‹ Le lion du désert: Scènes de la vie indienne dans les prairiesChapitre 9 sur 11 · IX

IX

LA LOI DES PRAIRIES.

Après l'interrogatoire de Pépé Naïpès, le conseil avait décidé qu'on enverrait demander secours aux Indiens Pieds-Noirs, aux Corbeaux, aux Omahas, aux Ottoës, enfin aux tribus alliées des Comanches, dont les loges se trouvaient aux environs, afin de pouvoir cerner toutes les routes et barrer tous les passages, et qu'aussitôt ces secours arrivés, Néculpangue et Nauchenanga se mettraient à la tête d'une expédition et partiraient immédiatement pour attaquer le camp des gambucinos.

Quelques heures plus tard les députés revinrent suivis chacun des guerriers d'élite des nations auprès desquelles ils avaient été envoyés, et, le jour suivant, au lever du soleil, les deux chefs comanches, à la tête de cinq cents hommes bien montés, se mirent en marche dans la direction de la colline de l'Oiseau-Noir. Le soir, au coucher du soleil, ils arrivèrent en vue du camp. C'étaient eux que la sentinelle des chasseurs avait aperçus.

Aussitôt ses préparatifs de défense terminés, le Faucon-Noir prit une escorte de deux cents Pawnies à cheval, laissa la garde du camp au Castor et descendit dans la plaine.

Les deux troupes indiennes rivales poussèrent de grands cris en se voyant, et, lâchant la bride à leurs chevaux, elles s'élancèrent avec furie l'une contre l'autre.

Certes, pour qui n'eût pas été au fait des mœurs singulières de la Prairie, cette façon de s'aborder eût paru une hostilité déclarée; il n'en était rien pourtant, car, arrivées à la portée l'une de l'autre, les deux troupes commencèrent à faire danser et caracoler leurs chevaux avec cette grâce et cette habileté qui caractérisent les Indiens, et, se déployant à droite et à gauche, elles formèrent deux vastes demi-cercles au centre desquels se trouvèrent les chefs.

Nauchenanga, sur un geste de Néculpangue, détacha sa robe de buffle qu'il agita en signe de paix; le Faucon-Noir répondit immédiatement en s'avançant seul le bras tendu et la main ouverte.

Les deux chefs se joignirent au milieu de l'espace laissé libre pour eux et leurs guerriers.

--Mon frère est le bienvenu, dit le Faucon-Noir qui, en qualité de premier occupant, se crut autorisé à faire les honneurs de cette partie de la Prairie.

--Merci, répondit Nauchenanga; mon frère est-il donc à présent un chef des Pawnies?

--Non; mais les Pawnies sont les amis de mon âme, et mon cœur se réjouit lorsque je suis près d'eux, reprit le chasseur.

--Les Pawnies doivent être fiers de l'amitié d'un grand guerrier comme mon frère.

Le chasseur s'inclina avec courtoisie.

--Mon frère chasse-t-il le bison en ce moment? Les troupeaux sont nombreux dans la pampa.

--Non, répondit le jeune homme, ma chasse est faite; j'ai pris le gibier que je voulais atteindre.

--Mon frère est heureux.

--Mon frère, le grand chef comanche, est-il donc sur le sentier de la guerre, qu'il mène une si grande troupe de guerriers à sa suite?

--Oui, dit Nauchenanga, je vais prendre les chevelures de mes ennemis.

--Wacondah lui donnera la victoire, mon frère est un chef habile.

L'Indien s'inclina à son tour.

Les deux interlocuteurs s'examinèrent un instant.

--Si mon frère veut, avant de continuer son voyage, prendre sa part d'une bosse de bison, je serai heureux de la lui offrir, insinua le chasseur.

--Je remercie mon frère, mon voyage est terminé, c'est ici que je m'arrête.

--Ici! que veut dire mon frère? et quel est donc l'ennemi dont il cherche à ravir la chevelure?

--Mon frère a-t-il perdu la mémoire? répondit vivement le Comanche, et mon ennemi n'est-il pas le sien?

--Si mon frère veut parler de l'homme que les visages pâles nomment don López, cet homme est en mon pouvoir.

--Oah! mon frère s'est-il réellement emparé du chef des visages pâles? fit Nauchenanga d'une voix saccadée et en modérant avec peine la passion qui grondait au fond de son cœur.

--Il est là prisonnier dans son camp, ainsi que tous les hommes qu'il commandait, dit le jeune homme en indiquant le sommet de la colline.

--Et, reprit Nauchenanga avec un tremblement dans la voix et une certaine agitation, le walkon des Prairies bienheureuses...

--Le walkon est près de moi; est-ce qu'une squaw ne doit pas suivre son mari en tous lieux? répondit le Faucon-Noir avec un sourire tranchant comme une lame d'acier.

--Tu mens, chien! s'écria Nauchenanga avec fureur en levant son tomahawk sur la tête du chasseur: le Pigeon-Volant ne veut pas être la squaw d'un lièvre des visages pâles.

A cette insulte, le Faucon-Noir fit faire une volte à son cheval, et, saisissant son rifle, il coucha en joue le Comanche.

