Chapitre 7
Le premier jour que Pierre passa avec ses nouveaux compagnons de vie, fut certainement un des plus pénibles de tout son temps de détention. On se moqua de lui ; on lui parla de sa tentative de briser les barreaux de sa cage, et comme il était peu patient, il se fâchait, or, plus il se fâchait, plus on le gouaillait. Il reçut force taloches mais il sut en donner, de sorte que la journée finie, il fut fort content d’aller s’enfermer dans sa cellule. Disons de suite qu’il ne s’acharna plus contre la grille qui le retenait captif.
Peu à peu Pierre Julien finit par s’habituer aux manières des détenus et l’on cessa bientôt de se moquer de lui. La conduite qu’il avait tenue le soir de son arrivée lui avait beaucoup aliéné les officiers du pénitencier. Aussi le mit-on de suite à l’ouvrage le plus dur, à casser de la pierre. Il eut pour compagnons de travail, ce que le pénitencier comptait de plus canaille ; des gibiers de potence, comme on dit avec raison.
Il y avait peu de Canadiens au pénitencier de Kingston dans le temps où Pierre Julien purgeait sa condamnation. Mais ceux qui y étaient ne l’avaient pas volé. Quelques-uns avaient été condamnés pour tentative d’assassinat, d’autres pour vol de grand chemin, celui-ci pour faux, celui-là pour assaut grave ; enfin, il y en avait un qui après avoir été condamné à être pendu pour meurtre, avait vu sa sentence commuée en un emprisonnement pour la vie. Pierre Julien au contact de ces misérables, en apprit de belles.
On envoie des gens au pénitencier dans le but de les corriger, hélas ! que ne dit-on plutôt, dans le but de les pervertir. Veut-on savoir où se trament les vols, les meurtres, qu’on aille au pénitencier. C’est là que se préparent tous ces crimes qui étonnent le monde et qui sont la désolation des honnêtes gens.
Les plus vieux enseignent aux jeunes les moyens dont ils se sont servis pour accomplir des plans infernaux, et ils combinent tous ensemble quelques nouveaux crimes qu’ils réussissent bien souvent à mettre à exécution quand ils sont revenus prendre leur place dans la société.
Il y avait à peine six mois que Julien était au pénitencier, que déjà il ne le cédait en rien au cynisme de ses compagnons.
Loin de regretter sa conduite passée et principalement l’action qui l’avait menée où il était, il s’en faisait gloire. Et voilà le sort de tous les condamnés.
Pierre se moquait de la malédiction que son père lui avait lancée en le chassant et il se promettait déjà, quoiqu’il eût quatre ans et demi de détention à faire, de se venger sur son frère et sur Alexina, de ce dont il était le seul coupable.
Comme ses compagnons plus avancés que lui dans le vice, il maudissait Dieu et les hommes.
Je ne m’arrêterai pas à raconter la vie de Pierre Julien pendant les cinq ans qu’il passa à Kingston. D’ailleurs chaque jour se ressemble, pour les malheureux que la justice a frappés, et les petits incidents arrivés à Pierre que je pourrais citer en passant, n’auraient aucun intérêt pour mes lecteurs. Je me contenterai de raconter deux faits. Le premier, c’est l’arrivée de Touchette, Belleau et Latreille, qui avaient été condamnés à vingt ans de détention pour le vol chez Fisherman, et le second, une punition infligée à Pierre pour assaut sur un gardien.
L’arrivée des trois compagnons de Julien fut l’objet d’une espèce de réjouissance de la part des détenus. Ces trois misérables étaient connus au pénitencier puisqu’ils y avaient passé une partie de leur vie. Aussi fallait voir l’accueil qu’on leur fit. Ils durent raconter tous les mauvais tours qu’ils avaient faits depuis leur départ du pénitencier ; or, comme Belleau, Latreille et Touchette étaient menteurs comme des voleurs, je n’ai pas besoin de dire que leurs histoires eurent un immense succès.
Quant au châtiment infligé à Julien c’est quelque chose de plus sérieux.
Il y avait trois ans qu’il était au pénitencier. Il avait déjà commis plusieurs fautes qui lui avaient mérité le cachot. Les gardiens commencèrent bientôt à le détester. Il paraît que c’est une règle pour les gardiens d’être brutaux envers les détenus. Quiconque a eu l’occasion de visiter les pénitenciers, a pu se convaincre de la vérité de ce que je dis. On dirait que ces gens n’ont pas affaire à des hommes, mais à des animaux. L’on semble croire que pour être obéi par les prisonniers, il faut leur parler durement, grossièrement, comme on le ferait avec un animal vicieux.
Mais, après tout, ces gardiens ont peut-être raison : passons.
Pierre Julien qui était très impatient lorsqu’il arriva au pénitencier, était devenu d’une promptitude inqualifiable. Or un jour, un gardien s’avisa de le réprimander sur quelque chose qu’il venait de faire et lui parla… disons un peu sévèrement. Julien ne l’entendait pas de cette manière et dans un moment de colère frappa le gardien.
Le coup n’était pas donné que déjà il le regrettait ; mais il était trop tard.
Or, un prisonnier qui frappe un officier du pénitencier est passible du fouet. Pierre le savait et il fallait qu’il n’y songeât pas pour avoir accompli l’acte qu’il venait de faire. Des aides s’emparèrent du malheureux et le conduisirent dans un cachot en attendant que le directeur du pénitencier eut prononcé la sentence.
Une heure plus tard Pierre était amené devant le directeur qui le condamnait à recevoir cent vingt coups de fouet. La peine était sévère, mais il paraît que le crime la méritait.
On peut se faire une idée de l’effet qu’eût sur Julien, une semblable condamnation.
Cent vingt coups de fouet, appliqués comme on le fait au pénitencier, sont plus que suffisants pour donner la mort. On comprendra donc facilement la peur que le malheureux Pierre éprouva, en apprenant le châtiment qu’il allait recevoir.
Il passa la nuit sans sommeil et fut debout avant le jour. Il se livra alors à de sérieuses réflexions qui lui firent maudire la vie, ses semblables et jusqu’à Dieu.
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