Chapitre 2
Alexina avait un grand nombre de prétendants, de cavaliers pour parler en bon canadien.
Les garçons de Gendron, Joachim, et François, avaient de nombreux amis.
Or, plusieurs de ces amis, ne venaient pas à la maison pour le simple plaisir de jaser avec Joachim, ou François.
Ils faisaient les yeux doux à Alexina, et comme la jeune fille était polie, aimable, elle faisait belle façon aux amis de ses frères, et avait une bonne parole, un sourire pour chacun d’eux.
Aussi, – vous savez que l’amour aveugle, – chacun de ces jeunes gens se comptait bien certain que s’il demandait Alexina Gendron en mariage, il serait accepté sur le champ.
Au nombre des jeunes gens qui visitaient la famille Gendron, se trouvaient Pierre et Arthur Julien.
Pierre surtout ne passait pas une journée, sans aller chez Gendron.
Il parlait souvent, très souvent même à Alexina, qui paraissait ne pas trop aimer sa présence.
Arthur y allait moins souvent et parlait peu à la jeune fille.
Quand celle-ci lui adressait la parole, il rougissait et paraissait éviter de s’entretenir avec elle.
J’oserais dire, cependant, que la jeune fille, ne détestait pas Arthur Julien, jusqu’au point de s’en confesser.
Et ce qui me fait parler de la sorte, c’est que chaque fois que ce dernier arrivait dans la maison, on pouvait voir les joues de la jolie fille, se couvrir d’une rougeur subite.
Était-elle occupée, que de suite elle laissait son ouvrage et venait prendre part à la conversation.
Je dois dire, cependant, que personne ne paraissait croire qu’Alexina put aimer Arthur Julien.
Arthur croyait même que la jeune fille aimait Pierre.
Curieuse idée ; mais cela peut arriver.
De son côté Alexina s’imaginait que si Arthur évitait de lui parler, c’était parce qu’il ne l’aimait pas.
Alexis Gendron et Jean Julien se visitaient comme deux bons voisins doivent faire.
Un soir, Julien allait fumer la pipe chez Alexis Gendron ; le soir suivant, c’était le tour de Gendron à se rendre chez Julien.
Tout en fumant on causait.
C’était surtout l’hiver qu’avaient lieu ces réunions, parce qu’en été on ne finissait les travaux que vers huit ou neuf heures.
Or, un bon soir, on en vint à parler des enfants.
— Sais-tu, disait Jean Julien, que ta fille ferait une fameuse femme de ménage. Bonne, propre, travaillante, rien ne lui manque pour faire une femme accomplie.
— Oui, je le crois, dit Gendron, fier d’entendre faire de si beaux compliments à son enfant.
— Et sais-tu, continua Julien, que mon Pierre et ton Alexina feraient un beau couple. Ils s’aiment, pourquoi ne les marierions-nous pas ?
— Écoute, Jean, ce n’est pas pour te faire de la peine, mais il m’en coûterait bien gros de donner ma fille à Pierre. Je ne sais pas si Alexina l’aime, ni si lui a de l’amour pour ma fille, mais son caractère et sa conduite ne sont point propres à me le faire désirer pour gendre.
Nous devons dire ici qu’Alexis Gendron avait raison de ne pas désirer Pierre Julien pour son gendre. Outre son mauvais caractère, Pierre Julien avait une conduite qui était loin d’être exemplaire.
C’était un ivrogne de première qualité.
Il passait la plus forte partie de ses nuits, dans les buvettes, à boire et à fêter avec ses amis.
On comprendra qu’avec son mauvais caractère, le vice infâme de l’ivrognerie pouvait le conduire très loin.
Il était donc tout naturel que Gendron, qui connaissait les défauts de Pierre, n’aimât pas à l’avoir pour gendre.
Cependant, ne désirant donner à son voisin Julien, aucune réponse définitive, avant de s’être assuré si Alexina aimait Pierre, il lui dit qu’il consulterait sa fille et qu’il répondrait ensuite à la demande de son ami.
Gendron en arrivant chez lui, ce soir-là, était quelque peu ému.
Il l’aimait bien sa chère Alexina, il l’aimait de cet amour qu’a tout bon père ; amour secret, caché, mais qui n’est pas le moins fort.
Et il craignait que sa fille n’aimât ce misérable Pierre.
