IV
ÉCRIRE POUR VIVRE
J’ai pu encore longtemps confondre les épisodes passagers de mon illusion littéraire avec les effets plus profonds que causait en moi ce glissement que j’appelle paresse, qui continuait dans la masse la plus dense de mes forces vers une liberté inconnue.
Ne voyais-je pas maintenant le moyen de rentrer dans mon cœur par l’écriture toute la vie que l’écriture en avait sortie? Écrire était atroce et épuisant, quand il s’agissait d’écrire sur moi-même, mais écrire sur les autres? J’entrevoyais les formidables conquêtes du renoncement. Mes expériences avaient eu raison de ma vie individuelle. Le mieux était de se courber, d’aller tout de suite au bas de l’anéantissement. Se faire le serviteur des autres, chanter la vie magnifique des autres. Dorénavant, mes jours seraient remplis de l’offrande perpétuelle de ma connaissance, de ma divination, de mon sang à des personnages de fable. Ce serait les hommes transfigurés en dieux. Les hommes sont des dieux, mais, avec mes yeux physiques, dans les rencontres du quotidien, je n’avais pas su voir leur majesté, leur réalité.
Tandis que j’augurais ainsi de l’avenir, mon cœur se remplissait d’abondance et de sérénité. Je regrettais, depuis mon retour à Paris, d’avoir quitté les hommes; je n’avais jamais été un méchant délibéré; je ne m’étais guère détourné que pour émousser la pointe personnelle de mon moi. Et voilà que s’offrait le moyen de se rapprocher des hommes.
«Les passions sont magnifiques, elles sont la substance du monde. Mais si tu ne regardes les passions que dans toi-même, l’objectif va se resserrant et te déçoit. Oublie-toi et regarde les passions chez les autres; alors grâce à ce changement de dispositif, tu verras ces misérables fantoches qui glissent comme toi, de toutes parts, se nourrir et s’aggraver de tout ce que tu refuses à ce laquais mal nourri et mal payé qui porte ton nom dans la société. Une mâle charité triomphera; l’humanité s’élèvera en gloire au milieu de l’univers. Un être qui n’est pas ta personne égoïste, qui n’est pas autrui, se formera par l’action de la poésie qui est la vie essentielle, l’étincelle qui recharge sans cesse la vie.»
Ainsi j’étais loin de mon point de départ; dans le premier moment de cette découverte, j’oubliais que des empiétements de la littérature j’avais justement souffert qu’ils m’atteignissent dans le train que je menais dehors, dans le soin magnifique que j’aurais pu mettre à jouer un rôle social. A cette heure, il ne s’agissait plus dans mon propos que d’effacement dans le siècle, de réalisation intérieure.
L’horreur du médiocre me jetait dans cet extrême. Le compromis dans lequel je m’étiolais depuis longtemps me semblait la médiocrité même; il persistait à cause de ma peur, tournée tantôt d’un côté tantôt de l’autre, des cruautés que doit toujours exercer sur lui-même un homme, quand il a jeté son dévolu sur une façon de vivre. J’avais eu aussi peur jusqu’ici de m’abstenir de la littérature pour demeurer un homme que de renoncer à être un homme pour m’adonner entièrement à cette écriture de plus en plus profonde dont j’entrevoyais les propriétés plus divines qu’humaines.
Maintenant je voyais clairement que je ne pouvais garder mon honneur d’homme. L’honneur d’un homme, c’est d’agir. Or il y avait beau temps que je ne pouvais plus agir. Autrefois je m’étais débattu contre cette inaction croissante, je m’étais plaint. Depuis quelque temps cette inaction me semblait ma nature même et je commençais d’espérer qu’une puissance inconnue s’y cachât.
Je n’étais pas capable de l’astuce qui aide certains à s’accommoder de cette lésine atroce et à maintenir dans le siècle une apparence de superbe sur quoi ils économisent pour construire une œuvre exquise, fragile et vénéneuse. Je répugnais à étudier et à imiter une aisance qu’il me semblait, même songeant à l’époque de mes aventures, n’avoir jamais eue. Je ne voulais pas me produire dans la société, fardé, corseté, portant beau, jetant la poudre aux yeux. J’étais né esclave et fait pour la meule. Incapable des gestes de la liberté, je ne pouvais me déployer que dans une humilité exemplaire. C’était ma seule chance de ne pas donner dans l’arrogance inévitable des maladroits.
«Promène-toi tout le jour dans la foule. Regarde-les. Ils sont beaux. Mais quand tu seras rentré dans ta cellule, ils seront bien plus beaux encore: tu les peindras, tu peindras la splendeur des femmes nues qui se promènent dans les rues et que tu n’es pas habile à posséder. Peut-être, après un long temps, tu seras admis dans l’ordre des grands solitaires qui, dans leur retraite, sont les serviteurs du monde».
J’en disais bien d’autres; j’étais dans le premier feu de l’initiation, plein de fanfaronnade et d’irréflexion.
