Scène II.
Une chambre.
Entrent DES MUSICIENS, ROBERTO et BENITO, qui s’habille.
roberto.
Comment votre altesse a-t-elle passé la nuit ?
benito.
Fort bien. Jamais je n’ai fait un meilleur somme, ni dans un lit aussi beau et aussi riche. Aussi je croyais que je ne me réveillerais plus, et je me regardais comme le prince des loirs.
roberto, aux Musiciens.
Chantez pendant que son altesse s’habille.
un musicien.
Chantons cet air nouveau qui est si joli.
On chante.
benito.
Roberto ?
roberto.
Seigneur ?
benito.
Dites donc à ces braillards de laisser là leurs bêtises, et que s’ils veulent être bien aimables, ils me chanteront la fameuse chanson, vous savez…
Il chante.
Le joyeux Morales
S’en allait à cheval…
roberto.
C’est cette chanson que vous préférez ?
benito.
Je crois bien ; il n’y en a pas d’aussi jolie. C’était toujours ma chanson quand j’allais dans la forêt avec Antona.
roberto.
Se peut-il, que votre altesse ait si promptement oublié qui elle est ? — La douleur vous a ôté le jugement.
benito.
Ah ! c’est vrai ; j’oubliais que tout le monde m’appelle le prince… je ne sais plus comment.
roberto.
Frédéric de Sicile.
benito.
Ah ! oui, il faut bien que cela soit ainsi ; mais que je meure si je sais d’où m’est venue cette principauté. Et encore on ne veut pas que je dise que je suis ici dans mon pays, et que d’ici, de derrière ces vitres et ces jalousies, je vois le village de Belflor !… Dieu me soit en aide ! cette maison là-bas n’est-ce pas celle d’Antonio et de Juana ? et cette petite par ici n’est-ce pas celle de Laurent et de Bartola ? et cette autre, un peu plus loin, n’est-ce pas celle de Ginès et de Marina ?… Ce petit drôle qui s’en va du côté de la taverne, n’est-ce pas celui qu’on dit fils du sacristain et de Llocia ? Je crois, ma foi, qu’on a raison… Eh ! mon Dieu, n’aperçois-je pas derrière le rideau de sa boutique le barbier qui racle sa guitare, si bien que je l’entends, et même que je distingue l’air des Folies ?… Mais je suis bien bon de m’inquiéter de ça… je mange de bons poulets à mes repas, je dors dans un lit bien mou, je m’habille avec des habits de soie ; eh bien ! que m’importe d’où cela me vient ? Mensonge ou vérité, je ne suis pas si malheureux d’être Frère-le-Ric de Cécile.
roberto.
Laissons-le seul, car le voilà dans un accès de mélancolie. (Les Musiciens sortent.) Ah ça, qu’as tu donc, imbécile ? qu’as-tu donc à te plaindre ? N’es-tu pas mieux traité que tu ne le mérites ? Que te faut-il encore ?
benito.
Je m’y attendais : on vient de me laisser seul avec vous. Quand nous sommes seuls, alors il faut que je paye vos soumissions, vos révérences, vos complaisances et vos seigneuries. Quand je dîne et qu’il y a là du monde, vous me servez de la façon la plus respectueuse, et quand le monde est parti, vous me bourrez d’injures et de rebuffades.
roberto.
Ne devrais-tu pas être content du partage ? — Quand je te fais l’honneur de te servir une moitié de la journée, tu peux bien me servir à ton tour le reste du temps.
benito.
Oui, mais il n’est pas nécessaire pour ça que vous me donniez des coups. (À part.) Il me vient une bonne idée… je pourrai me venger de lui quand il y aura du monde.
Entre FRÉDÉRIC.
frédéric.
Noble et généreux prince, remerciez-moi pour la bonne nouvelle que je vous apporte. Le roi et l’infante vont venir vous voir ; vous êtes sauvé, vous allez être libre.
roberto.
Que votre altesse ne manque pas de dire toutes sortes de choses aimables à l’infante, comme à sa cousine et à sa future épouse.
benito.
Pas si sot ; je sais ce que j’ai à dire et comment je dois me conduire avec vous. Vous me payerez tous vos vilains tours aussitôt qu’il y aura du monde.
frédéric.
Les voici. (À part.) Ô amour ! toi qui inspires toutes les ruses et toutes les tromperies des amans, fais réussir la nôtre. Puisse le roi être persuadé que la divine Marguerite est éprise de ce prince !
Entrent LE ROI, L’INFANTE et LE CAPITAINE.
le roi.
Votre altesse est sans doute étonnée de cette visite.
benito.
Pas du tout, car Roberto m’avait déjà averti.
le roi.
Vous devez voir dans ma démarche une preuve de mon estime toute particulière et des sentimens de la princesse qui m’accompagne.
benito.
Je baise les mains de la princesse.
l’infante.
