‹ Le Geôlier de soi-mêmeChapitre 8 sur 8 · Scène III.

Scène III.

La cour du château.

Entrent ANTONA et DES VILLAGEOIS.

antona.

Pardieu ! il faut que nous voyons comment les emballeurs parlent aux rois, et ça ne sera pas une des choses les moins curieuses que nous aurons vues à Belflor.

Entrent LE ROI, L’INFANTE et ROBERTO.

roberto.

Sire, si mes yeux ne me trompent, l’ambassadeur qui vient, c’est l’infant lui-même.

le roi.

Oh ! si cela devait enfin terminer tous mes ennuis !

l’infante.

Puisse-t-il mettre un terme à mes peines !

Entre L’INFANT.

l’infant.

Sire, que votre majesté me permette de baiser sa main.

le roi.

Oh ! nous vous connaissons ; et je ne souffrirai jamais cela de votre altesse.

l’infante.

Ce serait étrange.

l’infant.

J’ai voulu être moi-même mon ambassadeur. Bien que ma personne soit connue, je réclame leurs privilèges ; — et après vous avoir remercié de votre bienveillant accueil, je commence mon message. — Le prince Frédéric est entré seul dans la lice où il devait combattre don Pèdre Sforze ; il s’est mesuré avec lui corps à corps et lance contre lance ; et s’il lui a donné la mort, ç’a été de la façon la plus loyale : il ne mérite donc pas le traitement que vous lui avez infligé comme s’il s’était conduit traîtreusement. On dit que vous vous proposez de lui ôter la vie ; je ne puis le croire : cela serait indigne de votre rang, indigne de votre caractère, indigne de vous. Rendez-moi donc mon frère, ou je soutiendrai dans le champ que vous êtes un roi perfide, puisque vous faites périr mon frère, vous qui lui deviez votre protection par cela seul que, se fiant à votre loyauté, il se présentait à un tournoi donné dans vos états.

le roi.

Un roi qui donne un tournoi doit, je l’avoue, laisser à tous le champ libre ; mais il ne doit pas souffrir qu’un aventurier inconnu, ou qu’un prince qui ne se fait pas connaître, joue de l’épée sérieusement en sa présence. Ceci vous explique l’emprisonnement du prince Frédéric. — Quant à ce qu’on vous a dit que je voulais lui ôter la vie, et même peut-être que je la lui avais déjà ôtée, je n’ai qu’une réponse à vous faire, et la meilleure à mon avis, — c’est de vous le montrer vivant. (Appelant.) Holà ! gardes, qu’on dise sur-le-champ au gouverneur de venir ici avec le prisonnier (À l’Infant. ) Songez-y donc ; je ne pouvais pas vouloir la mort du prince Frédéric, alors que, pour tout arranger, je m’occupais de son mariage avec Marguerite ; et ce mariage, je l’eusse fait, vive Dieu ! si je ne considérais que le prince n’a pas toute la prudence nécessaire.

l’infant.

On m’avait trompé, sire ; je vous en demande pardon, et m’en remets à votre bienveillance.

Entre HÉLÈNE.

hélène.

Si les larmes d’une femme peuvent toucher le cœur des hommes et des rois, je viens, sire, à vos pieds en pleurant. Comment, sire, pouvez-vous manquer à la justice à tel point que vous récompensiez un homme qui m’a tant offensée ? Comment mettez-vous Frédéric en liberté, et lui donnez-vous la main de l’infante, sans considérer que j’ai contre lui de si graves motifs de plainte ?… Sire, j’ai perdu mon frère ; donnez moi un époux qui le remplace, qui défende mon honneur comme il l’eût défendu lui-même, et alors vous pourrez faire grâce au prince. Tout ce que je vous demande, sire, pour dédommagement de tous mes malheurs, c’est que vous traitiez pour moi d’une alliance avec le duc de Mantoue, qui est, à votre insu, dans votre royaume, et alors je me tiendrai pour satisfaite et honorée.

le roi.

Le duc de Mantoue ici ?… En ce cas, je vous promets de vous le donner pour époux aujourd’hui même.

hélène.