Mais le temps marcha, ma nouvelle doctrine fut passée au crible de mes jours. Certes, j’écrivais des histoires. J’entrais dans la légende des hommes et des femmes. J’avais acquis ce pouvoir à force de macérer dans la solitude et le dénûment de toutes choses; cette solitude et ce dénûment que je connaissais depuis longtemps, maintenant étaient féconds.
Certes, quand je m’approchais du papier, je n’avais plus de ces coups de sang à la tête quand il m’apparaissait qu’il y avait la poésie et que la poésie c’était moi, c’était moi, c’était de proclamer l’événement qui dévorait tout: la découverte du monde par moi. J’avais peu vécu, mais pourtant il y avait eu ce premier contact inouï. Cette résonance dans mon cerveau, comment la taire?
Quand je me rappelais ce premier émoi, maintenant, je n’étais d’ailleurs pas sans indulgence. Il était inévitable après tout, que le lustre des premières impressions dont il avait été le théâtre ait fait de mon moi un point éblouissant. Mais ce moment de surprise était passé: entre le jaillissement de la vie dans mon cœur et les hommes, il n’y avait plus cet obstacle, mon individu.
Il faut dire aussi que j’étais devenu pauvre ayant vivement gaspillé l’argent rapporté de Finlande et prenant garde de n’en plus gagner. Et j’avais atteint trente ans. Ces deux conditions étaient bien favorables à l’épanouissement dans mon cœur de la maxime que le monde se gagne en se perdant. Je commençai donc de chanter la vie misérable et magnifique de tous ceux et de toutes celles qui vivaient autour de moi, en particulier des femmes dont je suivais la destinée avec une tendresse respectueuse et j’espérais mériter un jour qu’un simple regard échangé dans la rue sonnât dans mon cœur comme l’aumône dans la sébile du mendiant, et que je pusse chanter ces passantes rencontrées une seule fois et à jamais inoubliables.
Au reste, j’étais encore fort loin de cet état de réception parfait, et sur mon nouveau chemin, je faisais encore bien des faux-pas. Par exemple, dans une série de nouvelles je montrais tout crus ces êtres qui glissaient autour de moi dans Paris, et les gens ne virent que haine et vengeance dans mes propos, alors que j’étais seulement trahi dans mon premier élan d’amour par des ressouvenirs et des rancœurs de ma vie gauche d’homme condamné à écrire.
Mais pourtant je dus bien constater de quoi se faisait cette épopée qui naissait maladroite et brutale. Encore de moi-même, de ma vie.
Ces personnages dont je ne parvenais encore qu’à peine à ébaucher l’être--cet être qui, je le rêvais, devait un jour si puissamment envahir l’univers et y augmenter la quantité de vie réelle, c’est-à-dire spirituelle,--m’empruntaient ce qu’ils avaient de plus particulier. Tout en eux s’infléchissait selon les pentes habituelles de mon expérience.
Je m’étais assez plaint de n’avoir pas vécu; il apparaissait maintenant que j’avais vécu malgré tout. De constater cela m’obligeait à ne pas croire si facilement à la possibilité et à la vertu de l’isolement ascétique. Il fallait pourtant que j’eusse été mêlé à la vie, puisque la connaissance n’est faite que d’expérience. On ne peut se mêler à la vie comme spectateur mais comme acteur. J’avais joué un rôle tant bien que mal et c’est en démultipliant ce rôle que j’en créais d’autres, à cette heure.
Par cette voie, j’en venais à moins de rigueur à l’égard des hommes qui avaient écrit strictement sur eux-mêmes, dont avec effroi je m’étais éloigné. Pourtant leur posture choquait encore la notion qui a le plus de pouvoir sur mon foie: «tout ou rien». Comment accepter cette donnée des biographies que rater sa vie dans le siècle c’est la seule façon pour de tels hommes d’y prendre pied? Comment accepter de propos délibéré que les actes qu’on accomplit ne soient pas susceptibles tous d’exercer un pouvoir exemplaire? Comment faire deux parts de ses gestes, dont l’une ne sera qu’un bafouillement général de tout le moteur et l’autre une écriture dont la démarche assurée compensera tardivement les négligences scandaleuses de la vie de relations? Alors peu importe que Balzac, devant la Marquise de Castries, pousse au comble le ridicule dont est capable un intellectuel encombré de sa sensibilité à la merci de la première convoitise venue, si ensuite la Duchesse de Langeais est plus réelle que celle qui constata, je l’espère, dans une révolte de tous ses sens, l’inanité de la figure sociale d’un génie des lettres?
A cela je me résignais mal. En vain, la nécessité essayait de s’imposer à moi, sous une forme héroïque.