Une mêlée terrible et sans pitié allait s'engager entre les deux troupes, lorsque Néculpangue, qui jusqu'à ce moment avait assisté à l'entretien sans y prendre part, se jeta entre les deux rivaux, et, s'interposant dans la discussion avec cette autorité que lui donnaient son âge et sa réputation:

--Que mon frère comanche remette son tomahawk à sa ceinture, dit-il, des hommes ne se battent pas pour l'amour d'une femme lorsque de graves intérêts les réclament! Gardons notre courage pour lutter contre les visages pâles qui nous volent nos territoires de chasse, la hache doit être enterrée entre les enfants des prairies; mon frère le chasseur est jeune, mais c'est un grand chef au feu du conseil; qu'il retourne vers les siens, ma tribu campera ici, les tentes vont être dressées par mes fils, demain les chefs se rassembleront pour discuter au sujet des voleurs visages pâles dont mon frère s'est emparé, il assistera au conseil, Wacondah nous prêtera ses lumières pour que justice soit faite à tous et que les intérêts de mon frère le chasseur et ceux de mon fils soient sauvegardés.

--Bon! fit Nauchenanga, mon père a bien parlé.

--J'assisterai au conseil, répondit le chasseur avec fierté, non pas que j'admette que nul ait le droit de disposer de mes prisonniers, mais parce que je suis ami de la justice, et que jamais on ne me verra enfreindre les lois de la Prairie.

Après avoir prononcé ces paroles, le jeune homme se remit à la tête de sa troupe et regagna son camp.

Néculpangue le suivit longtemps des yeux avec une émotion dont il ne pouvait se rendre compte; la voix du chasseur vibrait doucement au fond de son cœur et lui causait un charme indicible; enfin, lorsque les Pawnies eurent disparu au milieu des arbres de la colline, le vieux chef secoua la tête à plusieurs reprises comme pour chasser une pensée importune, et, reprenant l'impassibilité indienne, il s'occupa activement des préparatifs de la cérémonie du lendemain.

Au lever du soleil, un Indien comanche vint de la part des chefs de sa nation prévenir le Faucon-Noir que l'on attendait sa présence pour ouvrir la discussion.

Le chasseur fit immédiatement monter à cheval ses compagnons blancs, et, suivi d'une centaine de Pawnies qui lui servaient d'escorte et conduisaient au milieu d'eux don López désarmé, il se rendit dans la plaine. Rant-chaï-waï-mè, parée de ses plus beaux habits et rayonnante de bonheur, caracolait auprès de lui.

Les Comanches avaient, en quelques heures, improvisé un véritable village avec ses tentes en peaux de bisons alignées et formant des rues et des places.

A l'entrée du village se tenaient Néculpangue et tous les chefs alliés, accompagnés du devin, attendant l'arrivée du Faucon-Noir.

Aussitôt que celui-ci parut, le devin fait quelques pas à sa rencontre, précédé de deux enfants dont l'un frappait de toutes ses forces sur un chichikoué, et le second soufflait dans une conque, tandis que, derrière lui, quatre hommes portaient une longue perche dépouillée de son écorce, au sommet de laquelle se balançaient des chevelures humaines. Deux enfants d'une dizaine d'années conduisaient un asshata, et un troisième portait une bêche; derrière eux venait, gardé par quatre guerriers comanches, le pauvre Pépé Naïpès, qui lançait des regards effarés et qui était plus mort que vif.

Lorsque le sayotkatta fut arrivé à une dizaine de pas du chasseur, il s'arrêta, fit un signe, et la musique se tut.

Néculpangue et le Faucon-Noir firent quelques pas au devant l'un de l'autre, tenant une robe de bison déployée en signe de paix.

--Que Guatéchù, qui voit tout et sonde les cœurs, dirent-ils ensemble, écoute nos paroles; ce sont des sentiments de paix et d'amitié qui nous réunissent.

Alors le devin saisit la bêche, et creusa, entre les deux chefs, un trou de quatre pieds de profondeur; et lorsque ce travail fut terminé:

--Wacondah vous entend, dit-il: malheur à celui qui trompera son frère! vos paroles seront enterrées là.

Néculpangue, Nauchenanga et le Faucon-Noir se placèrent à trois angles du trou, et, se penchant en avant, ils se donnèrent la main au-dessus et commencèrent les discours d'usage en pareille circonstance, chacun protestant des bonnes intentions qui le guidaient, et de la franchise et de la cordialité qu'il apporterait dans la discussion.

Les discours terminés, le sayotkatta fit trois fois le tour du trou en prononçant des mots magiques d'une voix basse et monotone; puis il égorgea l'asshata dont il recueillit le sang dans un panier en jonc tressé si serré qu'il ne s'en perdit pas une goutte, et l'asshata, coupé en quartiers, fut placé dans le trou. Le devin planta au-dessus la perche, après l'avoir bariolée avec le sang de la victime d'un nombre infini de signes hiéroglyphiques destinés à éloigner les mauvaises influences et à empêcher que les paroles enterrées ne sortissent du trou et ne fussent saisies par Jurùpari, le génie malfaisant.

--Frères et hommes puissants, dit le devin d'une voix imposante, tous les rites sont accomplis, Guatéchù les a vus d'un regard complaisant. Vous pouvez sans crainte vous réunir autour du feu du conseil, pendant que ce visage pâle, ajouta-t-il en désignant Pépé Naïpès qui tremblait de tous ses membres, sera attaché au poteau, pour que son âme de lièvre aille après sa mort rapporter à Wacondah de quelle façon nous savons l'honorer.

--Un moment! dit le Faucon-Noir. Je n'assisterai pas au conseil des chefs si ma présence doit être le prétexte d'un meurtre. Nous venons de prononcer des paroles de paix qui doivent avoir leur effet: j'exige que cet homme soit libre à l'instant, ou je me retire.

A ces paroles hardies, prononcées d'un accent clair et assuré, les Indiens restèrent un moment interdits.

--Cet homme est voué à Jurùpari, dit le sayotkatta avec hésitation, car il sentait qu'il n'était pas soutenu par les chefs.

