‹ Le JaponChapitre 6 sur 7 · VI.

VI.

LE PEUPLE JAPONAIS.

A la suite de l'organisation aristocratique, l'échelle sociale se continue dans le peuple par une organisation de pouvoirs en contact immédiat avec les individus. Dans les villes, chaque rue représente un rudiment de commune, ayant ses chefs et ses archers. Les chefs sont élus parmi les propriétaires de la rue. Ils sont acceptés par le gouvernement sur la présentation des habitants, et choisissent à leur tour, dans les mêmes conditions, plusieurs d'entre eux pour former près du gouverneur un conseil d'administration. En dehors des villes, cette même organisation, formée dans la campagne par groupes d'habitations, se trouve en relation administrative avec le gokandjo bouïo. Les fonctions municipales sont héréditaires avec l'assentiment du gouvernement supérieur et des administrés qui conservent un droit de veto, et qui, dans tous les cas d'abus, possèdent un droit de dénonciation signée, contre tout fonctionnaire auprès de son chef et même contre le taïkoune auprès du mikado.

L'administration municipale tient des registres de naissance, de mariage et de mort. Dans ces registres sont également consignés les noms des habitants, leur position sociale, leur présence ou leur absence, par suite de voyage dont ils ont notifié le but et la durée. C'est l'administration locale qui asseoit et perçoit l'impôt, et qui prélève pour son service des taxes municipales. L'impôt général est simplement foncier; il est payé par les propriétaires d'après la superficie de leur propriété, et la valeur des terres et terrains divisés en trois classes suivant leur estimation. Les contestations qui s'élèvent ou les crimes qui se commettent, donnent aussi lieu à l'intervention de l'administration municipale, qui d'abord instruit l'affaire, juge dans les moindres cas, ou bien en réfère à l'autorité supérieure dans les cas plus importants. Le gouverneur à son tour juge ou renvoie l'affaire au ministère auquel il est toujours permis d'en appeler.

En examinant en dehors des moeurs chaque organe du corps social, on pourrait conclure à une immobilité tout orientale qui assimilerait le Japon aux autres peuples asiatiques. Il n'en est rien; l'activité domine au contraire dans cette société, où les classes sont distinctes, mais ne forment pas castes. S'il est vrai que la noblesse tienne beaucoup de place, il est également vrai que la vie sociale n'en est pas étouffée, grâce au profond respect qu'on a au Japon pour toute personnalité, grâce à la liberté individuelle, qui rencontre, dans la forme hiérarchique de la société japonaise, un cadre directeur plutôt qu'une prison. La noblesse n'étant pas exclusive et restreinte à la naissance, chacun a le droit d'y prétendre, en s'élevant par son mérite, dans la hiérarchie administrative du taïkoune ou dans celle des grands seigneurs féodaux. Ceux-ci même pourraient être légalement remplacés en temps de guerre, mais, leur nombre étant naturellement limité par le nombre des fiefs, et ces fiefs étant héréditaires, il s'ensuit, qu'en temps de paix, de nouveaux venus ne peuvent trouver place parmi eux.

Le respect de l'initiative individuelle se manifeste encore dans le droit entier et non motivé de reconnaissance et d'adoption. Ces deux actes simplement exprimés déterminent une filiation nouvelle qui devient la seule reconnue. Par l'usage de ces droits, un équilibre s'établit entre des familles du même rang dont les unes sont surchargées d'enfants et dont les autres manquent de postérité. C'est encore par l'usage de ces droits que se forme un autre genre d'équilibre comme un trait d'union entre une famille qui déchoit et une autre qui, en grandissant, recherche une nouvelle sphère à son activité. Dans le droit d'adoption et de reconnaissance se confondent souvent les distinctions qui subsistent entre les classes. Ainsi le mariage n'étant généralement admis qu'entre personnes du même rang, toute union, en dehors de ces conditions deviendrait impossible ou malheureuse, si l'on n'avait ce remède facile pour régulariser la position et donner gain de cause à la liberté de l'initiative individuelle en même temps qu'au maintien de la hiérarchie sociale. Enfin, grâce à ces droits largement pratiqués, les familles se mêlent dans leurs éléments les plus actifs, l'horizon s'élargit pour chaque individualité, la concorde remplace l'antagonisme et la haine, la famille se consolide au lieu de se détruire, l'aristocratie présente une nouvelle possibilité d'accès, et reste par cela même, pour la foule un type à atteindre.