--Tu bavardes beaucoup sur le renoncement, mais tu ne sais pas que le genre de renoncement qui t’est promis comporte le renoncement au renoncement. Tu ne dois pas connaître ce plaisir de débarras et d’allègement, cette jouissance de ligne pure où le renoncement conduit parfois ses amateurs heureux. Donc nul espoir de ne plus paraître dans le monde et d’effacer, dans une réaction de dandysme désespéré, la triste figure que tu y as faite. Ton œuvre a besoin de ta vie, elle exige que tu vives, tant bien que mal. Il te faut peut-être à cause d’elle renoncer à être un homme, mais non pas à être humain.
--Mais c’est laid de mal vivre.
--Qu’importe si tu écris bien.
--Mais si mes lecteurs sont contents, mes amis ne le seront pas. J’aurai été pour eux un objet de scandale et de dérision; ils m’auront vu inachevé, insuffisant, distrait, sans zèle pour la beauté.
Car qu’est-ce que la beauté, avant tout? La beauté effective c’est l’accomplissement de l’homme dans toutes ses possibilités et à chacune de ses minutes. La beauté ce n’est pas d’abord la statue mais l’homme qui marche dans la rue et qui salue le jour d’un geste réussi. Je ne reconnais à la beauté son plein sens d’harmonie des forces que si elle préside à tout notre exercice quotidien.
--Eh bien! Tout en satisfaisant à ton art, quand tu sors de ton cabinet, tâche d’être encore un honnête homme. Ne renonce à rien entièrement.
--A quoi bon tenir la beauté dans ses mains si l’on ne peut s’en armer contre tout, contre la laideur et contre la maladresse?
La ruse, l’élégance qu’on peut employer à masquer cette lèpre qui altère les traits humains sur le visage de tout artiste, ne peuvent taire en moi une protestation profonde.
Pourtant elle est subtilement engageante la leçon qu’il me semble que me donne une certaine lignée: Montaigne, La Rochefoucauld, Racine, Fénelon, Saint-Simon, Chateaubriand, Constant, Beyle, Barrès, et même Rousseau, et même Gide. Aucun n’a renoncé à faire figure. N’est-ce point par bravoure que chacun a essayé de vivre selon le siècle? Ils sont plus naturels que Flaubert.
«Tu n’écriras, me disent-ils, qu’après avoir vécu et agi. Alors, tu rendras compte de ce que tu as fait et ressenti. Tu n’écriras que pour prendre conscience de tes ressorts et de tes mobiles, pour préparer de nouvelles actions, pour élucider ta volonté par ton intelligence. Ou si tu n’écris pas pour faciliter ta vie, ce sera pour faciliter la vie des autres hommes. Ou bien encore tu écriras, après avoir entièrement vécu pour te souvenir, pour rassembler tes jours, pour laisser une copie plus efficace que le brouillon, pour te saisir avant de te perdre».
Tel est le conseil discret de l’humanisme français. L’écoutais-je? En tout cas, je ne pouvais plus haïr et mépriser le subjectivisme comme je l’avais fait, parce que je ne le concevais plus de la même façon. J’entrais dans une nouvelle saison. Les distinctions tombaient comme des fleurs qui font place aux fruits. Où commençait, où finissait mon moi, après tout? Je ne confondis plus, à cause d’une stupide notion due au réalisme, l’art avec la photographie, truquage fait d’oppositions grossières. La première fois que j’avais voulu chanter mes amis, ignorant encore qu’ils sont des parties secrètes de ma conscience, qui vivent librement, hors de son contrôle tâtillon, je m’étais tourné vers le plus particulier d’entre eux et je lui avais dit: «Ne bougeons plus.» Le regardant à travers mes verres encore mal accommodés, j’avais été fort étonné de le voir couvert de mille petites laideurs comme d’une soudaine maladie de peau. Sur le moment je ne comprenais qu’il en était ainsi parce que depuis deux minutes, nous ne bougions plus ni l’un ni l’autre et que mon œil se voilait de mille taches, mais je m’en étais pris à lui et je l’avais accusé de m’avoir trompé jusqu’à ce jour. Il était résulté de ce malentendu une caricature épaisse et inerte que j’avais publiée sous le titre de «La Valise vide», et qui avait eu un joli succès car les gens aiment qu’un portrait soit ressemblant. Celui-là l’était au point qu’une femme qui a beaucoup aimé cet ami Jacques, n’a jamais voulu admettre, ne trouvant aucune vérité dans mes observations textuelles, que j’eusse songé à Jacques en l’écrivant. Elle l’avait toujours regardé avec les yeux de l’amour, et non à travers un kodak.
Mais pour moi non plus il ne s’agit désormais que de l’amour, et non plus de Jacques ou de Paul, mais de mille signes dans le ciel et sur la terre qui, pour le plaisir de remuer, décrivent le développement enfin libre et généreux de cet univers qui est en moi et qui est bien autre chose que ce qu’on appelle une personnalité.
Par là, il me semble que je rejoins la vie; à de certains moments, j’en viens à croire qu’écrivant, je vis.
Peut-être écrivant, est-ce en moi qu’il y a le plus de vie?