III
HISTOIRE D’UN ROMAN
Peu à peu arrivait le temps de la plénitude. Mon âme ne serait plus tout à l’heure que pulpe de paresse. Les distinctions tomberaient comme des cosses inutiles.
Et l’envie d’écrire, qui sous une nouvelle forme me reprit encore, ne laissa pas, dans son premier mouvement, de me rapprocher de la délivrance.
Un jour, dans la rue, après une grande tristesse et comme j’avais erré longtemps, il me vint encore l’envie d’écrire, mais non plus sur moi-même. Il me vint l’envie d’écrire une histoire qui sortirait je ne savais d’où, une histoire comme cette chanson populaire qui rôdait partout dans le faubourg où je divaguais. Tout à coup j’eus le sentiment de l’échappée. Ne venais-je pas de trouver le moyen de sortir de moi-même, d’abandonner ce personnage dont la figure encombrante n’était dessinée que par les démangeaisons superficielles qui couraient sur la peau de mon âme: ambition, concupiscence, timidité et autres fanfreluches?
Le rêve montait, c’était une marée de la nature où l’idée de mon individu n’était plus qu’un flotteur ridicule.
Je songeais à raconter une histoire comme on chante une chanson. Une histoire c’est une chanson un peu lente.
Je voulais chanter pour sortir de mon individu où l’on vivait si mal; je voulais chanter quelqu’un que j’aurais rencontré dans la rue. Être un pauvre chanteur du coin des rues, dont nul ne saura jamais le nom: chanter les femmes.
Or j’avais dans le cœur, à propos de l’amour, un grand chagrin. Moi qui aimais les femmes à la folie, qui entendais ce cri tendre qu’elles font au loin, je les laissais passer à côté de moi. Je suis trop farouche: une parole idiote qu’un homme leur a serinée et qu’elles vont répétant, sans savoir, les misérables, et je me détourne; ça y est, je suis encore une fois découragé, pauvre honteux. Il en résultait une atroce solitude. Au fond de mon cœur, cette solitude et ses raisons passionnées faisaient le murmure d’une première chanson.
Mais je n’en avais pas fini avec mes faiblesses. J’étais encore esclave des habitudes les plus circulaires de la société. De même que j’avais pris des maîtresses, fait la guerre et la révolution, gagné de l’argent parce que c’était la mode, quand je voulus satisfaire ce besoin, si fort qu’il paraissait gratuit, de conter une histoire, je ne fis pas du tout ce que je voulais, je m’empêtrai une fois de plus dans l’imitation de ce qu’on faisait autour de moi. Je voulus écrire un roman comme on les vend si bien dans les gares--et bientôt les gens s’endorment en effeuillant votre âme. Mais alors, tandis que je me guindais pour imiter ainsi les autres, mes pires défauts profitèrent de ma gêne pour me retomber dessus.
Par exemple, mon esprit était encore encombré d’un ramassis d’idées refroidies dont les pions m’avaient gavé autrefois. J’étais plié à la routine d’expliquer les choses avant de les regarder. Or, justement, cette matière des difficultés de l’amour ne faisait encore en moi qu’un lointain remous de limbes et, quand j’essayais d’en hâter la fermentation, je n’obtenais que des réflexions décharnées, débris d’expériences encore mal digérées par ma mémoire, qui ne ressemblaient que trop aux notions creuses dont j’avais l’habitude de tromper mon appétit de connaissance. Cette ressemblance me ramena, sans que j’y songeasse, à mon ornière de pédant. Et songez sans cesse que toutes ces tentatives que je relate longuement n’occupaient que le devant de mon esprit, que mon manque d’attention me laissait multiplier les faux-pas.
Ce thème qui avait pris naissance dans ma passion, je ne sus pas le laisser croître à son aise. J’avais commencé de chantonner: «je ne sais pas aimer les femmes», et cela tournait: «les hommes ne savent pas aimer les femmes» et puis j’ajoutais, pour faire un balancement: «ni les femmes les hommes». Je croyais m’entendre murmurer tout cela et puis encore: «je suis un pauvre garçon, je ne sais pas aimer les femmes parce que je songe à les chanter. Vienne la chanson qui ne me consolera pas». Mais mes lèvres obéissant au rythme de vieilles leçons maussades, prononcèrent: «je m’en vais démontrer pourquoi un homme et une femme d’aujourd’hui ne s’entendent pas». Pourquoi «aujourd’hui»? Pourquoi «pourquoi»? Au lieu de laisser venir d’ailleurs, de plus loin que mes horizons désolés, le bruissement de feuilles d’une chanson, je plantai en terre le sec noyau d’une formule et j’en attendis ombrage.
Voulant montrer un homme et une femme qui ne savent pas s’aimer à cause des difficultés du temps, je commençai par chercher une héroïne. Comme je croyais encore rêver de sortir de moi, et de mon passé, j’allai chercher une femme qui était fort éloignée de mon cœur, que je connaissais fort mal, que je m’étais toujours efforcé de ne pas aimer. Ne sachant presque rien d’elle, je supputais que je serais obligé de l’inventer et que cet effort d’invention m’entraînerait décidément dans ce monde imaginaire dont j’avais eu l’ambition d’ouvrir les portes, un soir, dans le faubourg.
