‹ Le Gel au nez rougeChapitre 7 sur 32 · XI

XI

La tourmente hurle profondément et jette de la neige contre les vitres. Un soleil mélancolique se lève : il va éclairer, aujourd’hui, un tableau désolé. Le petit cheval attelé au traîneau se tient près de la porte, la tête basse ; sans discours inutiles et sans larmes, on sort le mort de l’izba. — En route petit cheval, en route ! Tire plus fort sur la bride, tu as déjà beaucoup servi ton maître, sers-le une dernière fois. Devant le village commerçant de Tchistopolie il t’a acheté encore un poulain. Il t’a nourri en liberté et tu es devenu un bon cheval. Tu peinais volontiers avec lui, portant la provision de pain pour l’hiver, te laissant caresser par les enfants, mangeant de l’herbe et du son, bien aimé et bien soigné. Quand les travaux étaient finis, quand la gelée gerçait la terre, tu quittais l’étable et tu allais à la ville avec le patron. Tu avais assez d’ouvrage là-bas, tu transportais de lourdes marchandises, et dans les bourrasques terribles il t’arrivait, épuisé de fatigue, de perdre ton chemin. Tu portes sur tes flancs creux la trace de plus d’un coup de knout. En revanche, à l’auberge tu mangeais de l’avoine à ta faim. Tu entendais, dans les nuits de janvier, le hurlement aigu de la tourmente et tu voyais à la lisière de la forêt les yeux de feu des loups. Tu étais transi de froid et de peur, et puis, cela passait, et tu reprenais courage… Ah ! le patron n’a pas de chance, cet hiver l’a achevé !…

Page 1