‹ Le Geôlier de soi-mêmeChapitre 2 sur 8 · Scène III.

Scène III.

À Naples. — Un salon du palais.

Entrent L’INFANTE, SÉRAPHINE et LE ROI.

l’infante.

Laissez-moi mourir.

le roi.

Mais songez donc, infante…

l’infante.

Sire, ce que je désire le plus, c’est la fin de mes maux, c’est la mort.

le roi.

Hélas ! une douleur aussi forte, et à laquelle tu ne cherches pas à résister, t’aura bientôt tuée.

l’infante.

Plût au ciel !… plût au ciel que mes peines finissent bientôt avec ma vie !

le roi.

Tous nous pleurons la mort de Sforze, tous nous le regrettons, tous nous demandons vengeance au ciel… Mais enfin nous renfermons notre douleur dans de justes limites, loin de nous y abandonner avec une violence aussi déraisonnable.

l’infante.

Nous ne sentons pas également ; et je sais mieux que vous quel est mon malheur.

le roi.

Consolez-vous, ma fille. Si l’on peut atteindre le traître, vous aurez satisfaction : il périra.

l’infante, à part.

Hélas !… Ô mon bien ! ô Frédéric !

le roi.

Eh bien ! que répondez-vous ?

l’infante.

Suivez vos projets, mon père, je ne puis que les approuver ; faites chercher le traître, et qu’il périsse. (À part.) Ô ciel ! ne le permets jamais ! (Haut.) Mais c’est en vain que je voudrais oublier ma peine, tous les efforts que je fais pour la chasser de ma mémoire l’y rappellent plus vivement.

Entrent LE CAPITAINE DES GARDES et ROBERTO.

le capitaine.

Sire, votre majesté ayant fait publier qu’on punirait comme rebelle quiconque ne découvrirait pas le meurtrier, ou ne dirait pas ce qu’il sait de lui, — un homme m’a dénoncé ce valet comme le reconnaissant pour appartenir au coupable.

le roi.

Je saurai de lui ce que je veux savoir.

roberto.

Oui, je l’avoue franchement, j’ai un maître que je sers ; mais quel est ce maître, je ne le dirai jamais.

le roi.

Qui es-tu ?

roberto.

Un étranger venu à Naples pour assister au spectacle de ces fêtes.

le roi.

J’espère apprendre de toi quel est le cruel auteur de mes peines.

roberto.

Je ne le connais point.

le roi.

N’étais-tu pas à son service ?

roberto.

Oui ; mais j’ignorais qui il était.

le capitaine.

Voyez, sire, son trouble… Il cherche à vous tromper. — Et comment pourrait-il se faire qu’un pauvre valet sur la personne duquel on vient de trouver des bijoux du plus grand prix ne connût pas son maître ?

roberto.

En vérité, seigneur capitaine, vous auriez été un bon juge d’information.

le roi.

Puisque tu ne veux pas parler lorsqu’on t’y invite avec douceur, nous verrons à employer d’autres moyens. — Mais parmi les joyaux j’aperçois un papier. Ouvrons-le. Peut-être il m’apprendra ce que je veux savoir.

l’infante, à part.

Hélas ! ce sera quelque lettre de lui. Je tremble !… Il est découvert ! il est perdu !

le roi.

Voyez, ma fille.

l’infante, à part.

Je vois mon malheur !

le roi.

C’est une lettre.

l’infante, à part.

C’est une mort.

le roi, lisant.

« Afin que Votre Majesté ne s’inquiète pas de mon absence, je vous écris par Roberto. Je suis en bonne santé. Le motif qui m’a conduit à Naples ç’a été le désir d’assister au tournoi que don Pèdrc de Sforze a fait publier, et dans lequel je veux rompre une lance avec lui. — Le tournoi achevé, je m’empresserai de retourner aux pieds de Votre Majesté, dont le ciel conserve la vie ! — Le prince Frédéric. (Parlant.) Voilà donc quel est l’auteur de mes maux ! C’est le prince Frédéric qui a tué Rodolphe ! N’était-ce pas assez que le roi de Sicile fût mon ennemi, et fallait-il encore que son fils vînt porter la désolation dans mon royaume !

l’infante, à part.

Mon cœur, dissimulons mes chagrins, et que mon père ignore la cause de mes larmes ! (Haut.) Ô Frédéric ! ô prince barbare, cruel, impitoyable, dont la main hardie, dont la folle audace m’a donné la mort ! Prince perfide qui m’as enlevé la moitié démon âme, puisse le ciel te réserver une destinée telle que mon cœur la désire !

le roi.

Ma fille, vos larmes m’ont touché profondément. — Capitaine, cherchez sans retard le coupable, et mettez à feu et à sang le pays où l’on soupçonne qu’il a pu se cacher.

Il sort avec le Capitaine.

l’infante.

Ah ! Roberto, ta fidélité nous a perdus. Pourquoi donc es-tu resté à Naples ? pourquoi donc as-tu conservé cette lettre qui portait la signature du prince ? Ne pouvais-tu pas la déchirer, la brûler ?

roberto.

Je ne pouvais prévoir ce qui est arrivé. J’étais ici secrètement, et mon hôte (il y a des hôtes qui sont bien infâmes !) n’a pas craint de me dénoncer comme le serviteur du prince, lequel avait demeuré chez lui. Il avait écrit cette lettre au roi son père, et, pour notre malheur, il ne l’a pas envoyée.

l’infante.

Je ne m’en consolerai jamais.

Entre LE CAPITAINE.

le capitaine.

Le roi ordonne qu’on vous retienne prisonnier afin que vous ne puissiez pas donner avis de l’aventure.

l’infante.

Oui, il faut retenir prisonnier le serviteur d’un tel prince. (Bas, à Roberto.) Sois tranquille, je te délivrerai.

roberto, bas, à l’Infante.

Je me recommande à votre bonté.

Le Capitaine et Roberto sortent.

séraphine.

Je vous écoule et ne vous comprends pas. J’en suis toute inquiète Il y a ici quelque mystère.

l’infante.

Je puis, je le sais, me confier à toi. Je connais ton dévouement.

séraphine.

Je vous écoute avec une attention sans égale.

l’infante.

Viens avec moi à l’ombre de ces arbres ; là je te conterai une lamentable tragédie d’amour. Bientôt tu sauras tout. Et si par hasard tu ne me comprends pas, n’en sois pas étonnée ; car je ne me comprends pas moi-même.

Elles sortent.

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