Také-no-Outchi Si-Mots-no-Kami, ambassadeur japonais à l'étranger dans le printemps de l'année 1862, offre un exemple de cette liberté d'initiative individuelle qui forme l'expression des moeurs sociales au Japon. Dans sa jeunesse, il était horloger, et bientôt désirant, un champ plus large à son activité, il conclut un arrangement avec un gokanine nommé Také-no-Outchi, qui lui reconnut son nom et lui facilita l'accès de la noblesse militaire. Passant successivement par les grades de gokandjo, shirabéakou, komigashira, il parvint aux fonctions de gaïko-kou-bouïo. Ce fut dans l'exercice de ses fonctions, étant gouverneur de Hakodadi, qu'il fut désigné par son gouvernement pour diriger la première ambassade japonaise qui vint à Paris. Také-no-Outchi est aujourd'hui gokandjo-bouïo, et se rapproche des plus hautes fonctions politiques.

Les moeurs sociales sont, plus que les institutions, l'expression d'une société; à ce compte, les Japonais possèdent des éléments sérieux d'avenir et de progrès. Ces éléments se trouvent dans leur caractère national plus que dans leurs institutions, car l'organisation tolère des abus, comporte des vices déplorables et possède des bases totalement fausses, comme la confusion des pouvoirs, l'arbitraire des décisions administratives et judiciaires. Le caractère général de féodalité trouve, il est vrai, un correctif dans l'égalité démocratique d'une libre expansion permise aux facultés de tous; c'est peut-être à l'alliance de ce contraste que les Japonais doivent cette valeur individuelle qui les distingue si profondément de leurs voisins les Chinois. Non-seulement ces deux nations sont différentes, mais elles présentent, sous tous les rapports, des oppositions directes. L'étude et la comparaison de ces pays offrent également un exemple curieux de l'inefficacité des institutions à réaliser seules et à représenter par elles-mêmes une direction sociale; car c'est l'expression des moeurs qui détermine en réalité l'expression d'un peuple, et c'est dans ses moeurs que nous devons rechercher sa véritable physionomie.

En comparant sous ce point de vue les Japonais aux Chinois, nous retrouvons chez les deux nations un caractère dominant. En Chine le mobile pivotal des actions est l'intérêt matériel. Cette soif du gain représentée en argent est elle-même alimentée par le besoin exclusif de satisfactions matérielles. Les besoins moraux n'existent pour ainsi dire pas en Chine, et l'indifférence en matière de sentiments religieux est complète. Les Japonais possèdent également un mobile principal qui domine leurs actions, mais ce mobile c'est l'honneur. Si ce sentiment prend chez eux une direction souvent fausse, il n'en représente pas moins un des plus nobles besoins de la nature humaine, et demeure pour l'homme qui le possède un stimulant énergique de progrès véritable. L'honneur n'est pas un vain mot pour les Japonais, qui, sans hésitation, lui sacrifient leur vie. Ils manifestent ce sentiment en harmonie d'un développement général des besoins moraux, et d'une modération matérielle, réelle, malgré des détails de moeurs, dont l'expression isolée paraîtrait avoir une signification différente.

Si des moeurs nous passons à l'esprit des institutions nous trouvons en Chine les principes théoriques de liberté et d'égalité présidant à l'organisation sociale, tandis qu'au Japon domine essentiellement le principe de l'inégalité avec le respect de la hiérarchie. Les principes de l'organisation en Chine sont plus conformes à notre civilisation, mais ces principes dégénèrent en applications arbitraires, et disparaissent devant l'individu ou la fonction. Sous ce rapport, le mal est le même au Japon, mais se corrige sous le puissant contrôle de la hiérarchie.