--Ce misérable n'est pas digne de votre colère; voyez, il pleure comme une femme, reprit le Faucon-Noir. Chassez-le avec le mépris qu'il mérite: les guerriers combattent les hommes et ne torturent pas les enfants.

Un murmure d'assentiment accueillit cette proposition, et le sayotkatta, prenant l'initiative avant que les Indiens ne le forçassent à renoncer au supplice du ranchero, le détacha lui-même en disant:

--Que votre volonté soit faite; cet homme est libre.

Le pauvre diable, qui depuis la veille ne vivait pour ainsi dire que par artifice, chancela un instant comme un homme ivre, et alla tomber évanoui au milieu des chasseurs.

--Maintenant, dit le Faucon-Noir, chefs, je vous remercie; je vois que ce sont réellement des sentiments de paix qui vous animent, je suis prêt à vous suivre.

Les chefs s'inclinèrent avec courtoisie, tandis que le devin, dont le rôle était terminé, se retirait et se perdait dans la foule des guerriers.

Néculpangue prit le Faucon-Noir par-dessous les bras, et le guida vers le feu du conseil, où des tabourets de nopal sculptés étaient rangés en cercle pour les chefs. Chacun prit place, et le calumet de paix fut apporté avec le cérémonial usité en pareille circonstance.

Le fourneau du calumet était fait d'une espèce de pierre ressemblant à du porphyre, son tuyau avait sept pieds de long et était orné de touffes de crins teints en rouge.

Le porte-pipe entra dans le cercle, alluma la pipe, la tourna vers le soleil, puis vers les différents points du compas; après quoi il la tendit à Néculpangue. Celui-ci fuma quelques bouffées, ensuite gardant le fourneau de la pipe dans sa main, il tendit l'autre bout au Faucon-Noir et à chacun dans le cercle. Lorsque tous eurent fumé, Néculpangue rendit le calumet au porte-pipe, et, se tournant vers le chasseur:

--Que mon frère parle, dit-il, nos oreilles sont ouvertes.

--Ce n'est pas à moi de parler, répondit le Faucon-Noir, c'est à mon frère le grand tokki des Comanches. J'attends la demande qu'il a à m'adresser à propos de mes prisonniers.

--Bon! reprit Néculpangue, je vais donc m'expliquer. Peu m'importe le sort des autres prisonniers blancs; mais, contre leur chef, je réclame la loi des Prairies, œil pour œil, dent pour dent.

--Je ne puis consentir à ce que demande mon frère, répondit simplement le chasseur; j'ai promis la vie sauve à mes prisonniers. D'ailleurs, que mon frère y réfléchisse, pour être passible de la loi des Prairies, il faut l'avoir enfreinte en commettant un meurtre sur un parent ou un ami de celui qui réclame l'application de la loi; et je ne sache pas que le chef blanc, qui ne connaît pas le tokki des Comanches, se soit souillé d'un meurtre sur quelqu'un des siens.

--Qu'en sais-tu, jeune homme? s'écria Néculpangue en se levant de son siège. Écoutez tous, ulmens et sachems de ma nation, il faut enfin que vous me connaissiez. Ce n'est pas un sang indien qui coule dans mes veines, le désespoir seul m'a obligé de me réfugier parmi vous et de réclamer l'adoption que vous m'avez si noblement accordée et dont je crois m'être rendu digne. Avant ce temps j'étais riche, heureux; j'avais un frère que j'aimais, une femme et un enfant que je chérissais; le misérable qui est devant vous a causé ma ruine et m'a pour toujours ravi le bonheur. Je demande, encore une fois, l'application de la loi des Prairies.

Tous les membres du conseil étaient atterrés. Don López, agité de mouvements convulsifs, le visage livide et défiguré par les remords, lançait autour de lui des regards empreints d'une terreur folle.

Néculpangue continua d'une voix vibrante, en le désignant d'un geste terrible:

--Chefs et guerriers indiens, mes frères, cet homme n'était guidé ni par la haine ni par la cupidité en commettant ces crimes; son but était d'épouser ma veuve. Que cet homme me démente, s'il l'ose. Je l'accuse devant vous du meurtre de don Estevan de la Fuente, mon frère; de l'incendie de ma maison, et, par suite, de la mort de mon fils et de ma femme bien-aimée; car je suis don Gutierrez de la Fuente. Me reconnais-tu, don López?

--Oui! oui! c'est lui! s'écria le Mexicain avec égarement.

--Pas de grâce, continua Néculpangue, œil pour œil, dent pour dent.

Un morne silence régnait dans l'assemblée; le Faucon-Noir baissait la tête avec découragement, renonçant malgré lui à défendre plus longtemps son prisonnier.

Tout à coup Rant-chaï-waï-mè, qui avait assisté, aux côtés du chasseur, à cette scène étrange, vint se placer devant don López, et lui présenta un poignard, en lui disant d'une voix émue:

--Je te pardonne ce que tu as fait contre moi, homme blanc; meurs comme un homme de cœur, tes victimes crient après toi. Wacondah te pardonnera peut-être, si ton repentir est sincère.

Don López regarda un instant la jeune fille avec une expression impossible à rendre, deux larmes jaillirent de ses yeux brûlés de fièvre, et il lui répondit en prenant le poignard:

--Merci, Rant-chaï-waï-mè, tu es une noble femme; sois bénie pour les bonnes paroles que tu viens de dire. Toi seule as eu pitié de moi, je saurai mourir. Et toi, don Gutierrez, ajouta-t-il en se tournant vers Néculpangue, sois heureux, tu es vengé!