Rendu chez lui, il parla à sa femme de la demande qui lui avait été faite.
La mère Gendron, ne connaissant pas tous les défauts de Pierre, trouva qu’un mariage entre ce dernier et Alexina serait tout à fait convenable.
L’idée de voir son épouse parler de la sorte, effraya davantage le père Gendron.
Il ne dormit pas de la nuit.
De bonne heure le matin il était debout.
Alexina qui, comme je l’ai déjà dit, était une jeune fille travaillante se leva quelques instants après son père.
Gendron était assis auprès du poêle qu’il venait de remplir de bon bois et qui jetait en ce moment une bienfaisante chaleur.
Alexina vint s’asseoir à côté de lui.
Après s’être souhaité réciproquement le bonjour, chacun garda le silence pendant quelques instants.
Enfin Gendron se décida à parler.
— Ma petite fille, dit-il, j’ai quelque chose à t’apprendre qui te fera peut-être plaisir. Tu es demandée en mariage.
En attendant son père parler ainsi, la jeune fille sentit une subite rougeur lui monter à la figure.
Si c’était Arthur, pensa-t-elle ! Mais non, c’est impossible il ne m’aime pas.
Elle se remit aussitôt, cependant, de l’émotion bien excusable que lui avaient causée les paroles de son père.
Alexis Gendron continua :
— Depuis quelque temps, voilà bien une douzaine de garçons qui me demande ta main. Je leur ai répondu, attendez. J’espérais, vois-tu, que tu finirais par te trahir, et me faire connaître qui tu aimais. Ainsi donc, je vais te nommer ceux que je crois en position de pouvoir te faire vivre, sans trop de misère. Tu me diras celui que tu préfères et tu l’auras pour mari.
Et le père Gendron se mit à nommer les jeunes gens qui lui avaient demandé sa fille en mariage.
C’était tous des habitués de la maison, Alexina les connaissait donc parfaitement bien.
Il y avait Jules Montpetit, François Leduc, Pascal Marchand, Baptiste Lefebvre, etc.
Le dernier que Gendron nomma fut Pierre Julien.
La jeune fille écoutait ces noms en souriant, mais lorsqu’elle entendit le nom de Pierre Julien, elle ne put s’empêcher de faire une fameuse grimace.
Évidemment, Pierre n’était pas celui qu’Alexina préférait.
— Eh ! bien, dit son père, lequel de ces jeunes gens aimes-tu le mieux ?
— Aucun.
— Aucun ? mais tu veux donc rester vieille fille ?
— Je resterai vieille fille, répliqua Alexina.
Mais en même temps elle pensait à Arthur Julien et elle se disait qu’elle ne détesterait pas de se marier, si ce garçon-là lui demandait de devenir sa femme.
— Écoute, petite, si tu n’aimes aucun de ces jeunes gens, reprit son père, il faut que tu en aimes un que je ne t’ai pas nommé.
— Cela se pourrait, dit la jeune fille en souriant.
— Et quel est celui-là ? demande le père Gendron, en regardant sa fille attentivement.
Il craignait d’entendre le nom de quelqu’un qu’il n’aimait pas.
— Mon Dieu, s’écria Alexina, ce n’est pas si facile à dire que vous le croyez.
— Aurais-tu honte de celui que tu aimes ?
— Honte, oh ! non, mille fois non. Quand vous le connaîtrez, vous serez content de moi.
— Oui, mais en attendant je ne le connais pas. Est-ce un jeune homme qui a l’habitude de venir à la maison ?
— Oui, papa.
— Je les ai pourtant nommés tous.
— Excepté un.
— Allons, qui ça peut être ?
Et Alexis Gendron cherchait ; finalement, le nom d’Arthur Julien lui vint à l’idée, et il se trouva tout surpris de voir qu’il n’y avait pas songé plus tôt.
— C’est Arthur, s’écria-t-il en riant.
La jeune fille ne répondit rien.
— Eh ! bien, est-ce lui ? dit Gendron.
— Je crains qu’il ne m’aime pas.
— Qu’il ne t’aime pas, allons donc.
Il ne pouvait lui venir à l’idée qu’un garçon put ne pas aimer sa fille.
— Ne dis rien, Alexina, nous irons à tes noces, avant les semences.
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