Le rapport des moeurs aux principes des institutions présente chez les deux peuples les mêmes contrastes. Tous les grades chinois se gagnent au concours, et malgré cette entière égalité, qui paraîtrait devoir surexciter l'émulation de chacun, le peuple chinois est corrompu, matériel et lâche. Le peuple japonais, gouverné par une aristocratie, non exclusive mais privilégiée, est artiste, courageux, franc et actif. Le niveau de l'individualité est donc plus élevé au Japon qu'en Chine. Est-ce parce que le premier peuple a sous les yeux un type constant de perfection libre, auquel il peut librement aspirer, tandis que chez le second tout développement individuel n'a lieu que sanctionné par l'opinion générale, car le mérite réside dans la personnalité, et celle-ci se brise sous la sanction de l'opinion. D'un côté, l'individualité dans l'intelligence, et la moralité se conserve indépendante dans la classe aristocratique, et le peuple, libre dans son activité, se modèle sur cette classe; d'un autre côté, chez les Chinois, toute individualité est obligée de se soumettre à la masse qui la juge, et se trouve brisée lorsqu'enfin elle parvient à une situation où il lui aurait été possible de se produire. Quoi qu'il en soit, le niveau social en Chine se courbe vers le bas, tandis qu'au Japon, il s'élève constamment vers le haut.

A l'examen, dans les deux pays, des bases de l'organisation sociale jugées à notre point de vue moderne, on aurait attendu un résultat différent. Cette contradiction apparente n'infirme en rien les principes, et prouve simplement à nos yeux que les principes de constitution ne suffisent pas à rendre le caractère particulier d'une société. Ce phénomène est du reste conforme aux lois de la nature humaine, qui veulent des hommes libres dans leur moralité et non pas des syllogismes incarnés.

Nous retrouvons encore dans les deux pays voisins une autre opposition dont l'existence peut rendre compte de la dissolution sociale de la Chine en regard de la solidarité compacte de la nation japonaise. Dans le Céleste Empire l'individualité simple est le premier élément de la société qui repose au Japon sur l'individualité concrète, c'est-à-dire sur la famille. L'influence du nom est pour le Japonais un lien qui n'existe pas pour son voisin; de là nécessairement une série d'actes qui, d'une part, aboutiront au triomphe de l'égoïsme, et qui de l'autre, au contraire, tendront au dévouement. Ces faits viennent se compliquer du caractère général propre à chacun des deux peuples, et c'est ainsi qu'un Chinois, après s'être élevé dans le gouvernement des affaires publiques, laisse simplement à son fils l'argent qu'il a pu amasser dans sa carrière, tandis que, dans les mêmes conditions, le Japonais transmet à son enfant le respect et l'honneur dont il a su entourer son nom. Ce sera pour le jeune Japonais une source nouvelle d'émulation, un devoir à remplir, et un droit à sauvegarder. Le sentiment de la solidarité du nom est tellement développé au Japon, que souvent un père, sous l'empire de ce sentiment et du respect dû à l'initiative individuelle, transmet à son fils sa position dès que celui-ci est arrivé à l'âge viril. On retrouve dans ces faits un grand respect pour la dignité de l'individu.

