‹ Le lion du désert: Scènes de la vie indienne dans les prairiesChapitre 10 sur 11 · II

II

LE VOYAGE.

Pendant assez longtemps, nous cheminâmes côte à côte, don Blas et moi, sans échanger un mot. Le Mexicain semblait plongé dans de sérieuses réflexions et ne relevait parfois la tête que pour exciter par ce sifflement particulier aux jinetes mexicains l'allure cependant déjà fort rapide de nos chevaux. Enfin, lorsque la ville eut disparu au loin derrière nous, que les hautes coupoles de ses églises se furent effacées à l'horizon, mon compagnon parut comprendre ce que ce silence prolongé devait avoir d'extraordinaire pour moi, et faisant un effort sur lui-même pour renouer notre entretien si brusquement rompu:

--Pardonnez-moi, caballero, me dit-il avec cordialité, je vous avais promis un joyeux compagnon, et voilà que, malgré moi, je me suis laissé aller à de tristes souvenirs qui ont subitement chassé ma gaieté en rouvrant des blessures mal fermées.

--Je crains, répondis-je d'avoir été la cause innocente de ce changement dans votre humeur.

--Il est vrai, répondit-il franchement, mais il est inutile de vous excuser, je ne saurais vous en vouloir. Hélas! vous le savez, chaque homme a dans sa vie une page qu'il voudrait en arracher. Nous autres, Mexicains, nous sommes les fils du Soleil; la lave de nos volcans circule dans nos veines, nos passions sont terribles.

Il soupira et se tut.

Je respectai son silence, comprenant que cet homme était sous le poids d'une grande douleur, d'un remords peut-être; bien que son front large, son œil noir bien ouvert, la franchise qui se peignait dans sa loyale physionomie et la grâce répandue sur toute sa personne donnassent un éclatant démenti à cette dernière supposition.

Cependant, l'aspect de la campagne avait complètement changé autour de nous. Malgré mes secrètes appréhensions, je ne pouvais me lasser de laisser errer mes yeux sur l'étrange spectacle qui s'offrait à moi.

Jusqu'aux dernières limites de l'horizon, l'eau paraissait être l'objet principal et, pour ainsi dire, la base du paysage qui se déroulait à ma vue; çà et là, de chaque côté de l'étroit sentier dans lequel nous nous étions engagés depuis une heure environ et qui allait toujours se rétrécissant, surgissaient des îlots de verdure; des rizières profondes bordaient la route, et à perte de vue s'étendaient les prairies mouvantes couvertes de cette perfide verdure qui cache des abîmes dans lesquels s'engloutissent en un instant les imprudents qui osent s'y aventurer sans guide.

Cependant, nous avancions toujours avec la même rapidité, le soleil presque au niveau de l'horizon allongeait démesurément l'ombre des ahuehuelts, des gommiers et des huisaches dont les racines puissantes s'enfonçaient sous l'eau, tandis que leur tête orgueilleuse s'élançait à plus de quatre-vingts pieds, abritant sous leur épais feuillage des milliers de cardinaux qui sifflaient à qui mieux mieux, et un nombre incalculable de centzontle, le rossignol américain, dont le chant mélodieux semblait saluer l'heure rafraîchissante du soir; je songeais, avec une inquiétude croissante, que l'eau se rapprochait de plus en plus du sentier sur lequel nous galopions et qu'il arriverait un moment où il nous deviendrait impossible de pousser plus avant; nos chevaux semblaient, avec l'instinct naturel à leur race, partager mes appréhensions, les oreilles couchées en arrière, les naseaux ouverts, le cou allongé, ils respiraient avec force en renâclant et se cabrant presque à chaque pas.

Don Blas ne paraissait attacher aucune importance à ces inquiétants pronostics, le visage froid et sévère, les sourcils froncés, il excitait sans cesse sa monture, semblant éprouver un plaisir étrange à voler au devant du danger terrible qui sans doute nous menaçait; quant à moi, je maudissais intérieurement la folie qui m'avait poussé dans cette malencontreuse aventure, et je jurais, si j'échappais sain et sauf, ce qui n'était pas probable, de ne plus me laisser reprendre à commettre de telles extravagances.

Tout à coup, nous atteignîmes un coude du sentier; là, force nous fut de nous arrêter, l'eau nous barrait le passage. Je jetai autour de moi un regard désespéré que je reportai sur mon compagnon. Il était toujours aussi calmé et aussi indifférent en apparence.

L'endroit où nous nous trouvions, autant que l'émotion que j'éprouvais me permit de m'en assurer aux derniers rayons du soleil, formait une espèce de plateau d'une assez grande largeur, couvert d'arbres touffus sous lesquels s'abritaient une certaine quantité de misérables jacales, et qui, en toute saison, devait être à l'abri des inondations. J'ai dit qu'autour de ce plateau, ou plutôt de cet îlot où aboutissait le sentier que jusqu'à ce moment nous avions suivi, l'eau avait à perte de vue envahi la campagne, formant, à travers les arbres, d'étroits et inextricables canaux, qui fuyaient dans toutes les directions sous les dômes épais de verdure.

Don Blas releva la tête en jetant autour de lui un regard interrogateur.

--Nous approchons, me dit-il.

Je jugeai inutile de répondre à cette assurance.

Il continua.

--Êtes-vous attendu à Arroyo Pardo?

--J'ai, il y a dix jours, expédié un péon au propriétaire, en lui annonçant mon arrivée prochaine.

Il secoua la tête à plusieurs reprises.

--Vous connaissez don Desiderio, le maître du rancho? me demanda-t-il au bout d'un instant.