Et d'un geste aussi prompt que la pensée, il se plongea le poignard dans le cœur.

--Heureux! murmura Néculpangue d'une voix brisée par la douleur: il n'est plus de bonheur pour moi.

A ce moment, le Castor écarta la chemise du Faucon-Noir, et, montrant le reliquaire que celui-ci portait au cou:

--Vous blasphémez, don Gutierrez, dit-il; il vous reste un fils.

A cette vue, le chef, malgré ses efforts pour se contenir, trembla de tous ses membres, ses traits se contractèrent, et deux larmes, les premières qu'il eût versées depuis la mort de sa femme, jaillirent de ses yeux et coulèrent lentement sur ses joues hâlées; il chancela, et serait tombé si le chasseur ne l'eût reçu dans ses bras.

--Mon fils! mon fils! s'écria-t-il en éclatant en sanglots.

Le jeune homme le retint longtemps serré sur son cœur, dans une étreinte passionnée.

Les Comanches, heureux du bonheur de leur chef vénéré, oublièrent l'impassibilité indienne, et laissèrent éclater leur joie.

Nauchenanga prit alors Rant-chaï-waï-mè par la main, et, s'inclinant devant le chasseur:

--Mon frère, dit-il au Faucon-Noir, tu deviendras un des grands chefs de notre nation; voilà ta femme, elle est désormais ma sœur.

Les deux hommes se serrèrent la main, franchement et loyalement.

--C'est égal, dit Pépé Naïpès qui avait repris son outrecuidante gaieté et qui se pavanait au milieu des Peaux-rouges, il faut avouer que si ce pauvre don López a mené une vilaine vie, il a fait une bien belle mort!

Et il poussa du pied le corps de son ancien chef.

UNE

NUIT DE MEXICO

SOUVENIR DE LA DERNIÈRE RÉVOLUTION

Peu de villes offrent un aspect plus enchanteur que Mexico. L'ancienne capitale des Aztèques s'étend molle et paresseuse comme une nonchalante créole, à demi-voilée par les épais rideaux de saules élancés qui bordent au loin les canaux et les routes. Bâtie juste à égale distance des deux Océans, à environ 2,280 mètres au dessus de leur niveau, c'est-à-dire à la hauteur à peu près de l'hospice du Mont Saint-Bernard, cette ville jouit cependant d'un ciel délicieusement tempéré, entre deux magnifiques montagnes, le Popocatepelt, montagne fumante, et l'Izlaczchualt ou la Femme blanche, dont les cimes chenues, couvertes de glaces éternelles, se perdent dans les nues.

L'étranger qui arrive à Mexico au coucher du soleil, par la chaussée de l'Est, une des quatre grandes voies qui conduisent à la cité des Aztèques, et qui, seule aujourd'hui, reste encore isolée au milieu des eaux du lac de Tezcuco, sur lequel elle est construite, éprouve à la vue de cette ville une émotion étrange dont il ne peut se rendre compte. L'architecture mauresque des édifices, les maisons peintes de couleurs claires, les coupoles sans nombre des églises et des couvents qui dépassent les azotéas et couvrent pour ainsi dire la capitale tout entière de leurs vastes parasols jaunes, bleus ou rouges, dorés par les derniers rayons du soleil couchant; la brise tiède et parfumée du soir qui arrive comme en se jouant à travers les branches touffues des arbres, tout concourt à donner à Mexico une apparence complètement orientale qui étonne et séduit à la fois.

Mexico, brûlé entièrement par Fernand Cortez, fut rebâti par ce conquérant sur le plan primitif. Toutes les rues se coupent à angle droit et vont aboutir à la plaza Mayor par cinq artères principales, qui sont les calles ou rues de la Tacuba, de la Monterilla, de Santo Domingo, de la Moneda et de San Francisco.

Toutes les villes espagnoles du Nouveau-Monde, bâties sur un plan unique, ont cela de commun entre elles que la plaza Mayor est, dans toutes, construite de la même façon. Ainsi, à Mexico, elle a sur une des faces la cathédrale et le Sagrario; sur la seconde, le palais du président, renfermant les ministères au nombre de quatre, des casernes, une prison, etc.; sur la troisième face est l'ayuntamiento, et sur la quatrième se trouvaient deux bazars, le Parian, maintenant démoli, et le portal de las Flores.

Le 24 décembre 1861, vers neuf heures du soir, après une chaleur torride qui, pendant tout le jour, avait contraint les habitants à se renfermer dans leurs maisons, la brise s'était levée, avait rafraîchi l'air, et chacun, montant sur les azotéas couvertes de fleurs qui les font ressembler à des jardins suspendus, s'était hâté de jouir de cette sereine placicidité des nuits américaines qui semble à travers le ciel bleu pleuvoir des étoiles. Les rues et les places étaient envahies par les promeneurs; partout c'était un tohu-bohu, un pêle-mêle inextricable de piétons, de cavaliers, d'hommes, de femmes, d'Indiens et d'Indiennes, où les haillons, la soie et l'or se mêlaient de la façon la plus bizarre au milieu des cris, des quolibets et des éclats de rire; enfin, comme la ville enchantée des Mille et une nuits, au coup de cloche de la oración, Mexico semblait s'être tout à coup réveillé d'un sommeil séculaire, tant les visages respiraient la joie et tant la foule paraissait heureuse d'aspirer enfin l'air à pleins poumons.