Ah ! sire, quelle reconnaissance ! (À part.) Ô amour ! me voilà bien vengée de la jalousie que me causait Marguerite ! J’ai remporté la victoire en trompant qui me trompait.

le roi.

Tenez, voilà le prisonnier qui parait sur le rempart avec le gouverneur. Vous voyez que je ne l’ai pas tué.

On voit paraître sur le rempart FRÉDÉRIC et BENITO.

l’infant.

Ah ! mon cher frère !

l’infante, à part.

L’infant les voyant tous deux et ne sachant lequel est le prisonnier, lequel est le gouverneur, parle au premier comme à son frère.

hélène, à part.

Dieu me soit en aide !… Que vois-je ?… Quoi ! c’est là le prisonnier ? Je jurerais que je le connais.

antona.

Regardez donc, Berto, Belardo ; ou je suis ivre, ou ce prince-là n’est autre chose que Benito.

un villageois.

Ne parle pas tant, Antona ; regarde et tais-toi.

antona.

Pourquoi donc lui parle-t-on comme ça, puisque je le connais ?

l’infant.

Ômon frère ! combien tes malheurs n’ont-ils pas fait verser de larmes à mes yeux ! Mais enfin je te vois, il suffit, tout est oublié.

benito.

Quoi ! c’est là l’infant mon frère ? En ce cas, il n’est pas bien malin mon frère l’infant. — Mais voilà Antona.

frédéric.

Tais-toi.

benito.

Tiens ! les princes ne peuvent donc pas parler à Antona.

frédéric.

Silence !

benito.

C’est bon ! ne criez pas si fort.

antona.

Berto, remarques-tu ce qui se passe ? — L’infant en personne est venu, et il parle à Benito comme s’il était le prince son frère.

frédéric, à part.

Je vais répondre pour tous deux de manière à prolonger leur erreur. (Haut.) Je suis si troublé, infant, que ne puis vous exprimer ma joie. Je me contente de sentir et de me taire.

Il s’éloigne avec Benito.

l’infant.

Maintenant, sire, permettez-moi de vous demander pourquoi vous renoncez à lui donner la main de l’infante Marguerite.

le roi.

Parce que je le crois incapable de gouverner.

l’infant.

C’est lui faire injure… Ou a toujours reconnu en lui une intelligence supérieure.

le roi.

N’est-ce donc pas celui à qui vous avez parlé ?

l’infant.

Oui, sire, c’est celui-là même.

le roi.

Eh bien ! celui-là même a un langage et des manières d’une telle rusticité, qu’on le prendrait pour un paysan brutal plutôt que pour un gentilhomme.

l’infant.

Alors il faut que la prison lui ait ôté le jugement, car il n’y avait pas de cavalier plus distingué dans toute l’Italie.

l’infante, à part.

Que se disent-ils donc là a voix basse ?

le roi.

Vos incertitudes vont cesser. (À un Domestique.) Qu’on amène à l’instant le prince Frédéric. (Le Domestique sort.) Et si vous lui trouvez la moindre raison, je m’engage de nouveau à lui donner ma fille.

hélène, à part.

Pour que je puisse le croire, il faut qu’il l’appelle son frère en le voyant de plus près.

LE DOMESTIQUE rentre avec BENITO.

benito.

Je suis comme un cheval qu’on veut vendre au marché ; tous m’essayent l’un après l’autre. (Au Roi.) Eh bien ! qu’y a-t-il pour le service de votre majesté ? Dites, est-ce celui-là qui est mon frère ?

le roi, à part.

Il s’est déjà trahi. (À l’Infant.) Eh bien ! vous avais-je trompé ?

l’infant.

Certes, oui, puisque au lieu du prince Frédéric vous faites amener un homme qui n’a pas avec lui la moindre ressemblance.

le roi.

Ce n’est donc pas celui-là que vous voyiez tout-à-l’heure et que vous avez reconnu pour votre frère ?

l’infant.

Non, assurément.

le roi.

Quelle bizarre confusion !

hélène.

Cet homme, sire, est un vilain que je connais.

le roi.

Eh bien ! je n’ai pas d’autre prisonnier, et je ne puis vous rendre votre frère.

l’infant.

Cependant je l’ai vu.

le roi.