Le privilége de porter deux sabres se lie aux idées japonaises d'honneur et de dignité. Le grand sabre est une arme de guerre dont il est poli de se débarrasser dans une maison amie. Le plus court est exclusivement une arme de suicide: aussi peut-on, dans une visite amicale, le garder sur soi sans impolitesse. Le suicide légal, dont le petit sabre est le signe paraît au premier abord un usage tout à fait barbare. En effet, la barbarie est réelle dans l'arbitraire de la loi et de la pénalité. Il est odieux de penser que la vie et l'honneur peuvent dépendre d'un caprice de prince ou de fonctionnaire dont les décisions représentent la loi. Il est pénible de songer à la cruauté d'une sentence, dont le patient est lui-même l'exécuteur. Mais s'il en est ainsi du fait, il en est tout autrement des prémisses qui ont amené cette triste conclusion, comme la conséquence illogique d'un ensemble de préoccupations dignes d'un sérieux examen. Le point de départ gît dans le besoin de donner satisfaction à des nécessités, des droits et des devoirs dont la conciliation offre de grandes difficultés. Ainsi il est évident que la société a le droit de réprimer et de punir; mais il est également évident que le coupable seul devrait être atteint dans les limites de la répression. Si la société, s'armant d'un droit contestable, prononce la peine de mort, cette peine est assez forte pour qu'il soit juste et humain de ne pas l'aggraver par la torture de la honte, de la violence et de la dégradation de l'homme en contact avec un bourreau. Enfin s'il est décidé que l'homme doit mourir, qu'il meure; mais que cette mort soit un retour vers la dignité humaine un moment oubliée dans la faute, au lieu d'être le sacrifice outrageant de cette dignité sur l'autel de l'infamie.

Au Japon, l'homme qui mérite la mort et qui meurt de sa main est préservé de la honte et de la déchéance qu'entraînait son crime. En acceptant noblement la responsabilité de son acte, il en efface pour ainsi dire la culpabilité. Il lègue à sa famille le souvenir de son courage et de sa dignité, en balance exacte avec le souvenir de sa faute, et par là conserve à son nom la position morale qui lui appartenait et le respect dont il était entouré.

Telle est la signification morale du petit sabre japonais, dont l'emploi est trop souvent dirigé par une application exagérée d'un principe qui, en lui-même, pourrait faire honneur à une civilisation éclairée. La déduction illogique de principes vrais aboutissant au suicide révoltera quelques consciences, mais qu'elles songent qu'il y a là une tentative de solution d'un problème dont l'équation plus parfaite intéresse notre civilisation et l'humanité tout entière. L'usage du suicide en contact avec l'esprit de vengeance prend encore une physionomie différente. Si un Japonais est blessé dans son honneur par un homme dont il ne puisse tirer personnellement satisfaction, il s'ouvre les entrailles, et rejette par cet acte, sur son adversaire, une déclaration de vendetta dont la famille, les amis et les serviteurs du suicidé poursuivent passionnément l'exécution. Ces vendettas sont terribles, car les Japonais renoncent facilement à la vie, et meurent contents s'ils peuvent en même temps donner la mort. Cette particulière physionomie du suicide, sans excuse possible, montre combien l'exagération d'un sentiment naturel est facile en dehors d'une règle précise qui puisse en fixer la juste appréciation.

Un peuple qui donne une place si importante au sentiment de l'honneur doit attacher un grand prix à l'expression de mutuelle considération. C'est ce qui se produit au Japon, où le respect se manifeste surtout dans l'extrême politesse qui préside aux relations. C'est une des premières choses qui frappent l'étranger débarquant sur la terre japonaise. Il voit les hommes de la plus basse classe se donner réciproquement des marques de déférence. Cette politesse reste constamment digne, et les honneurs rendus à un supérieur comportent une gravité à laquelle on reconnaît un hommage plutôt qu'un acte servile. Les fêtes, les solennités, le nouvel an, les grands événements de la famille donnent lieu à des visites, à des réunions, à des festins dans lesquels le code de la politesse fixe chaque détail. La manière dont on s'aborde, dont on se quitte, le style épistolaire, le soin avec lequel on répond à une attention, sont soumis à l'observance de règles précises qu'un Japonais n'oublie jamais. Si, par hasard, se produit l'oubli des convenances, l'homme tombe en grande mésestime, et s'expose à la vengeance, comme à la suite d'une insulte commise. Un des signes de l'entière politesse se retrouve dans le respect dont sont entourées les femmes au Japon. Leur importance est suffisamment mise en lumière par la loi qui leur permet de régner; en effet, les annales des empereurs nous montrent plusieurs femmes assises sur le trône des Mikados.