Et cependant, cette nuit-là, un événement de la plus haute gravité allait s'accomplir à Mexico même, le général Miramón, président intérimaire de la République, abandonné par la plupart de ses troupes dans la dernière bataille qu'il avait livrée aux partisants de Juárez, devait remettre le commandement de la capitale au général Berriozábal, fait prisonnier par lui quelques jours auparavant, et avec les quelques soldats fidèles qui lui restaient, profiter des ténèbres pour quitter la ville, que l'armée du général Ortega, commandant en chef des troupes de Juárez, occuperait au point du jour, au nom du nouveau président.

Depuis quarante ans qu'ils ont proclamé leur indépendance, les Mexicains ont si souvent joué à ce jeu terrible des révolutions, ils ont assisté à la chute de tant de pouvoirs, ils ont vu se succéder tant de gouvernements, que leur curiosité a fini par s'éteindre, leur goût se blaser et qu'ils assistent aujourd'hui calmes et indifférents à ces grands cataclysmes sociaux; car, malheureusement pour eux, ils savent trop bien d'avance que, quel que soit le pouvoir qui surgisse, rien ne sera changé pour eux, et que la seule modification qu'ils aient à espérer est un redoublement d'exactions de toutes sortes et une augmentation des impôts.

Aussi, pendant que tout se préparait pour l'accomplissement du grand drame dont nous avons parlé, la foule continuait-elle à rire, à chanter et à se promener dans les rues et sur les places, sans aucun souci des événements politiques.

Seulement, par intervalles, des bruits sinistres, des froissements d'armes se faisaient entendre, des cavaliers traversaient la ville au galop, des hommes aux sourcils froncés se frayaient passage à travers les groupes, et, de meilleure heure que de coutume, les magasins se fermaient, tandis que les petits marchands se hâtaient de regagner leurs masures dans les bas quartiers de la cité.

A la première nouvelle de la résolution prise par le président intérimaire, d'abandonner la ville, le corps diplomatique s'était réuni et avait offert son concours au général Berriozábal, nommé gouverneur provisoire, pour l'aider à veiller à la sûreté de Mexico et empêcher les bandits et les gens sans aveu de piller la ville et d'y mettre le feu, comme le bruit courait qu'ils le voulaient faire.

Le général Berriozábal avait accueilli avec empressement l'offre du corps diplomatique; alors, dans chaque légation, française, espagnole, etc., les étrangers s'étaient armés, et, sous les ordres de membres de ces légations, ils avaient commencé leur service de police en parcourant la ville, engageant les citoyens à rentrer chez eux et en établissant des postes de sûreté sur les places et aux angles des rues.

La plaza Mayor avait en un instant été évacuée, et là où, un moment auparavant, retentissait le bruit d'une foule compacte rieuse et désœuvrée, régnaient maintenant une solitude complète et un silence funèbre.

La demie après neuf heures sonna au Sagrario; à peine la vibration du timbre s'était-elle éteinte qu'un homme, enveloppé avec soin dans les plis d'un épais manteau et la tête couverte d'un chapeau en poil de vigogne, dont les larges ailes retombaient sur ses yeux et cachaient complètement son visage, quitta l'ombre d'un portal, où jusque-là il était demeuré invisible, et après avoir jeté un regard circulaire sur la place, il s'avança avec précaution, bien que d'un pas assez décidé, vers une échoppe d'évangelista (écrivain public), située vers le milieu à peu près de la galerie des Portales.

Arrivé devant l'échoppe, l'inconnu s'arrêta, regarda de nouveau d'un air soupçonneux autour de lui, et après un instant d'hésitation, il frappa deux coups légers contre la porte. Sans doute il était attendu, car, sans que le moindre bruit troublât le silence, cette porte s'entr'ouvrit assez pour livrer passage à l'inconnu et se referma aussitôt derrière lui.

La plus complète obscurité régnait dans l'échoppe; cependant l'inconnu y pénétra sans hésiter, la traversa dans toute sa longueur, et, arrivé au mur opposé, il le tâta un instant et fit jouer un ressort perdu dans la boiserie.

Une partie de cette boiserie se détacha, tourna lentement sur des gonds invisibles, et à la lueur tremblottante d'une lampe mourante suspendue dans l'intérieur de l'excavation, apparurent les premières marches d'un escalier en colimaçon qui semblait s'enfoncer brusquement dans le sol.

Avant de s'engager dans l'excavation, l'inconnu se retourna.

--Viens-tu? demanda-t-il à un homme, probablement celui qui lui avait précédemment ouvert la porte de l'échoppe, et qui se tenait à demi perdu dans l'ombre, à quelques pas de lui.

--Vous me retrouverez ici, répondit-il; vous n'avez nul besoin de moi.

--C'est juste, reprit l'inconnu, reste donc, et fais bonne garde.

Son interlocuteur ne répondit que par un grognement significatif, en remettant en place le panneau qui masquait l'escalier, et l'inconnu demeura seul. Nous l'avons dit plus haut, Mexico, cette Venise américaine, est bâtie au milieu d'un lac; ses quartiers s'élèvent sur des iles peu distantes les unes des autres et reliées entre elles par des pilotis; peu à peu, le niveau du lac s'est abaissé, les canaux se sont séchés pour la plupart, et, excepté les bas quartiers, où se rencontrent encore des mares fangeuses et fétides, l'eau a complètement disparu du sol, et les rues maintenant pavées laissent librement circuler les équipages, les cavaliers et les piétons.

Cependant, il ne faudrait pas creuser trop profondément la terre pour retrouver l'eau, si bien cachée qu'elle soit, et l'humidité est telle encore aujourd'hui dans la ville, que les rez-de-chaussée ne sont pas habités; ils servent seulement d'entrepôts et remplacent nos caves, excepté toutefois dans le centre de la ville, où les constructions ont été faites sur des iles d'une étendue relativement considérable.

