‹ Le jeune EuropéenChapitre 25 sur 26 · X

X

POUR FINIR

Les hommes et les femmes dansent et chantent, huilés par la sueur, la couleur et le désir. Il y a aussi la fumée, la vanité, le bruit. Toutes ces faveurs se rassemblent autour d’eux, après les heures de travail, quand ceux mêmes qui n’arborent pas un simulacre de métier ont tué les heures comme les autres, à jamais noués aux fils de téléphone.

On écrit les annales qui montrent les dieux et les rois à leur poste comme le pompier de service. Mais la réalité des siècles c’est que, tous les soirs, les jeunes gens de tous les printemps se sont assemblés pour danser et chanter. Il en est ainsi depuis ces quelques milliers d’années. O brièveté du séjour. Je voudrais vous saluer tous qui avez vécu. Quelle douce soirée, n’est-ce pas?

Cette danse! Cette chanson! Est-ce que cela a jamais été plus parfait? Les X. Sisters et Chevalier sont étincelants et autrefois Gaby Deslys, et Fortugé. Tout va bien. Ne t’inquiète pas, pauvre pédant levé du pied gauche, de savoir si c’était mieux dans un autre siècle. Quelle folie noire. «Tout cela va finir», cette sentence est une noix vide.

Je veux chanter un chanteur, mécano à Courbevoie et deux danseuses venues de Cracovie ou de New-York. La vie se fait de ces mille rencontres que vous voyez.

Parce que je n’ai pas d’imagination, un dépit sec me fait baisser les yeux. Cette ville pourtant est un rêve. Quand m’abandonnerai-je enfin au rêve que fait cette ville? Avant de mourir tout à l’heure, je voudrais embrasser cette vie que nous aurons vécue. Elle nous plaisait pourtant. Il fallait savoir la prendre comme toutes les vies qui ont jamais été offertes aux hommes.

Il y avait les autos, les avions, ces jolies bêtes que nous domptâmes, les ayant tirées des limbes. La vitesse est notre prière. Vous voyez bien que notre imagination n’est pas épuisée. Les limbes sont là, grandes ouvertes à côté de nous, peuplées de la multitude des formes. Plongeons les mains dans l’abondance.

Il y avait les tennis, les golfs, ces parcs fermés aux vieillards. Ce sont nos biens. La jeunesse est toujours belle. Regardez-la, mais regardez-la donc.

Il y avait nos amours, nos voyages et nos amours. Le relâchement des mœurs fit des mouvements nombreux. La camaraderie des hommes et des femmes, on pourra y voir notre temps triste et gai.

Te rappelles-tu, Poppy, cette course avec Jacques et Léonora. Ce bond jusqu’aux Alpes, puis notre long rire le long de la botte comme un couteau que tire de son mollet un joyeux et cruel et absurde garçon pour frapper il ne sait quoi, ouvrir un fruit. Tu venais de quitter ton mari et Léonora? elle n’en avait jamais eu. Nous étions deux couples, bien séparés par la jalousie. A d’autres de prêter leurs femmes ou de se prêter eux-mêmes. Nous étions de ces heureux qui jouissent le mieux de leur époque parce qu’ils se tiennent à distance et ne la bousculent pas, ne la pressent pas de donner l’extrême de sa réponse, ce qui la fait tourner de l’œil.

Au bout de l’Italie, ce fut la mer, cette vieille mer où l’on vient retrouver le parfum frais d’antiques années qu’on a eues. Nous passâmes en Afrique. Nous étions animés jusqu’au défi, nous voulions que nos ombres s’épaississent jusqu’à la couleur de la mort.

Te rappelles-tu aussi ce soir, à Montagel, où il n’y avait plus personne sur le golf et où nous lançâmes nos deux balles dans un ciel qui se fermait?

Les routes de la terre s’emmêlent dans la nuit, les paysages glissent les uns dans les autres en sorte que la planète est un seul jardin qui s’endort où tous les lits sont bons.

Et même ces soirées de Paris qui me prennent à la gorge, agression du sang. C’est le pays des amis. Car j’ai eu des amis. Mais qui les emporte? Non pas seulement une guerre de canons. Un homme est toujours prêt à quitter son ami pour suivre une idée qui resserre son odeur particulière comme font doucement les deux cuisses d’une femme. Je me suis trouvé sans amis comme justement je ne croyais plus aux femmes, dont le cœur est néanmoins encore dans ma main, saignant. Compagnons sévères, nous nous sommes tournés le dos, parce que des maximes nous hélaient ailleurs, d’un mouvement si tendre des reins. Et un sein qui fléchit sous ma main à jamais façonnée aux caresses me dit vainement le mot faible que vous m’avez refusé, vous, sérieux fuyards.

Mais pourquoi me priver du monde et de ses pompes astrales? Le temps est venu d’oublier l’adolescence et les négations vierges. Des palais et des temples attendent par mille marches ton talon durci par le désert, ô prophète aux oreilles pleines d’oiseaux. Les femmes poussent partout en strophes nombreuses de feuilles. Des dieux pétris de la chair hardie des nébuleuses gambadent çà et là; attrape-les par un pied et renverse-les sur le sol herbu d’une planète, et bouffe-leur le nez. Le printemps veille encore au fond des cieux: rien en nous ne peut repousser son invasion.

Pourtant, Bacchus ivre du moment terrestre, tu passes la main, avec de grands cris désolés, à un Christ mécontent qui quitte tes savanes pour aller ailleurs conquérir la mort.

Mais la forêt orne la retraite de l’ermite et met des fleurs dans sa barbe. Le temps est-il venu de la pauvreté des saints? Job, le cul dans les ruines et les tessons, peut-être que Dieu reconstruira encore ta maison. Bonne odeur de la planète comme d’une pomme dans ma main.

TABLE DES MATIÈRES

Le Sang et l’Encre

I.--Le Jeune Européen 11 II.--Vivre pour écrire 29 III.--Histoire d’un roman 61 IV.--Écrire pour vivre 73 V.--La liberté 87

Le Music-Hall

I.--Une maison sans visage 101 II.--Une salle vide 107 III.--Entrée en matière 115 IV.--Le contorsionniste 121 V.--Décadence et destruction 129 VI.--Danse 163 VII.--L’homme 169 VIII.--Seul 177 IX.--Les ruines 185 X.--Pour en finir 203

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 25 MAI 1927 PAR

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