A côté de ce respect des femmes existe au Japon une véritable dépravation qui s'étale comme la chose du monde la plus naturelle. Le gouvernement en a ostensiblement le monopole et le fait subsiste à côté des qualités les plus opposées à ce vice. Les extrêmes se touchent facilement partout, mais, sous ce rapport, le Japon est la terre privilégiée du contraste. On y voit la réserve et la modestie se confondre avec la licence, l'arbitraire en harmonie avec le sentiment de la dignité individuelle, la simplicité des moeurs sociales en accord parfait, chez les mêmes individus, avec le luxe féodal, l'aristocratie en société avec la démocratie, la défiance administrative en paix avec la confusion des pouvoirs, et toujours la politesse en relation avec tous.

La politesse des moeurs, jointe à l'esprit d'activité, se traduit, dans l'esprit des villes et des campagnes, par l'ordre et la propreté qu'on y voit régner. Les rues larges et droites sont bordées de maisons bien alignées. Celles-ci n'ont que peu de hauteur, et sont construites de matériaux légers; car les tremblements de terre fréquents au Japon, ont imposé des lois à la construction. Les façades extérieures sont simples. L'habitation des grands, comme les casernes, ne montrent sur la rue que des palissades élevées. A Yedo, la résidence du taïkoune est entourée de fossés profonds, contenus par de solides murs en pierre, au-dessus desquels s'élèvent encore des remparts en talus, et derrière s'abritent les habitations. Les demeures seigneuriales, également protégées du côté de la rue, occupent de grands espaces entourés de casernes; c'est au centre que se trouve la maison principale avec les jardins. Les étrangers ne peuvent contempler les habitudes et le luxe intime de ces demeures. Ils ne pénètrent que l'intérieur de la vie populaire dont la simplicité paraît surprenante à l'Européen, qui n'aperçoit aucun des meubles indispensables pour lui, et qui vainement cherche un siége, une table, un lit. Le plancher supplée à tout. Il est garni de nattes fines et rembourrées dont la propreté est facile à entretenir, grâce à l'habitude de n'entrer jamais dans une maison avec ses souliers. Ainsi garni, le plancher sert de siége dans la journée. La nuit, chaque habitant de la maison, s'enveloppant d'une longue robe de chambre plus ou moins chaude, suivant la saison, s'abrite des insectes sous une moustiquaire, et trouve sur les nattes un lit suffisamment moelleux. Les Japonais savent se passer de cheminées aussi bien que de lit. Lorsque la température l'exige, ils posent au milieu de l'appartement un brasero rempli de charbons, dont ils recueillent ainsi toute la chaleur, sans danger d'asphyxie, car l'air, trouvant accès à travers les châssis, se renouvelle facilement. L'emploi des vitres aux fenêtres est inconnu aux Japonais qui les remplacent par du papier. Ce papier remplit une foule d'usages différents. Non-seulement il reçoit les signes de l'écriture, mais il est encore employé comme mouchoir et essuie-mains; on en fabrique des manteaux imperméables à l'eau; travaillé d'une certaine façon, il imite le maroquin et remplace parfaitement le cuir; on en fait des cordes et des ficelles résistantes; enfin on le colle, en guise de vitres, sur les châssis qui servent de portes et de fenêtres. Ces châssis ne sont pas retenus par des charnières, mais glissent dans un encadrement de rainures qui les retiennent en leur laissant leur mobilité.

