les menottes aux mains, puis on le conduisit dans un cachot, où il n’entrait aucune lumière. Pour plus de précaution et afin qu’il ne renouvelât pas la scène qu’il venait de faire, on lui lia les pieds avec une chaîne retenue à la muraille par un gros anneau. Puis les gardiens le quittèrent en lui recommandant de se tenir plus tranquille à l’avenir.

Le cachot dans lequel Pierre Julien venait d’être enfermé n’était pas beaucoup plus grand que la cellule qu’il venait de quitter. Il mesurait trois pieds de large sur sept de long. Au lieu d’une grille comme il y en avait pour fermer les cellules, ce cachot avait une énorme porte en fer qu’un homme seul avait beaucoup de difficulté à ouvrir. Il n’y avait dans ce cachot, ni couchette, ni aucun autre meuble. Un peu de paille était étendue dans un coin et c’était sur ce lit peu moelleux que devait se coucher celui que l’on enfermait dans cet endroit. Au désespoir et à la rage, avait succédé chez Julien, une espèce de lassitude qui le paralysait. Dès que les gardiens furent partis, il se laissa tomber sur la paille et bientôt le sommeil s’empara de lui.

Quand Pierre Julien se réveilla le lendemain matin, il fut tout surpris de se trouver dans la plus complète obscurité.

Le cachot qu’il occupait n’avait comme je l’ai déjà dit, aucune ouverture par où la lumière put entrer. Le sommeil avait rendu à Julien un peu de calme. Il regrettait sa conduite de la veille au soir, comme il regrettait ce qui l’avait conduit au pénitencier, et se demandait ce qui allait lui arriver. Il l’apprit bientôt. L’individu qui vint lui apporter quelque nourriture lui apprit qu’il devait rester en cet endroit durant trois jours et qu’il n’aurait pour toute nourriture que du pain et de l’eau.

Après le départ du guichetier, Pierre tempêta et ragea, mais inutilement, il dut faire ses trois jours de cachot et vivre au pain et à l’eau.

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