Le roi mon seigneur, sachant jusqu’où allait votre mélancolie, a voulu venir. Cela vous prouve qu’il n’a plus désormais aucun ressentiment, et que vous n’avez rien à craindre ; — car, par une loi pleine de sagesse et d’humanité, le prisonnier est sauvé qui a vu le visage du roi.
le roi, à part.
Pauvre infante !… Elle a beaucoup de peine à cacher son amour.
benito.
Je savais bien, sire, qu’un pauvre prisonnier n’avait rien à craindre de vous. (À part.) Je ne me croyais pas autant d’esprit.
roberto, à part.
Eh bien ! ne voilà-t-il pas que cet animal s’avise de parler raisonnablement ?
frédéric, à part.
Je suis tout surpris de l’entendre. — Est-ce le rang où il est monté qui a ainsi corrigé le naturel ?
benito.
Allons, qu’on nous donne des sièges !
roberto.
Ils sont là sous la main de votre altesse.
benito.
Vous allez me payer, l’ami, tout l’arriéré. — (Il s’assied. Haut.) Maintenant je suis bien ; et puisqu’il reste quelques sièges, votre majesté peut s’asseoir.
frédéric, à part.
Le voilà revenu à son caractère.
le roi, bas, à l’Infante.
Et à cette heure, infante, que me direz-vous d’un si aimable soupirant ?
l’infante.
Mais, mon père, est-ce que vous ne le trouvez pas fort bien ? — Comme il avait bon air et bonne grâce ! et avec quelle sensibilité il vous a dit de vous asseoir ! Non, vraiment, quoiqu’on le vante beaucoup, à mon gré on ne le vante pas encore assez.
le roi.
Comment ! vous trouvez quelque mérite à un pareil homme ? — En vérité, plutôt encore que de l’amour, c’est de la folie de ne pas voir à quel point cet homme est vulgaire et grossier.
l’infante.
Hélas ! amour ou folie n’est-ce pas la même chose ?
le roi, à Benito.
Ce que je désire le plus en ce moment, c’est de me consulter avec votre altesse, à l’occasion de l’arrivée de votre frère.
benito.
Mon frère !.. Jamais de ma vie je n’ai eu de frère.
roberto.
On vous dit que l’infant votre frère marche sur Naples. Est-ce que cela n’est pas clair ?
benito.
Eh bien ! je ne connaissais pas mon frère l’infant. (Tirant l’oreille de Roberto.) C’est votre faute, drôle ; vous m’avez caché jusqu’à ce jour que j’eusse un frère. Vous me le payerez. Qu’est ceci ?
le roi, bas, à l’Infante.
Et en ce moment, que dites-vous ? Sont-ce là les manières d’un prince, d’un gentilhomme ?
l’infante.
Il m’a semblé d’une vivacité charmante. Il m’aurait fait rire !
le roi.
Ma foi ! si de telles façons d’agir vous plaisent, vous n’êtes pas difficile.
l’infante.
Il avait une colère adorable.
le roi.
Eh bien ! ma fille, je ne juge pas du tout cet homme comme vous le jugez ; et plutôt que de vous donner à lui, j’aimerais mieux voir mon royaume à feu et à sang.
l’infante.
Eh bien ! dût mon père et mon roi me blâmer de m’obstiner dans ma folle passion, je ne serai heureuse que lorsque j’aurai épousé Frédéric, qui m’écoute en ce moment.
frédéric, à part.
Cette réponse me ranime.
benito.
Votre majesté en est témoin, ma cousine m’aime à la rage.
l’infante, au roi.
Que peut-on trouver à redire à cet amour ? Le prince Frédéric n’est-il pas de noble race ? n’est-il pas héritier présomptif du royaume de Sicile ?
le roi.
Sans doute ; mais quel homme !
l’infante.
Tout le monde l’estime pour son courage et son esprit.
benito.
Oh ! oui, décidément, ma cousine m’aime à la rage.
le roi.
Je suis confondu !… Penser que cet homme est prince, et que ma fille lui trouve du mérite !
l’infante.
Oui, mon père ; et je ferais l’éloge du prince Frédéric, s’il ne nous écoutait en ce moment.
Entre LE CAPITAINE.
le capitaine.
Sire, un ambassadeur du roi de Sicile attend que vous lui permettiez de se présenter devant vous.
roberto.
Allons, tout va se découvrir.
l’infante.
Cet ambassadeur vient à point pour vous dire la vérité.
le roi.
Il sera bien que je descende pour le recevoir. (À Benito.) Votre altesse peut rentrer chez elle.
benito.
Ma foi ! je n’en suis pas fâché ; je n’ai pas dîné, et j’ai faim. Je vais manger un bon pâté de veau froid, une demi douzaine de perdreaux, deux ou trois lapins, une trentaine de pommes de terre, un fromage et douze poires ; car on ne jeûne pas quand on est Albéric de Cécile. Je vais m’en donner comme un bienheureux ; je m’en mettrai jusqu’aux dents.
Il sort.
frédéric.
Je me retire, de crainte que l’ambassadeur ne me fasse reconnaître.
Il sort.