Cette installation, d'une simplicité spartiate, entraîne de graves inconvénients, qui, par le contact des étrangers, amèneront des changements inévitables. Parmi ces inconvénients, les plus graves sont les douleurs rhumatismales et les incendies. Les rhumatismes naissent de l'humidité impossible à éviter dans des maisons construites comme le sont celles des Japonais, et séparées seulement du sol par une simple planche. Les incendies provoqués par l'usage incommode, et malgré tout insalubre, des braseros, se développent fréquemment; aussi rencontre-t-on, dans les rues, de distance en distance, des pyramides de seaux toujours remplis d'eau. Le secours est promptement organisé de la part d'hommes intelligents et courageux qui malheureusement ont l'habitude de ces accidents. Des magasins de dépôts pour marchandises sont quelquefois rendus incombustibles par l'emploi d'un béton boueux que quelques étrangers ont adopté à Yokohama.

Les seules constructions artistiques que les étrangers puissent visiter sont les temples enrichis de sculptures, de peintures et de laques. Autour de ces temples s'étendent des jardins qui montrent chez les Japonais un goût naturel. Dans la campagne, l'amour des belles choses se manifeste par les soins accordés à un arbre remarquable, dont la position peut même quelquefois gêner la culture. Dans ce cas on lui laissera une bande circulaire de terrain, comme un domaine qui doit protéger ses racines contre la charrue. Partout dans les champs, comme à la ville, on aperçoit le travail d'un peuple poli, aimant l'ordre et la propreté. Ce travail est poussé si loin, que, sans exagération, on ne rencontre pas de mauvaises herbes dans les campagnes, traversées de routes macadamisées et bien entretenues.

Les routes sont divisées en plusieurs classes de largeurs différentes. La plus importante est le Tokaïdo qui traverse l'île de Nippoune, dans sa longueur en passant par Yedo. La distance y est inscrite, comme aussi sur les principales autres routes, à partir du grand pont de Yedo, le Nippoune-basse, choisi comme point de repère. Les contrées qui divisent le Japon ont été chacune entourées de larges voies de circulation; dans ces contrées, chaque province, puis chaque district possède également des routes de ceinture. Enfin de chaque ville et de chaque village partent des chemins qui relient ces points aux grandes artères. Les voyages sont donc rendus faciles au Japon, et sur toutes ces voies de communication circule un peuple actif de marchands, d'industriels, de prêtres, de soldats, de princes; les uns à pied, les autres à cheval, ou en chaise à porteurs. Pour plus d'ordre, chaque courant de voyageurs doit suivre un même côté de la route. Afin d'éviter entre les daïmios supérieurs un conflit de préséance qui pourrait devenir dangereux, la cour de Yedo règle la marche de chacun, de manière à ce que deux de ces princes ne puissent se rencontrer en chemin. La mesure est prudente, car les grands daïmios sont toujours suivis d'une armée, et chacun s'arrête en se prosternant sur leur passage. La facilité des voyages est non-seulement due aux routes spacieuses, à l'absence de douanes intérieures et d'octrois, mais encore au grand nombre d'auberges et de maisons de thé qui bordent ces routes. De distance en distance sont également placées des maisons de postes où le voyageur trouve à louer des chevaux, des porteurs et des courriers.

Cette fréquence des voyages au Japon est importante à noter, car elle introduit chez le peuple des habitudes de solidarité en opposition avec le régime féodal qui tend à l'isolement des provinces. C'est ainsi que les moeurs sociales ont leur expression propre, et que les institutions n'amènent pas comme conséquences inévitables les résultats qu'elles ont pu produire chez une autre race. Par la fréquence des relations s'est établi parmi les Japonais un rapport homogène, dans l'état de leurs intérêts commerciaux, industriels et scientifiques.

