IX
LES RUINES
L’Europe est couverte d’églises et de châteaux décrépits, emmêlés d’usines, sales chantiers, informes labyrinthes où des équipes d’horlogers égarés poursuivent un grand système mécanique sans queue ni tête. L’Europe est comme l’Asie couverte de temples et de palais bâtis sous le ciel d’autres temps. Sur tout ce grand continent, depuis l’Atlantique jusqu’au Pacifique, on a cessé de construire, autant dire sur toute la Terre, du moins rien qui vaille, et personne au fond de son cœur ne s’y trompe.
Les Européens se sont mis à adorer les ruines.
Déjà, au Moyen Age, ils étaient occupés des ruines. Depuis que les belles maisons avaient commencé de s’effondrer autour de la Méditerranée, les hommes n’avaient cessé d’en ramasser les morceaux, et les tournant dans leurs mains gourdes, ils y cherchaient la fibre essentielle.
Comme alors ils étaient jeunes, un jour, ils surent voir dans ces choses assassinées par le temps une jeunesse pareille à la leur, renversée, et qui protestait d’une voix ardente.
Pourtant parmi ces ruines, les plus nombreuses étaient les plus récentes, les plus menteresses. Car du cycle des Grecs et des Romains, la dernière saison, décadente, avait recouvert les saisons antérieures presque partout et de ses monuments énormes elle écrasait l’étagement exquis des conquêtes de l’adolescence et de l’âge adulte.
Mais ces indications faussées, nos ancêtres les redressaient et leur génie recréa le monde, redonna un visage humain à la Terre qui avait brisé son miroir.
Aujourd’hui, les hommes n’ont plus de force pour transfigurer ce qui s’offre à leurs yeux, mutilé et amoindri par l’âge. Ils aiment les ruines pour elles-mêmes, pour les effets que les siècles y manigancent. Le hasard déchaîné brise les ensembles, découpe et met en relief quelques morceaux; il les édulcore, il les enduit du fard de la patine. Là-dessus les hommes se pâment; ils hument avec délice les approches de la mort; ils se complaisent aux jeux d’ombres qu’elle fait quand elle descend sur la vie.
Charme immonde des ruines, amour de vieillards.
Les Européens sont fiers de leurs ruines. Ils montrent, ils vantent la force qu’elles évoquent comme si elle était la leur. Mais elle ne leur appartient pas plus qu’aux Américains dont la plupart ont quitté nos pays vers le temps où l’on n’ajoutait plus rien à la beauté acquise.
Il ne s’agit plus que de vivre sur ce qui a déjà été vécu. On raccommode. Ses églises sans Dieu, ses palais sans rois, l’Europe les indique comme des joyaux aguicheurs sur son vieux sein. Et les Américains, nos frères prodigues, qui ont tout laissé tomber, qui sont partis pour saccager l’autre partie du monde, emportant ce qu’il y avait de plus brutal dans notre brutalité, ils reviennent, l’argent du défrichement dans leurs poches, ils s’ébaubissent devant nos bibelots et ils les convoitent comme des talismans. Talismans dont les uns et les autres, Européens et Américains, espèrent qu’ils assurent la conservation de l’Esprit.
Et comme les Européens sont pauvres,--car ces vieilles gens, pris de fureur sénile, cassèrent tout chez eux, l’autre année, et maintenant ils crient famine,--ils ont trouvé un moyen de tirer profit de leur superstition et de celle des autres. Un reste d’orgueil les empêche de vendre leurs cathédrales. D’ailleurs, ils ne peuvent pas les vendre en les déracinant, les mettre au clou comme d’autres bijoux de famille. Mais ils en tirent un revenu régulier. A l’entrée des ruines, ils ont mis un tourniquet, et moyennant quelques cents, ils vous font entrer, tristes Américains sans âme, qui venez voir mourir notre âme, la vôtre.
Les ruines sont le matériel d’exploitation d’une immense industrie ignominieuse, la plus bestiale des mercantes, la prostitution qui mieux que toute autre à l’heure actuelle détraque les organes intimes de l’humanité.
Les destructeurs de toute cette décrépitude, s’il nous en tombe de la lune, seront de pauvres conquérants, de sobres pillards. Les trésors qu’ils disperseront sont maigres, déjà fanés, depuis longtemps dépouillés de leur destination. Mais quel petit plaisir de propreté maniaque--et quelle sombre joie--ce serait de voir balayer tous ces musées, autant que de voir finir les casinos. Détruire ces infâmes bazars de riches, en même temps que ces Deauville et ces Monte-Carlo, cette Venise, cette Tolède, tous ces bordels de l’Occident.
