‹ Le Gel au nez rougeChapitre 6 sur 32 · IX

IX

Pendant qu’ils préparaient le mort, pas une parole n’a trahi leur chagrin. Ils évitaient seulement de se regarder dans les yeux, les pauvres. Mais voilà la tâche faite, plus n’est besoin de lutter contre la douleur, et tout ce qui s’est amoncelé dans le cœur s’épanche comme un fleuve. Ce n’est pas le vent qui hurle dans l’herbe, ce n’est pas un carillon sonore qui retentit, ce sont les parents de Prokl qui pleurent ; c’est la famille de Prokl qui se lamente :

« Notre bien-aimé, sur tes ailes grises où t’es-tu envolé loin de chez nous ? Pour la beauté, la taille et la force tu n’avais pas d’égal dans le village. Tu étais le conseil de tes parents, — dans les champs un fin travailleur, hospitalier et accueillant aux étrangers… Ta femme et tes enfants, tu les aimais !… Pourquoi as-tu si peu de temps joui de la terre ? Pourquoi nous as-tu abandonnés, ami ? Tes pensées, toutes tes pensées, tes pensées étaient d’accord avec la bonne terre, toutes tes pensées ! Et nous autres, tu veux nous laisser dans le monde orphelins, lavés, au lieu d’eau fraîche, de larmes brûlantes. La vieille mourra de chagrin, ton père non plus ne vivra pas. — Pin dans les forêts sans cime, femme à la maison sans mari !… Pauvre, n’as-tu pas pitié d’elle ? n’as-tu pas pitié de tes enfants ? Lève-toi ? À l’été le champ sacré te donnera une bonne récolte ! Frappe dans tes mains, toi qu’on ne se lasse pas de voir, ouvre tes yeux de faucon, secoue tes cheveux soyeux, ouvre tes lèvres divines ? En signe de joie nous préparerions et de l’hydromel et de la braga enivrante, nous te rendrions ta place à la table. — Mange donc, désiré ami ! Et nous-mêmes, nous nous tiendrions debout devant toi, soutien, espérance de la famille ! Nous ne te quitterions pas des yeux, nous boirions tes paroles… » À ces sanglots, à ces gémissements accourent les voisins en foule. Posant un cierge devant l’icône, ils saluent jusqu’à terre et se retirent silencieusement. D’autres leur succèdent et puis la foule se disperse. Les parents se mettent à souper : du chou et du pain avec du kras. Le vieux, pour résister au chagrin inutile, s’est fait une place auprès de la torche et ravaude un mauvais lapot. Avec un long et bruyant soupir la vieille s’est couchée sur le fourneau et Dario, la jeune veuve, est allée voir les enfants. Toute la nuit, à la lueur d’un cierge, le sacristain lut auprès du mort, et derrière le fourneau l’accompagnait le sifflement du cri-cri.

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