Cela aurait été possible, sans doute, si j’avais choisi mon héros dans ces mêmes régions lointaines au sol tropical où la mémoire pourrissant vite embrouille ses couches et devient imagination, en sorte que jaillissent soudain des plantes inconnues. Mais ma vie se noua et m’empêcha de sortir de mon propre personnage. Je me promis bien de mêler à tout ce que j’allais rapporter de moi, à tout ce que j’allais délivrer de mes pesants souvenirs, des traits nombreux qui retouchassent les directions imposées par mon égocentrisme. Mais à peine me laissai-je aller à songer à moi que je ne pus guère ensuite songer à autre chose.
Quand je m’approchai du papier, ma plume se mit à courir et, renversant les barrières que j’avais prévues, une confession impérieuse répandit son flot impatient. Au bout de trois jours j’avais écrit cent pages, deux cent pages au bout de sept jours. Toute mon odyssée sexuelle se déroulait, effrontée, misérable: toutes ses escales sordides ou somptueuses étaient relatées avec une minutie naïve.
Mais alors, je m’effarai: ce n’était pas ce que je prétendais faire. Je voulais écrire un roman. Décidément j’avais oublié que j’avais d’abord voulu raconter une histoire, c’est-à-dire chanter une chanson un peu lente. C’était en vain que je m’étais dit, un soir, dans un faubourg: «Les hommes aiment leur vie. Ils en aiment les lieux et les jours, il faut les leur montrer, il faut qu’ils se retrouvent dans le décor de leurs habitudes les plus apparentes. La vie telle que nous la voyons chaque jour brille à nos yeux d’un éclat irremplaçable. Pour raconter des histoires, des vraies histoires d’hommes et de femmes et non pas de ces petits romans articles de Paris comme on les vend si bien dans les gares, il faudrait user de cette fascination du jour, mais aussi la doubler de ce plus efficace dictame qu’exerce, quand on la dévoile, la vie secrète que nous menons au delà des jours, aux mille étages de la transposition céleste de tous nos actes».
Ce monde des fées, à peine entrevu, je l’avais perdu. J’essayais pourtant d’évoquer la force des légendes sur cette femme, mon héroïne et sur moi, le héros. Mais la combinaison ne permettait guère de miracle. Comment faire vivre ensemble une femme qui sortait de mon imagination et moi qui sortais de mon passé?
Ce passé était encore trop court, j’étais encore trop jeune. Mon passé n’était pas assez éloigné pour se perdre dans le royaume merveilleux où la mémoire se fond dans l’imagination comme une population autochtone recouverte par les invasions. En vain j’appelai Finette cette héroïne et Gille mon héros. C’était avec nonchalance que je me distrayais de moi-même pour venir prêter un semblant de vie à cette femme qui m’obligeait pour m’approcher d’elle à sauter d’un plan sur un autre. Il aurait fallu entièrement renoncer à moi et aller vivre dans le monde merveilleux de Finette où tout était possible, ou l’abandonner et m’en tenir à Gille, à cette figure découpée dans un moi superficiel où tout était fixé inexorablement par l’idée mesquine de la mémoire fidèle, et me plonger en désespoir de cause dans les abîmes trop bien éclairés de la confession immédiate, dans ce trop étincelant déjà vu.
Hésitant entre ces deux mondes, je finis par demeurer à mi-chemin entre eux. Ne pouvant m’adonner entièrement à l’un ou à l’autre de mes personnages, je me dégoûtai un peu de chacun. En tout cas je ne trouvai pour faire vivre Finette que ce vieux fond de réflexions sèches et mortes sur le système des mœurs du temps qui encombrait la surface de mon esprit. Pour Gille, si maladroit et si peu zélé que je fusse à tout l’ouvrage, je ne pus pas empêcher que passât en lui un peu de ma vie. Mais cela aussi fut réduit et mutilé.
Enfin quand, abandonnant de guerre lasse cet exercice, je prétendis avoir fini un roman après des mois d’interruptions et de divertissements fréquents, j’avais conté de la façon la plus gênée et la plus ennuyeuse l’anecdote la plus empruntée, mais par ci, par là, dans ce livre qui tombait de mes mains, ma plume s’était révoltée, avait griffé une page, où un peu de mon sang plutôt que de l’encre était resté. Oui, parfois ma misère avait été plus forte que l’imitation somnolente où par ailleurs je m’étais astreint.
Je publiai ce monstre, sorti de mes mains machinales, je le coiffai d’un titre plus grand que lui: «L’homme couvert de femmes». Ah! si j’avais su me rendre libre, quelle chanson j’aurais écrite, une chanson longue, interminable aux cent couplets monotones: cette femme, et puis cette femme, et puis encore celle-là. Toute ma vie manquée d’homme qui aime les femmes à la folie et qui n’en a aucune.
La plupart des personnes qui parcoururent ce récit disparate furent rebutées par l’ennui même que j’avais eu à le tracer et que je montrais partout avec une négligence cynique. Bien peu allèrent jusqu’à se donner le mal de couper les pages pour découvrir ces feuillets interfoliés où soudain, n’y tenant plus, j’avais ouvert mon cœur. Et celles-là s’indignèrent du débraillé de ma confidence et n’y virent qu’un artifice grossier pour relever l’effet fastidieux de l’ensemble du livre.
Le double avantage de cette mince aventure fut que je n’en retirai aucune gloire en sorte que je ne fus pas dérangé de la retraite où continua de progresser sourdement ma paresse, mais que j’en revins néanmoins, chargé d’expérience, ayant entr’ouvert un monde nouveau.