La plaza Mayor, sur un des côtés de laquelle s'élevait anciennement le palais de Motecuzoma et le grand Teocali, forme le centre de l'île la plus vaste du groupe.

Certains souterrains, contemporains des Incas, et que ceux-ci avaient creusés bien avant la conquête, pour établir de mystérieuses communications d'un point à un autre, existent encore dans cette partie de la ville; la plupart ont été comblés par les Espagnols, mais quelques-uns ont échappé à leurs recherches, et celui auquel aboutissait l'escalier sur la première marche duquel nous avons laissé l'inconnu était de ce nombre.

Après que le panneau se fut refermé derrière lui, l'inconnu décrocha la lampe suspendue à la voûte, en raviva la mèche et commença à descendre avec précaution les marches verdâtres et rendues glissantes par l'humidité de l'espèce de vis de pierre au sommet de laquelle il se trouvait.

Du reste, la descente ne fut pas longue, l'escalier ne se composait que de quinze marches; il aboutissait à un souterrain étroit, mais assez élevé pour qu'un homme pût y marcher debout sans crainte de se frapper la tète contre la paroi supérieure.

Il était impossible de juger de l'étendue de ce souterrain, qui, à quelque distance, faisait un coude brusque; l'inconnu l'avait sans doute plusieurs fois parcouru déjà, car aussitôt sa descente achevée sans encombre, il marcha résolument en avant, ayant toutefois la précaution de tenir sa lampe un peu élevée afin de se guider plus facilement; précaution fort nécessaire, car, de distance en distance, s'ouvraient à droite et à gauche des galeries qui semblaient s'enfoncer dans des directions diamétralement opposées, et qui, à moins d'une parfaite connaissance des lieux, empêchaient de se diriger avec certitude dans cette espèce de labyrinthe.

L'inconnu marcha pendant environ vingt minutes dans ce souterrain. Comme son pas n'avait point cessé d'être rapide et sûr, il devait avoir franchi une distance assez considérable malgré les détours nombreux qu'il lui avait fallu faire, lorsqu'enfin il s'arrêta devant les premières marches d'un escalier qui, cette fois, au lieu de descendre, s'élevait vers la voûte dans laquelle il s'enfonçait.

--Enfin! murmura l'inconnu avec un soupir de satisfaction.

Après avoir de nouveau ravivé la mèche de sa lampe, il la posa sur le sol dans l'angle de la première marche de l'escalier, s'arrêta un instant comme pour reprendre haleine, puis il monta. Comme le premier, cet escalier avait quinze marches; au sommet se trouvait une porte fermée par un ressort dissimulé adroitement, mais sur lequel l'inconnu posa la main sans hésiter, et qu'il fit jouer; aussitôt la porte s'ouvrit.

Un flot de lumière inonda le palier sur lequel l'inconnu se tenait toujours enveloppé dans son manteau; il entra et referma le panneau derrière lui; l'endroit où il se trouva était un salon ou plutôt un boudoir richement meublé, il était désert; mais à travers la porte, fermée seulement par une portière de cachemire blanc, on distinguait le bruit d'une conversation animée entre plusieurs personnes.

Après un instant de sombres réflexions, l'inconnu étouffa un soupir, appuya la main droite sur son cœur comme pour en comprimer les battements, et, faisant avec la plus grande précaution quelques pas en avant, il s'approcha de la porte, écarta légèrement la portière et regarda.

Dans une vaste salle, magnifiquement éclairée comme pour une fête, trente ou quarante personnes des deux sexes étaient assemblées, les unes assises, les autres debout, quelques-unes groupées çà et là, mais toutes parlant avec animation et quelques-unes même avec une colère contenue.

Au luxe princier de l'ameublement de cette salle et à l'élégance de la mise des personnes réunies, il était facile de reconnaître un des plus riches hôtels de la ville ét l'élite de la société mexicaine.

Au moment où l'inconnu appuyait son œil contre la portière, un homme d'une cinquantaine d'années, aux traits durs et hautains, se détacha de l'un des groupes, et après avoir réclamé le silence d'un geste:

--Caballeros, mes amis et mes parents, dit-il d'une voix haute, prenez, je vous prie, une détermination, songez qu'il est déjà dix heures passées, que, dans trois heures au plus tard, les troupes d'Ortega entreront dans la ville; décidez-vous donc, il ne nous reste que trois heures à peine, finissons-en.

Les assistants répondirent à cette interpellation, la plupart par des marques d'assentiment; cependant, il n'y eut pas unanimité; quelques-uns protestèrent faiblement.

Le vieillard reprit avec une certaine animation dans la voix, comme s'il essayait de contenir une violente colère prête à déborder.

--Je vous le répète, señores, la situation est des plus graves, tout retard est maintenant impossible; en un mot, il faut en finir séance tenante; c'est à cette intention que je vous ai réunis, voulant vous rendre témoins de l'acte qui, dans un instant, va s'accomplir.

--Ne serait-il pas nécessaire avant tout, hasarda une dame d'un certain âge, de consulter doña Carmen, notre parente; cette affaire la regarde surtout, il me semble, et, lorsqu'il s'agit de donner son consentement à un mariage avec un homme qu'on ne connaît pas, le cas est assez grave pour qu'on y réfléchisse.

--A quoi bon? répondit le vieillard en haussant dédaigneusement les épaules; doña Carmen est une enfant de seize ans à peine, élevée loin du monde; elle ignore les obligations qu'il nous impose; son consentement n'a donc aucune valeur pour nous.

--Cependant, appuya un des invités.