Il n’y a qu’un peuple qui a droit à des musées: les Américains, parce qu’ils ne se nourrissent que de pillage aveugle. A ceux-là, s’ils veulent, nous enverrons encore des bateaux remplis de tableaux, de statues de toutes les époques et par-dessus, Notre-Dame ou le Colisée. Peuple mort, fait du plus mortel de notre mort.
Mais ils se sont eux-mêmes découvert des ruines. Les débris des Aztecs et des Mayas, ils les brandissent comme les trophées enviables de la mort.
Et les océans ne se sont répandus que pour cacher d’autres épaisseurs de civilisations crevées. Le globe entier est un cimetière de pierres taillées.
O printemps, reviens aussi souvent que tu peux et amoncelle tes verdures sur les vestiges de nos hivers. Automne, multiplie tes ardentes pourritures. O saisons, vous qui faites les ruines, défaites-les aussi.
Vieillesse de l’Europe: Italiens ardents et vides, Espagnols oubliés, Français anesthésiés, Anglais sans plus d’emploi, Scandinaves conservés dans la glace, Allemands abrutis de travail, Jeunes Slaves nés trop tard dans un monde trop vieux.
Les Américains ont pensé s’échapper, ils ont été se cacher dans un continent neuf. Mais il n’est pas de bain de Jouvence, ils ne peuvent se décrasser de l’âge de l’Europe qui les tient au cerveau. Au contraire, dans un air plus électrique, leur vieillesse s’accélère et achève de les abstraire.
Son équilibre de vieillard qui s’était rendu maître du secret de longévité, l’Asie le détruit d’un geste. Elle se surcharge d’une autre vieillesse, celle de l’Europe, fiévreuse et dévorante.
Les Nègres sont des enfants égarés dans une forêt, qui n’ont jamais eu de parents, pourris d’enfance.
Les Russes, leurs fermentations foudroyantes menacent mon foie.
Je crois à la décadence de l’Europe, de l’Asie, de l’Amérique, de la planète.
L’Europe et l’Asie: deux tas de vieilles disciplines morales, religieuses, esthétiques dont l’efficacité ne se fait plus sentir que d’une façon intellectuelle sur les élites et d’une façon passive sur les foules. Et par là-dessus l’industrialisme qui fait des siennes, cette déviation de l’esprit de science qui a été une admirable vertu.
L’Amérique: je ne distingue pas bien son génie spécifique qui tout à coup se déclarant en ferait un monde à part, d’où sortirait une originalité inconnue. Je n’y vois qu’un fragment de l’Europe, une exaspération du génie nordique possédé par les philtres modernes: charbon, pétrole et autres matières.
Je ne sais pas si l’adolescence fermentée de la Russie peut céder le pas à une maturité. Par suite de la formidable ambiance civilisée qu’il y a autour des Russes, leur ingénuité n’est-elle pas circonvenue et pervertie? Ces cent cinquante millions de paysans lointains sont suffoqués par l’haleine de serre chaude qui leur arrive de Paris, de Pékin et de New-York.
Il ne reste plus à nos yeux, aujourd’hui, de toutes les civilisations d’Amérique, d’Asie, d’Europe, qu’une seule civilisation planétaire, toute usée.
C’est que la Nature n’a offert à chaque groupe d’hommes qu’une substance limitée. Quand cette substance a été consommée, ils ont vieilli. Chaque groupe a eu son heure, mais n’a eu que celle-là. La permanence humaine n’a été faite que du saut de l’étincelle d’un groupe à l’autre, de l’épuisement successif de filons dispersés.
Aujourd’hui, il n’y a plus de troupes de réserve. Les effectifs, fourbus sous les armes, ne peuvent se retremper. Je n’attends plus rien de nouveaux croisements: l’avenir ne nous promet plus qu’un métissage confus. Ce n’est plus le fruit d’une année qui pourrit ici ou là, tombé sur le sol; c’est l’arbre lui-même dont les racines flétries ne reçoivent plus le printemps.
L’arrêt de l’esprit créateur se manifeste d’abord dans les arts sociaux: architecture et théâtre, meuble, vêtement, puis il gagne les arts individuels: peinture, littérature.
Le sexe s’égare dans un onanisme ramifié.
Tout devient conscience passive, sous l’accablement de l’Histoire; peu à peu le sens de l’existence est comblé par la définition qu’en offre le passé. Tout devient imitation; les tentatives révolutionnaires imitent plus que ne font les efforts de conservation.
