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Chapitre 11

Pierre Julien après sa sortie du pénitencier, s’était dirigé immédiatement vers Beauharnois. N’osant se montrer dans la paroisse qui l’avait vu naître, et où il avait vécu si longtemps, de crainte d’être reconnu, il alla se cacher dans la petite île qui se trouve un peu en bas de la ville actuelle. Le soir de son arrivée sur l’île, c’est-à-dire huit jours après son départ de Kingston, il traversa à Beauharnois et se rendit auprès de la demeure de son frère. Il aperçut près de la grange, une charrette chargée de grain et comprit de suite qu’Arthur devait aller le lendemain porter ce grain quelque part.

Prenant toutes les précautions possibles, il s’approcha de la maison et regarda par la fenêtre. Il aperçut Arthur et Alexina assis près d’une table et causant ensemble. La vue de la jeune femme fit sur lui une impression douloureuse. L’amour qu’il avait pour elle, et qu’il croyait disparu, se réveilla plus fort que jamais. La voyant heureuse auprès de son mari, il résolut de briser son bonheur, en faisant mourir celui qu’Alexina lui avait préféré.

C’était son frère cependant, celui qu’il voulait assassiner, mais Pierre n’avait plus de cœur : il serait peut-être mieux de dire qu’il n’en avait jamais eu.

Puis il songeait à tout ce qu’il avait souffert depuis son départ de Beauharnois, ses cinq ans de détention et surtout la torture du fouet. Or, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, Pierre rendait Arthur et Alexina responsables de tous les maux qu’il avait soufferts.

Enfin, craignant d’être surpris, il retourna à son île, bien disposé à revenir tous les soirs jusqu’à ce qu’il aurait obtenu le résultat qu’il désirait.

De l’île où il se trouvait, il pouvait voir facilement les voitures passer sur la route de Beauharnois. Le lendemain matin, de bonne heure, il vit une voiture partir de la maison de son frère et comprit que c’était Arthur qui se rendait à Chateauguay.

Il passa toute la journée à observer la route, et le soir arrivé, voyant que son frère n’était pas encore de retour, il résolut de mettre en pratique le projet qu’il avait dans la tête.

On sait ce qui arriva.

Après l’accident, Pierre avait pris la direction de l’île Perrot, oubliant d’apporter avec lui la corde qui lui avait servi à commettre son crime.

Comme on se trouvait dans le mois de juillet et que c’était le temps de la moisson, Pierre offrit ses services à un cultivateur de l’île Perrot pour les travaux des champs. Il fut accepté et se mit de suite à l’ouvrage.

Quelques jours plus tard, il apprit par des gens qui étaient allés à Beauharnois, que son frère n’avait été que blessé dans l’accident qui lui était arrivé et qu’il se trouvait déjà en état de reprendre ses travaux.

Pierre se mit alors à chercher un moyen de faire mourir son frère sans s’exposer à tomber entre les mains de la justice. Il comprenait fort bien la portée du crime qu’il voulait commettre et savait que la punition de ce crime, c’était l’échafaud.

Il laissa terminer les travaux, puis quand il sut qu’Arthur devait se trouver seul, chez lui, il se disposa à mettre son sinistre projet à exécution.

Pierre Julien couchait dans une grange. Le cultivateur qui l’employait avait voulu lui donner une chambre dans la maison, mais Pierre avait déclaré qu’il préférait coucher dans la grange, parce qu’il faisait moins chaud que dans la maison.

Une nuit donc, après s’être assuré que tout le monde dormait, il quitta l’île Perrot pour se rendre à Beauharnois.

Rendu en cet endroit, il se dirigea vers la résidence d’Arthur. Il emportait avec lui une longue corde et un manche de hache. Il se mit à examiner la grange et trouvant une porte ouverte, il s’empressa d’entrer. Puis, il jeta une corde par-dessus une poutre et attendit.

Arthur était le premier levé dans la paroisse. Aussi à trois heures du matin il était debout et se rendait à sa grange pour y chercher le foin nécessaire à la nourriture de ses animaux.

Pierre qui n’avait presque pas dormi de la nuit le vit sortir de sa maison. Et alors avec le plus grand sang-froid possible il se disposa à commettre le crime le plus épouvantable.

Arthur ne se doutant de rien, rentra dans la grange en fredonnant un air canadien. Il avait à peine fait un pas que Pierre lui assénait un violent coup de manche de hache qui l’étendait sans vie, à ses pieds. Alors on eut pu voir le malheureux fratricide passer la corde en nœud coulant autour du cou de son frère, le hisser à quelques pieds du sol, puis attacher solidement l’autre bout de la corde.

Alors, il regarda pour voir s’il y avait quelqu’un sur la route et ne voyant personne, il prit sa course dans la direction du lac, sauta dans sa chaloupe et se dirigea à force de rames vers l’île Perrot.

Quelques heures plus tard, Alexina inquiète de ne pas voir revenir son mari, s’en fut à la grange et ne trouva plus qu’un cadavre.

La jeune femme ne put supporter la secousse et tomba privée de connaissance, à quelques pas de son mari.

Les voisins les trouvaient tous deux quelques instants plus tard et les transportaient à la maison.

Alexina fut plusieurs heures sans connaissance. Enfin elle revint à elle et raconta comment, trouvant que son mari retardait à entrer elle s’était rendue à la grange et l’avait trouvé pendu à une poutre.

Personne ne put expliquer si c’était un suicide ou un assassinat. On fit une enquête qui n’aboutit à rien.

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