--Allons donc! reprit le vieillard en lui coupant la parole. A la mort de mon frère et de ma belle-sœur, j'ai été régulièrement nommé tuteur de ma nièce, alors âgée de treize ou quatorze ans, je crois; j'ai rempli en homme d'honneur les devoirs que m'imposait le titre que j'avais accepté.

--Nous le reconnaissons, s'écrièrent les invités.

--Je sais fort bien que vous m'objecterez, señores, continua le vieillard, que don Eusebio de Carvajal, mon frère regretté, avait formé des projets d'union entre sa fille et un Français, parent éloigné de sa femme, et que ce Français prétend aujourd'hui faire valoir le droit fort peu certain que, suivant lui, cette promesse verbale lui a concédé; mais, je vous prie, raisonnons un peu. Doña Carmen de Carvajal, ma nièce, est une des plus riches héritières de la République, ses biens sont immenses; laisserons-nous de gaieté de cœur passer cette fortune princière aux mains d'un misérable aventurier français sans feu ni lieu?

--Eh! seigneur don Torribio de Carvajal, interrompit un des assistants avec un sourire sardonique, vous n'avez pas toujours eu cette opinion du colonel don Octavio de Belval, lorsqu'à la tête de sa redoutable cuadrilla, il vous délivra des guérilleros du général Ortega, qui ne parlaient de rien moins que de vous couper par morceaux; vous portiez aux nues le courage et les hautes qualités du colonel. N'est-il pas un des amis les plus dévoués du général Miramón, qui en fait le plus grand cas, et tout dernièrement encore, n'est-ce pas lui qui a fait prisonnier le général Berriozábal, aujourd'hui gouverneur de la ville? Que trouvez-vous donc de si aventurier dans tout cela; est-ce parce qu'il est né en France? Mais votre sœur, la mère de notre parente Carmen, était française aussi; sa vertu et les éminentes qualités de son cœur n'ont jamais été niées par personne, je suppose?

A cette verte réplique, don Torribio demeura un instant confondu, serrant les poings et se mordant les lèvres, pour ne pas éclater, d'autant plus que les observations de l'interrupteur avaient été écoutées avec les marques évidentes d'une sympathique approbation.

--Soit, reprit au bout d'un instant le vieillard, j'admets tout cela, je conviendrai même que le colonel don Octavio est un héros si cela peut vous être agréable; eh bien, c'est justement pour tous les motifs que vous venez de m'exposer que je ne veux pas lui donner ma nièce, et que, ainsi que moi, j'en suis convaincu, vous vous refuserez, chers parents, à cette union.--Voyons, expliquez-vous, de grâce, et finissons-en, s'écrièrent les assistants en se pressant autour de don Torribio.

--Je ne demande pas mieux, reprit-il. Nous sommes au moment d'une catastrophe horrible; Miramón est perdu sans ressources; demain, dans quelques heures peut-être, auront lieu des représailles atroces de la part des partisans de Juárez. Nous serons, nous tous, pillés, emprisonnés et peut-être assassinés par les vainqueurs qui ont de vieilles et nombreuses injures à venger. Nous nous trouvons donc à la merci d'ennemis implacables; il y va pour nous non-seulement de la fortune, mais encore de la vie; par les meurtres et les incendies passés, vous devez vous attendre que des qu'ils seront dans la ville, les federalistas n'hésiteront pas à nous rançonner et à nous traquer comme des bêtes fauves.

Ces craintes, si énergiquement exprimées et qui ne manquaient pas de fondement, firent une forte impression sur les assistants; l'égoïsme et l'intérêt personnel imposèrent silence à tout autre sentiment.

Intérieurement flatté de l'approbation tacite de ses auditeurs, don Torribio continua:

--Qui donc nous défendra dans cette circonstance critique, dit-il; est-ce le colonel Octavio? Vous ne le croyez pas; notre liaison passée avec lui sera, au contraire, un prétexte de plus aux persécutions que nous aurons à souffrir; d'ailleurs, le colonel, comme ami de l'ex-président Miramón, sera mis hors la loi, et se verra contraint de se cacher et de fuir au plus vite, s'il ne l'a fait déjà, pour sauver sa vie.

--C'est vrai, murmurèrent plusieurs personnes.

--Maintenant, une voie de salut nous est ouverte; cette voie la voici: le général Saldana, un des plus chauds partisans du général Juárez, demande la main de ma nièce, s'engageant, si sa proposition était acceptée, à nous prendre sous sa protection et a nous sauvegarder de tout dommage; l'aide de camp du général est là dans un salon à côté qui attend notre réponse; puis il rejoindra immédiatement le général dont la division doit, la première, entrer dans la ville. Que résolvez-vous, señores? D'un côté la ruine et peut-être la mort, de l'autre une protection efficace et un immense crédit auprès du pouvoir nouveau. Y a-t-il à hésiter?

--Non! s'écrièrent en chœur les assistants; doña Carmen doit épouser le général, elle est trop bonne parente d'ailleurs pour refuser de nous sauver à ce prix.

--Ainsi, reprit don Torribio avec insistance, tout est bien convenu, n'est-ce pas, messieurs mes parents. Je puis faire venir ma nièce?

--Faites, faites, don Torribio; ainsi que vous-même nous l'avez fait observer, le temps presse, ne le perdez donc pas.

Le vieillard s'inclina, sortit un instant de la salle et bientôt y rentra conduisant par la main une charmante jeune fille, mignonne et gracieuse enfant de seize ans au plus, vêtue d'une robe de mousseline blanche. Elle s'avança pâle et tremblante au milieu des respectueuses salutations des assistants.

Cette jeune fille, c'était doña Carmen.