Leurs connaissances scientifiques sont peu développées; mais loin de méconnaître leur ignorance sur ce sujet, ils cherchent à combler cette lacune dans leur contact avec les étrangers. C'est par l'intermédiaire de ces derniers, principalement par les Russes et les Hollandais, que les Japonais sont parvenus à posséder des connaissances géographiques assez complètes. Ils impriment de grands planisphères, chargés de notes et d'indications, de manière à servir de traité de géographie aussi bien que de cartes. La science historique se borne pour les Japonais à l'histoire de leur pays. Afin d'établir leur chronologie, ils se servent de trois moyens différents. Ils ont une ère qui commence, en l'an 660 avant J.-C., avec le règne du Daïri Shine-Mou, premier auteur de la dynastie encore actuellement régnante. A côté de cette époque fixe, ils comptent par cycles de soixante années et par une série de cycles plus petits et de durée variable qu'ils appellent nengo. Les empereurs déterminent le nom et la durée de ces nengos qui se suivent sans interruption. Un même règne peut posséder plusieurs de ces divisions.

Les connaissances des Japonais dans les sciences physiques et naturelles semblent très-faibles. Ils possèdent en mathématiques quelques vérités fondamentales qui leur font envisager cette science d'une façon spéciale. De ces vérités, ils tirent des procédés pratiques remarquables pour la résolution des problèmes d'arithmétique, qu'ils résolvent, sans écriture, plus promptement que les Européens. Ces procédés leur sont communs avec les Chinois.

De même qu'en Chine, la chirurgie et les sciences qui en dépendent sont presque ignorées au Japon, mais la médecine présente un ensemble de connaissances plus développées, quoique imparfaites. Les médecins japonais accordent une grande attention aux pulsations des artères, qui leur fournissent leur principal élément diagnostique. Ils sont très-habiles à saisir toutes les variations que présente ainsi la circulation du sang, et rattachent avec pratique ces variations aux différentes maladies qui peuvent en être la cause. Pour combattre les maladies, ils emploient quatre principales méthodes: l'ingérence de différentes substances, la plupart végétales, le feu sous forme de moxa ou comme simple application de la chaleur, l'acupuncture, et le massage qui est en grande estime. L'usage des bains chauds est général, en dehors de toute prescription médicale; car les Japonais sont soigneux de leur personne; ils accordent une grande attention à l'aspect extérieur, comme à l'étude de la physionomie et des lignes de la main.

Sous l'influence du peu de développement que possèdent les sciences au Japon, l'enseignement général est surtout religieux, moral et littéraire. Une bonne éducation se continue dans l'étude de la musique et de la peinture; elle se complète, pour les hommes, par l'exercice des armes. La musique est complétement dans l'enfance; mais il n'en est pas de même de la représentation dramatique, qui se produit avec vérité d'expression et science d'observation. Les Japonais ne représentent pas seulement sur leurs scènes des sujets mythologiques et merveilleux, dont la production forme, pour ainsi dire, le début de l'intelligence dans ce genre de créations: ils abordent aussi la représentation de la vie usuelle, des détails des moeurs, des événements historiques dans un milieu de décoration en harmonie avec le sujet mis en scène. Ce seul fait est certainement un indice de connaissances avancées. Pour rendre hommage au talent dramatique des Japonais, je dirai, que dès le commencement de mon séjour au Japon, il m'est arrivé d'assister à des représentations dont je pouvais suivre l'idée, grâce au naturel des gestes et des expressions ainsi qu'à l'harmonie des décors. Être intéressé dans ces circonstances, avant d'avoir eu le temps de se familiariser avec la langue, prouve en faveur de la composition, comme en faveur des artistes. Ils sont cependant loin d'être parfaits, quelque disposé que l'on soit à l'indulgence par un séjour prolongé en Chine. Le principal défaut des acteurs est d'adopter, sur les planches, un ton déclamatoire qui gâte l'effet et nuit à la beauté de leur langue.