Qu’on appelle le gouverneur.

hélène.

Songez bien, sire, à le traiter avec distinction, car le gouveineur n’est autre que le grand duc de Mantoue.

le roi.

Encore quelque mystère.

Entre LE CAPITAINE.

le capitaine.

Le voici.

Entre FRÉDÉRIC.

l’infant.

Voilà bien Frédéric !

frédéric.

Ômon frère ! avec quel bonheur, avec quelle reconnaissance je vous presse dans mes bras ! (Au Roi.) C’est moi, sire, qui suis le prince Frédéric, qui, épris de l’infante Marguerite, et sans craindre vos menaces, ai voulu rester ici comme le geôlier de moi-même ; heureux si vous daignez tenir votre parole.

hélène.

Vous ne le pouvez pas, sire ; car vous m’avez promis, à moi, de me marier aujourd’hui au prince de Mantoue.

l’infante.

Ce prince, Hélène, est Frédéric de Sicile.

le roi.

Puisqu’il n’est pas le duc de Mantoue, donnez-lui la main, Marguerite.

l’infante.

Ma main et mon âme !

frédéric.

Quel bonheur est le mien !

hélène, à part.

Hélas ! tout espoir est perdu.

le roi.

Soyez sans crainte, Hélène ; je me charge de vous trouver un époux digne de votre mérite.

benito.

Et à moi, en sortant de tout ça, est-ce qu’on ne me donnera rien pour avoir été le tambourin qui vous a tous mis en danse ?

frédéric.

Toi, tu auras deux mille écus et Antona. — Et sur ce finit la comédie du Geôlier de soi-même. Pardonnez-en tous les défauts.

FIN DU GEÔLIER DE SOI-MÊME.

Tan ayroso, y bien dispuesto
En un cavallo, que un alma
Informaba á entrambos cuerpos

Que son fregonas con ella
Doña Venus y doña Ana.

On voit que Benito a entendu doña Anne pour Diane.

Que el murió en su presuncion
Como el otro fanfarron.

Benito a entendu fanfaron pour Phaéton.

Que importa (ay de mí), que importa
Que él proponga y determine,
Si ay estrellas que dispongan
Y executen ? Porque ellas
Quanto el hombre escribe, borran.
Que es nuestra vida sombra
De aquella luz que influye poderosa.

No fue temor, fue piadosa
Atencion al ser christiano.

Señor desnudo.

Il parait que l’auteur qui jouait le rôle de Frédéric n’entrait sur la scène que très incomplètement vêtu.

Por cierto el señor don Tal
Es bueno para Fiscal.

Luneta,
Atala alla de la Sonsoneta.

Ces deux vers forment le refrain de la chanson. D’après le mot luneta (orchestre d’une salle de spectacle), nous soupçonnons qu’ils étaient adressés au public ; mais il nous a été impossible de comprendre le sens du dernier vers, et nous le recommandons à de plus habiles.

En quando serà aquel dia
Que los dos matrimuñemos

Moger soy, y sabré hacer
Una cara cada dia.

Este papahigo de oro
Y las polaynas de cuero !

Le papahigo est une espèce de bonnet assez semblable à certaines casquettes de voyage qui ont de chaque côté un morceau d’étoffe pour couvrir les oreilles.

Yandate como Longinos,
De dia por los caminos
De noché por los xarales.

Les deux derniers vers sont tirés d’une ancienne romance espagnole. Dans le premier, Benito probablement dit Longinos au lieu de Calaynos, dont les aventures étaient populaires en Espagne.

Ay señores, que me llevan.

Très-probablement ces paroles de Benito s’adressaient au public.

Que no soy, aunque lo piensen,
El principe Simborrico
De Sencilla.

Que no conosco à Cecilla, etc., etc.

Con saber que me engañas
Quiero creerte al fin, porque no fuera
Amante quien lisonjas no creyera, etc., etc., etc.

.....Esta principia
Me ha venido no se como.

Le mot principia n’est pas espagnol. Principauté se dit principado.

No me va muy mas con ser
Fray Francisco de Sencilla.

Que con esto freno rico
De cocina bien lo passa.

Freno rico de cecina veut dire frein riche de salaison.

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