Il est vrai que je crois à l’homme décadent parce que je crois à l’homme primitif. Or, il apparaît un fait immense qui ira en s’élargissant encore et qui rend aléatoire ce rapport d’idées. Au delà de six mille ans d’histoire, il y a au moins, et peut-être beaucoup plus, cent mille ans de préhistoire. Durant ces mille siècles vécut un être qui a été social avant que d’être homme. Les civilisations les plus anciennes que nous connaissions ont mis en œuvre d’antérieures activités collectives. Dès lors, est ce que le mythe du primitif, reculé indéfiniment, ne s’évanouit pas? On ne peut fixer à aucun point dans le temps cet homme-souche, au fond l’homme de Rousseau, vierge de toute complication, indemne de toute usure, disposant de toute la puissance qui aurait été dépensée depuis lors. Nous avons été prendre notre notion de l’homme primitif chez les sauvages qui meurent autour de nous, qui n’étaient que des dégénérés.
Si l’homme est vieux, sa vieillesse dure depuis si longtemps qu’elle se confond avec une perdurable jeunesse. Une vieillesse capable de regains et de printemps, ce n’est plus la vieillesse, c’est la vie avec son alternance.
L’essence de la vitalité humaine n’est pas dans les races, qui ne sont que des moments et des fragments; elle se dérobe dans un fond plus obscur, assez profond pour contenir à la fois les sources de la vie et de la mort.
Il y a un rythme qui infléchit notre condition selon une ondulation si longue et si vague qu’on ne peut attacher à tel ploiement de la courbe plutôt qu’à tel autre une humeur triste ou joyeuse. L’idée de décadence est aussi vaine que celle de progrès.
Nous ne pouvons pas chercher nos raisons d’être dans l’histoire: nous devons libérer notre époque des liens qui la lient aux autres époques. La génération vivante est la génération aînée par rapport aux générations passées ou futures. Nous sommes les hommes, c’est-à-dire des âmes hors du temps! Il nous faut prendre une résolution contre le temps. Assez de comparaisons oblitérées et d’analogies superstitieuses.
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Ainsi, je criais joyeusement que j’étais forêt. L’arbre pourrissait, néanmoins je participais de la sève intarissable de la forêt.
Je voyais les hommes mourir, mais l’immortalité humaine, atteinte dans les individus, se réfugiait dans le sein de l’Espèce. Meurent les hommes, vive l’Homme. L’esprit de l’Espèce, de l’Homme recueillait les anéantissements éphémères et en nourrissait sa permanence. Les civilisations se fanaient comme les fleurs, mais elles lâchaient un fruit plein de graines. L’Homme refaisait ses forces inépuisables dans la toute puissante végétation du sommeil et bientôt il reverdissait selon un rythme immanquable.
L’Homme était aussi large que la Nature, que la Vie, que l’Univers, que Dieu. Soumis au système des saisons, il en tirait autant de force que de faiblesse. Assuré du retour du printemps, il était éternel. L’Homme croyait sa forme durable, parce qu’il croyait que toutes les formes autour de lui étaient durables, parce qu’il croyait que les saisons étaient des déesses, des immortelles.
Mais une réflexion a fait son chemin cruel dans ma verdeur. J’ai découvert que la terre était plus large que l’Homme, que le ciel était plus large que la terre. La forêt ne dure pas plus qu’un arbre et une planète qu’une forêt.
Une science, qui est le dernier fruit de cette présente civilisation, va la forcer à rejoindre de vieilles méditations. Elle lui enseigne que rien dans le contenu de la Nature n’est constant et ne lui offre la moindre promesse de persistance. L’Homme est remonté assez haut dans l’histoire des formes qui l’entourent, des pierres, des plantes, des bêtes, pour y surprendre une mobilité indomptable. Les métamorphoses de la Matière sont incessantes et ne permettent pas qu’on attache une signification absolue à aucun des types illusoires dont la présence coïncide avec la nôtre, qui ne sortent de la matrice que pour y rentrer. Il n’y a point toujours eu de roses ou de lions sur la terre et il n’y en aura plus demain. Et la terre n’est qu’une planète qui sera broyée entre les étoiles.
Dès lors, toutes les lois et toutes les passions que l’Homme a tirées de l’observation de ses propres habitudes; le chant de joie qui s’élève en lui de moment en moment quand il voit son sang, transvasé par les saisons, revenir sur lui-même; la consolation dont il s’enivre de nourrir de ses cendres le regain de ses semblables; le patriotisme planétaire, la piété solaire qui l’entraînent à quitter sans désespoir la compagnie des belles idées, jeunes déesses qui fouleront toujours d’un pied charnu un sol toujours verdoyant, tout cela soudain se sèche, et jonche le sol comme un squelette algébrique.
