Scène IV.
Un chemin dans la forêt.
Entrent BENITO et ANTONA, chantant.
antona, chantant.
Le joyeux Morales
S’en allait à cheval,
Avec une bride de joncs
Et des éperons de bois.
Voyez ! voyez !
Regardez ! regardez !
benito, chantant.
Comme il passait par le chemin,
Il vit sur l’arbre une fillette.
Et en voulant lever la tête
Il se laissa tomber dans une mare.
Voyez ! voyez !
Regardez ! regardez !
antona, chantant.
Alors pour le tirer de là,
On alla chercher des cordes,
Et l’on ne l’eut pas sans peine.
Car il avait bien déjeuné.
Voyez ! voyez !
Regardez ! regardez !
benito.
Laissons un peu ça, je te prie, quoique tu chantes fameusement bien ; car, vrai, j’aime autant ton chant que le son d’une poêle à frire.
antona.
Tu dis ça pour te moquer. Eh bien ! moi, sans rire, j’aime t’entendre chanter presque autant que d’entendre un veau ou un ânon ; oui, j’aime ta musique presque autant que le grognement d’un cochon. Mais en voila assez là-dessus ; parlons d’autre chose jusqu’à ce que nous soyons arrivés au hameau. Sais-tu de quoi je voudrais causer, mon petit Benito ? de quand sera le jour où nous nous épouserons tous deux. Quand j’y pense ça me va au cœur tout de suite, et ça me chatouille drôlement, va !
benito.
Eh bien ! il ne faut pas penser à ce jour-là. Pense plutôt que nous sommes au jour où je te donnerai du bâton pour régalade ; car, vois-tu, nécessairement il arrivera un moment où je serai fatigué de l’avoir toujours près de moi. Il n’y a pas d’homme qui ne s’ennuie à la fin de voir toujours à sa table le même museau, le même museau dans son lit ; et si cela finit toujours par ennuyer, même quand le museau n’est pas vilain, — dis-moi, Antona, que sera ce donc quand le museau n’est pas joli ? — Il faudra bien, pourtant, que nous en venions là quand nous serons mariés.
antona.
Quoi ! toi, tu me donnerais des coups de bâton ? Non, non, s’il le plaît. Je voudrais bien voir !
benito.
Allons, ne te fâche pas. Je ne t’en donnerai que le premier jour, et puis ce sera fini.
antona.
Et pourquoi donc le premier jour ?
benito.
Un jour la justice ayant condamné un homme au fouet, celui-ci, à qui la chose ne plaisait qu’à demi, donna au bourreau quelque monnaie en le priant d’avoir la main légère. Le bourreau prit l’argent, et commença. Et le premier coup fut si fort, que le sang jaillit. Et comme le pauvre diable se retournait pour se plaindre : « C’est, dit le bourreau, afin que vous jugiez de la manière dont je remplis mes obligations ; car tous les coups auraient été comme celui-là. » Eh bien ! toi de même, après avoir reçu le premier jour la bastonnade, tu pourras mieux juger de quoi pour l’avenir mon amour te fait grâce… Mais que dis-je ? comment pourrais-je t’affliger, moi qui l’adore ? Non ! non ! j’aimerais mieux plutôt m’arracher les brunettes de mes yeux ; car je peux vivre sans mes yeux, et je ne le puis pas sans l’amour de mon Antona.
antona.
Tu ne changeras pas ?
benito.
Jamais.
antona.
Tu ne seras pas infidèle ?
benito.
Jamais.
antona.
Mais tu me disais tout-à-l’heure que tu te fatiguerais de moi ?
benito.
C’est vrai.
antona.
Et pourquoi ça ?
benito.
Parce que tu seras à moi.
antona.
Et pourquoi donc ?
benito.
Parce que je verrai tous les jours même visage.
antona.
Eh bien ! si ce n’est que pour ça, je m’arrangerai ; car je suis femme et ferai nouveau visage chaque jour.
Elle sort.
benito.
Eh ! mon Dieu ! oui, elle saura s’en tirer tout comme une autre. On a vu plus d’une femme qui le matin était blanche comme un lis, et qui le soir était devenu clou de girofle. — Mais qu’est-ce donc que je vois briller par là ? Approchons… En vérité, c’est de l’or ou de l’argent… quelle bonne idée j’ai eue de venir de ce côté !… Voilà que je trouve un trésor que l’on avait mis sans doute ici pour le cacher. Enlevons ça doucement. — Mais que vois-je ? c’est un de ces vêtemens d’or que l’on appelle harnais. (Il tire l’armure de dessous les branches d’arbre.) Mais, tout de même, ça n’est pas nouveau pour moi. J’en ai déjà vu comme ça au village, et je sais bien comment que ça se met. Je ne suis pas bête, moi. (Il met l’armure tout de travers.) J’ai entendu dire que l’or et l’argent venaient dedans la terre ; mais qu’il y vienne un vêtement tout fait sans que personne y ait travaillé, voilà le curieux de l’histoire… Je voudrais bien que les habits vinssent toujours comme ça ; alors il n’y aurait plus besoin de tailleurs, et je serais content… Qu’est-ce qu’ils diront au village quand ils me verront ainsi vêtu ? Je suis sûr qu’ils en seront tout ébaubis… Et Antona donc, que dira-t-elle ?… elle croira voir saint Georges lorsqu’il s’en va pour tuer le dragon. Comme ce sera drôle de me voir de la tête aux pieds avec ce chapeau d’or et ces guêtres de cuir. Je ferai l’envie de tous les laboureurs des environs… et puis, va te promener comme l’autre, le jour par les chemins, la nuit par les halliers.