La langue japonaise est douce et harmonieuse. Son étude est facile si on veut se borner à l'apprendre pratiquement, en écoutant, en se renseignant sur les mots, et en reproduisant la manière de parler des Japonais qui vous adressent la parole ou vous répondent. Cette dernière observation, naïve vis-à-vis de toute langue, ne l'est pas au Japon; car si l'on veut en savoir davantage, les difficultés se multiplient, le temps se passe et l'on s'aperçoit que le japonais est la plus difficile des langues vivantes. Elle est entièrement régie par l'étiquette, la politesse et le code de la hiérarchie; adresser la parole comme on vous parle, ou répondre comme on vous répond, c'est ne tenir aucun compte de ces règles. Suivant la position sociale de son interlocuteur, il faut varier ses formules, employer des mots spéciaux, conjuguer ses verbes de façons déterminées, et faire intervenir certaines particules. Tout cela n'est encore rien auprès des difficultés de la lecture et de l'écriture. La langue écrite diffère de la langue parlée; ce qui s'écrit ne se parle pas et réciproquement. Certaines formules sont spéciales, et il serait souverainement ridicule et bouffon de confondre les deux genres d'expressions. Comme si toutes ces difficultés ne suffisaient pas, les Japonais ont adopté les milliers de signes idéographiques chinois, et en plus deux écritures phonétiques. Les signes idéographiques sont lus au Japon suivant deux prononciations différentes: le koïé, ou lecture suivant le son, reproduit à peu près le son chinois attribué au caractère, tandis que le kouh est une lecture suivant le sens et traduit le son purement japonais de l'objet exprimé. Ainsi le caractère qui signifie _chose_, se prononce _gui_ suivant la lecture koïé et _koto_ suivant la lecture kouh.

L'écriture idéographique prend trois noms différents, suivant le style d'écriture adoptée; le kouasho, ou shingghana, représente les signes tracés carrément; l'écriture cursive savante et officielle est nommée guiosho, l'écriture cursive familière prend le nom de sosho ou tsao. Les Japonais ont eu l'intelligence de comprendre l'énorme obstacle qu'apportait aux études la difficulté de l'écriture idéographique, qui, en définitive, resserre la pensée dans les limites du passé et transforme toute étude en un long apprentissage de lecture. Ils ont en conséquence adopté l'alphabet phonétique, qui, par l'analyse des sons, permet de poursuivre l'idée avec un instrument facile. Mais le point de départ était tellement compliqué, qu'ils n'ont pu parvenir à la simplicité, dont ils sentaient le besoin. Ils ont un premier alphabet phonétique de quarante-huit syllabes exprimées par quarante-huit signes. Cette écriture reçoit le nom de kata-gana qui veut dire écriture de côté ou d'annotation. Les Japonais se servent du kata-gana comme traduction phonétique, pour fixer la prononciation, et malheureusement ne s'en servent pas comme d'une écriture usuelle. L'écriture vulgaire phonétique est nommée hira-gana. Elle se décompose en quarante-huit syllabes comme le kata-gana, mais ce qui la rend bien plus compliquée, c'est que chacun de ces quarante-huit sons possède, par des emprunts faits au sosho, un grand nombre de synonymes, parmi les caractères destinés à le reproduire. Enfin quelque compliqué que soit l'hira-gana, cet alphabet prouve chez les Japonais un rare bon sens, et une activité intelligente qui les pousse vers le progrès, en échappant à la routine asiatique. Ces qualités se retrouvent dans leur littérature vulgaire, dont la verve n'épargne pas plus le privilége que les ridicules de la vie populaire.

Les Japonais présentent le grand spectacle d'un peuple vivant et progressif, au milieu de la torpeur asiatique, d'un peuple qui veut avant tout s'instruire et s'améliorer, et qui, quoique placé au fond de cet extrême Orient tout replié sur lui-même, ne repousse aucun maître. Avec la grandeur individuelle qui les caractérise, les Japonais pourront conquérir une forme sociale qui complétera l'expansion de leurs qualités. Ils ont des abus à corriger, des cruautés à adoucir, mais qu'ils sachent profiter de l'élément occidental, qui s'est fait jour dans leur civilisation, et ils trouveront, dans ce nouvel élément, un levier puissant à la disposition d'une action intelligente.