--Aucunement, répondis-je, mais on m'a parlé de son fils, don Lucio, comme d'un homme entendu, honnête et brave, et c'est avec lui que je compte traiter.

Mon guide soupira profondément.

--C'est bien, me dit-il, à moins que vous ne préfériez passer la nuit dans un de ces misérables jacales, avant deux heures vous serez au rancho.

--Nous ne nous y rendrons pas à cheval, je suppose?

--Non, répondit-il en souriant, nous irons dans une pirogue.

--Ainsi, pendant la nuit, car le soleil ne tardera pas à se coucher?

--Avant une demi-heure il fera nuit.

--Hum! fis-je en hochant la tête.

Il me lança un regard sardonique.

--Si vous avez peur de voyager pendant les ténèbres, reprit-il, nous pouvons ne partir que demain matin.

Je relevai brusquement la tête.

--Comment avez-vous dit cela? répondis-je aussitôt, peur, et pourquoi aurais-je peur, s'il vous plaît?

--Dame! je ne sais pas moi, mais il y a tel homme fort brave à la clarté du soleil qui tremble comme un enfant pendant l'obscurité.

--Je ne suis pas de ceux-là, répondis-je avec un sourire de dédain.

--Oui, oui, fit-il en hochant la tête, vous autres Français, vous vous flattez d'être braves, parce que vous ne croyez plus à rien, il n'en est pas ainsi dans ce pays; vous savez que les canaux sont hantés?

--Hantés! m'écriai-je, au diable les fantômes; si ce sont eux qui vous arrêtent, nous partirons quand vous voudrez.

--Soit, répondit-il sèchement.

Portant alors les doigts de sa main droite à sa bouche, il siffla d'une façon particulière.

Presque aussitôt un homme aux traits hâves, aux membres décharnés et à demi vêtu de mauvaises calzoneras, sortit d'un jacal et s'approcha de nous.

--Vous ici! s'écria-t-il avec une surprise douloureuse, en reconnaissant mon guide. Oh! mi amo, quel projet vous amène dans des parages où vous ne devriez plus reparaître.

--Silence, dit impérieusement don Blas, silence Perico, ce qui est fait est fait; prépare ta pirogue, nous partons.

--Vous partez à cette heure, reprit-il avec une surprise qui se changeait en épouvante, et où allez-vous, au nom de nuestra señora del Carmen? ce n'est pas à Arroyo Pardo au moins?

--Tu te trompes, Perico, répondit froidement don Blas, ce cavalier a affaire à don Desiderio; il veut le voir sans retard, je lui sers de guide.

Le péon se signa à plusieurs reprises.

--Non, murmura-t-il à voix basse, je ne puis faire cela, je ne les conduirai pas au rancho.

--Voyons, que marmottes-tu entre tes dents? s'écria don Blas avec impatience, je veux partir à l'instant, il le faut.

--Mi amo! mi amo! vous savez combien je vous suis dévoué, reprit le péon avec insistance, mais ce que vous me demandez est impossible, j'ai rencontré hier le passeur de nuit dans les canaux, il y aura du sang versé pour sûr.

--Que veut-il dire avec son passeur de nuit? demandai-je.

--C'est une de leurs croyances, répondit avec ironie don Blas, le passeur de nuit est un fantôme qui rôde à l'aventure pendant les ténèbres; sa rencontre présage un malheur.

--Oh! señor forastero (étranger), dit le péon en s'adressant à moi et en joignant les mains avec prière, attendez jusqu'à demain; au lever du soleil nous partirons.

--Je ne demande pas mieux, répondis-je en dissimulant un sourire.

Mais don Blas aperçut sans doute sur mon visage une expression qui ne lui plut pas, car ce fut lui qui s'obstina à partir, et avec une animation qui me parut étrange, il exigea que le départ eût lieu aussitôt.

--Écoutez, mi amo, dit alors le péon, vous l'exigez, je dois vous obéir; mais il arrivera malheur; je ne vous ai pas tout dit encore.

--Qu'as-tu de plus à m'apprendre? s'écria don Blas avec une impatience fébrile.

--Don Estevan Sallazar est mort.

Le Mexicain pâlit, un tremblement convulsif agita tout son corps.

--Il est mort! répéta-t-il, lui, oh! non, c'est impossible.

Le péon secoua tristement la tête.

--Il est mort, vous dis-je, c'est moi-même qui, il y a deux jours, ai retrouvé sa pirogue chavirée dans le canal des ahuehuelts.

--Mais comment cela est-il arrivé?

--Qui saurait le dire? peut-être Matlacueze, la belle fille aux cheveux verts, a-t-elle enroulé ses longues tresses à l'avant de la pirogue pour l'entraîner au fond de l'eau.

Don Blas haussa les épaules.

--Et le corps de don Estevan? demanda-t-il.

--Si le démon des eaux l'a emporté, comment l'aurait-on retrouvé, répondit l'Indien d'un air convaincu.

--Raison de plus pour que j'aille au rancho, reprit le Mexicain; tout est fini, si don Estevan est mort.

Perico n'osa rien répondre à cette raison péremptoire sans doute, et jugeant au ton de don Blas qu'il serait imprudent à lui d'insister davantage, il se décida à obéir tout en murmurant à part lui des interjections entrecoupées au milieu desquelles revenait sans cesse le passeur de nuit.

Quelques minutes plus tard, il nous avertit que la pirogue était prête.

Nous mîmes pied à terre, et après avoir confié les chevaux au péon, qui les installa dans un jacal, nous nous dirigeâmes à grands pas vers l'endroit où nous attendait la pirogue.

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