Il s’éloigne.
Entrent LE CAPITAINE et DES SOLDATS.
le capitaine.
C’est dans cette chaîne de montagnes dont les mille détours forment une espèce de labyrinthe naturel, c’est ici, sans aucun doute, que cet homme redoutable doit être caché. Tous les rapports s’accordent à dire qu’il est venu de ce côté. Oh ! plût au ciel que nous fussions assez heureux pour pouvoir remettre aux mains du roi l’homme qui a converti en deuil et en larmes le plaisir et la joie de tes fêtes !
deuxième soldat.
S’il est venu par ici, il est impossible qu’il nous échappe, car des hommes d’armes ont cerné de tous côtés la montagne.
le capitaine.
Et son armure à lui est si connue, que seule elle le fera reconnaître.
deuxième soldat.
Seigneur, au bas de ces rochers je vois un cheval étendu mort.
le capitaine.
Il n’y a pas moyen de s’y tromper, c’est le sien, c’est celui qu’il montait le jour du tournoi. Et si le cheval est là, — qui se sera renversé par sa propre violence, — le maître ne doit pas être loin.
premier soldat.
Ne se peut-il pas qu’il ait changé de cheval dans la montagne
le capitaine.
Il n’a pas dû prendre tant de précautions, ne sachant pas ce qui arriverait. Oui, plus j’y pense, plus je suis persuadé qu’il est par ici. et c’est nous qui aurons la gloire de l’arrêter. Regardez, écoutez, et fouillez partout avec le plus grand soin. Ne laissez aucun coin sans le visiter, pénétrez dans les endroits les plus obscurs. Le roi vous sera bien reconnaissant s’il vous doit d’avoir en son pouvoir le scélérat qui lui cause tant de douleur.
premier soldat.
Il est vrai que don Pèdre Sforze était son neveu.
le capitaine.
Et en même temps c’était bien le prince le mieux fait, le plus spirituel, le plus noble, le plus vaillant, le plus aimable… De là vient que tout le monde est affligé de sa mort. Et si le roi tient une fois son assassin, il lui fera trancher la tête, d’abord pour l’insolence avec laquelle il s’est conduit le soir du sarao, et ensuite pour avoir changé traîtreusement le badinage d’un tournoi en un duel sérieux.
Entre BENITO, avec son armure.
benito.
Oh ! comme je suis bien sous cet accoutrement ! Qui pourrait me voir ainsi sans mourir de rire ? — Des hommes qui passaient par là m’ont armé pour s’amuser, et si bien, que je ne puis plus bouger maintenant… Qu’il me tarde d’être au village ! qu’il me tarde de me montrer à Antona ! Sûrement elle me prendra pour un autre. — Si mes yeux ne me trompent, j’aperçois entre les rochers un cavalier armé dans mon genre.
le capitaine.
C’est bien lui !… Pour s’en assurer il suffit de voir son armure.
premier soldat.
Comment faut-il nous y prendre ? C’est que s’il se défend, nous ne viendrons jamais à bout de l’arrêter.
le capitaine.
Cependant, puisque son cheval est là mort, il doit être bien fatigué. Allez doucement, vous deux par derrière, et moi je lui mets le pistolet sur la gorge.
premier soldat.
Ne faisons pas de bruit.
deuxième soldat.
J’en fais le moins possible ; car s’il nous entendait, nous ne pourrions jamais l’arrêter, fussions-nous dix fois plus nombreux, tant il a de force et de courage.
premier soldat.
Pas de bruit ! silence !
benito.
Je serais curieux de savoir si avec cet accoutrement on pourrait me faire une bonne casaque.
Les deux Soldats le saisissent par derrière.
premier soldat.
Je le tiens !
deuxième soldat.
Arrivez !
le capitaine.
Rends-toi, ou tu tombes à l’instant frappé de la foudre.
benito.
Ah ! messieurs, l’on m’emporte !… En quoi donc suis-je si coupable pour avoir…
le capitaine.
N’essaye pas de te défendre. Il faut que, mort ou vif, nous te conduisions vers le roi.
deuxième soldat.
Tenez-le bien.
premier soldat.
Je le tiens de toutes mes forces.
benito.
Ah ! messieurs, l’on m’emporte !