Voici le corps de mort dénoncé par les religions, il est capable de plus larges dissolutions que celles qu’elles lui reprochaient. Le corps humain, la vivante construction de l’histoire retombe dans la masse de la matière et participe de son éternelle caducité. Ce n’est plus le corps des hommes, mais le corps de l’Homme même qui est poussière. L’Espèce s’achemine vers le cimetière des Espèces. Le cycle des saisons se tord et se brise. Et la source même de toute cette trompeuse immortalité, l’humide planète se roule dans la poudre des vieilles lunes. Ainsi, au milieu du désert, la source qui nourrissait l’oasis cède à la puissance des sables.
Et l’Homme perd son corps au moment même où les hommes, ayant perdu le sens du général, ne sachant plus atteindre la moelle des choses, se précipitent dans l’individuel, s’acharnent sur l’éphémère, se parquent dans les limites temporelles que dessine le court épanouissement de leur chair, essaient d’assouvir de cendre leur âme.
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Eh bien! je rebondis encore: meure l’Homme, vive le monde!
Il arrive une heure où l’homme se dédouble de l’homme, où tout l’appareil qu’il a monté ne lui paraît plus son os même, mais quelque chose d’extérieur, d’accessoire qui se détache. La civilisation n’est plus à ses yeux que ce contenu méprisable, qui doit être renouvelé, des formes. Elles sont éternelles, on sent leur vertu irréductible derrière l’horizon affaissé: peu importe donc que ce peu d’argile qui faisait leur aspect devienne poussière. L’Esprit est toujours là, même s’il résorbe son expression. L’Esprit ne connaît pas de plus ni de moins. L’Esprit n’est pas affecté par les vicissitudes du temps. L’Esprit ne meurt pas.
Devant ces considérations, tombe toute inquiétude historique. Passent les cités, les arts: l’homme demeure avec son cœur éternel. Passe l’Homme, l’Esprit demeure.
Mais l’immortalité de la vie, de l’âme universelle se dérobe à nous aussi cruellement que l’immortalité de l’âme individuelle. Il faut avouer que nous sentons le froid que cause dans nos esprits l’accomplissement de l’inexorable loi de précarité et de décrépitude. Toute l’espèce ne perçoit plus que le vieillissement. Le sentiment que nous participons à l’éternelle jeunesse du monde, même par notre pourrissement, nous est retiré.
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Du moins les hommes avertis par la raréfaction de la vitalité renonceront à confiner toute leur foi, comme ils le faisaient aux siècles derniers, dans la misérable destinée temporelle d’une patrie, d’une race ou d’une classe. Et cette religion du progrès, cette stupide adoration de l’Espèce, cet orgueil humain à l’usage des épiciers, cette ration démocratique dont crurent s’empiffrer les démagogues et leurs troupeaux, du moins nous verrons cela bafoué et abattu.
Et pourtant, nous autres, Occidentaux, si nous ne sommes pas tués ou si nous ne nous suicidons point par crainte de ces pensées, nous céderons encore, comme si de rien n’était, à l’appel de notre génie qui nous obligera, tant que nous aurons dans notre poitrine la moindre bouffée de ce souffle qui fait brûler le cerveau, à nous accomplir physiquement. Tout sentiment devient pensée. Toute pensée devient acte. L’acte, regardez ce que c’est: le mouvement de mon bras.
L’Occident, c’est la machine et c’est le tableau. C’est la même foi qui anime le peintre et l’ingénieur. Nous sommes peuples laïques, mécaniciens, praticiens.
Mais nous pouvons aussi du suc le plus subtil de la Terre nourrir et fortifier une méditation, au point qu’elle dépasse cette Terre. Nous nous sommes éloignés de cette méditation dans les derniers siècles, à cause de l’effort passionné qui nous a séduits et qui nous a retenus tout entiers dans l’achèvement de ce tableau et de cette machine. Nous y revenons aujourd’hui. N’avons-nous plus assez de sang pour fournir, comme nous l’avons fait du XIIe au XVIIe siècle, à un effort catholique? Ne pouvons-nous embrasser à la fois la vie et la mort? Créez une statue d’une dureté plus évidente qu’aucune apparence au monde, mais que votre esprit reconnaisse que sa qualité exquise, c’est sa fragilité, promesse qu’ailleurs est l’éternel.