En l'apercevant, l'inconnu, caché dans le salon, s'était senti pâlir; un tremblement convulsif avait agité ses membres, et il lui avait fallu faire sur lui-même un effort surhumain pour retenir le cri de rage qui de son cœur était subitement monté à ses lèvres.

Derrière don Torribio et doña Carmen marchait un homme de haute taille, âgé de quarante ans environ et revêtu de l'uniforme de capitaine; cet officier était l'aide de camp du général Saldana, chargé par lui de demander la main de la jeune fille et de lui transmettre son acceptation ou son refus.

Un profond silence s'était fait dans la salle; toutes les personnes présentes s'étaient assises. Seuls, don Torribio, le capitaine et doña Carmen demeuraient debout.

Le vieillard prit sur une table une feuille de papier couverte d'une écriture fine et serrée, et se tournant vers doña Carmen:

--Ma nièce, lui dit-il sans préambule comme sans ménagements, écoutez, je vous prie, et cela avec la plus sérieuse attention, la lecture de l'acte que, d'accord avec nos honorables parents ici présents, j'ai rédigé et au bas duquel vous aurez ensuite à apposer votre signature.

La jeune fille se redressa; elle releva son front pâle, et, rejetant d'un mouvement gracieux de tête les boucles soyeuses de cheveux noirs qui couvraient son visage et qui inondèrent ses épaules, elle fixa sur don Torribio un regard tellement chargé de méprisante pitié, que celui-ci détourna la tête.

--Mon oncle, répondit-elle d'une voix faible mais parfaitement distincte, je suis une pauvre enfant abandonnée; vous êtes le maître de m'infliger telle torture qui vous conviendra, je la subirai sans essayer une résistance folle et inutile; mais jamais vous ne me contraindrez à manquer à mes serments et à trahir celui que j'aime!

--Ma nièce! s'écria don Torribio avec une rage contenue.

--Mon oncle, dussiez-vous me tuer sur place, je ne signerai pas ce papier, reprit-elle avec une énergie fébrile.

--Prenez garde, enfant, prenez garde! reprit don Torribio en faisant un pas vers elle.

--Oui! s'écria-t-elle avec un rire strident, menacez-moi, mon oncle, je ne suis qu'une enfant, moi, mais lui est un homme, et s'il était là, vous n'oseriez....

--Je n'oserais! interrompit le vieillard perdant toute mesure et aveuglé par la fureur; oh! que n'est-il là, cet homme!

--Me voici! s'écria tout à coup une voix forte avec un accent terrible.

Et l'inconnu, s'élançant d'un bond de tigre dans la salle, se trouva subitement en face de don Torribio, épouvanté de cette subite apparition.

Les assistants, frappés de stupeur, ne comprenant pas comment cet homme s'était tout à coup introduit au milieu d'eux, demeuraient immobiles, muets, atterrés.

Doña Carmen avait, à la vue de l'étranger, poussé un cri de joie ineffable et s'était jetée dans ses bras en murmurant à travers ses sanglots:

--Octavio, enfin!... C'est lui! je suis sauvée!

--Oui, tu es sauvée, ma bien-aimée, répondit le jeune homme, car je saurai te protéger; viens, suis-moi, Carmen.

--Oh! oui, partons! partons! répondit la jeune fille à demi folle de joie et de terreur.

Mais au moment où le Français essayait de se frayer passage pour regagner, accompagné de la jeune fille, le salon dont il était sorti, don Torribio et ses parents, remis de la surprise et de l'épouvante qu'ils venaient d'éprouver, se jetèrent au-devant de lui pour lui barrer le passage.

--Oh! fit l'oncle avec un ricanement sinistre, vous ne vous échapperez pas ainsi, mon maître! Je ne sais quel moyen vous avez employé pour tromper mes gens et vous introduire dans ma demeure, mais, vive Dieu! vous n'en sortirez pas aisément, je vous le jure!

--Vous croyez, fit le jeune homme avec un sourire railleur tout en continuant à faire retraite du côté du salon; prétendriez-vous m'assassiner, par hasard?

--Et quand cela serait, reprit don Torribio, ne serions-nous pas dans notre droit?

Dès qu'elles avaient reconnu qu'une rixe devenait imminente, les dames avaient disparu en poussant des cris de frayeur.

Le colonel de Belval demeurait seul contre une trentaine d'hommes désarmés, il est vrai, mais auxquels venaient de se joindre une douzaine de domestiques porteurs de couteaux, de sabres et même de fusils et de pistolets.

Cette lutte gigantesque d'un homme seul contre plus de quarante touchait à la folie, le succès ne pouvait être douteux; cependant, malgré le péril immense qui le menaçait, le front du colonel n'avait point pâli, son regard d'aigle ne s'était pas baissé.

Il avait roulé son manteau autour de son bras gauche, avait pris un revolver à six coups de chaque main, et, la tête haute, les lèvres serrées, le regard méprisant, il avait peu à peu, à petits pas, reculé vers le salon, précédé de la jeune fille dont il protégeait la fuite.

Don Torribio et ses parents, ignorant que le salon possédait une issue secrète, s'étaient contentés de se grouper devant le jeune homme de façon à ne pas lui laisser la possibilité de franchir leur masse compacte, et ils suivaient son mouvement en riant entre eux du desespoir de leur ennemi lorsqu'il se verrait acculé comme un cerf aux abois.

Le colonel avait deviné leur tactique; mais, sans laisser percer la joie qu'il éprouvait, il se bornait a maintenir, entre lui et ceux qui le cernaient, une distance d'au moins trois pas, distance que ceux-ci, sous la menace continuelle des pistolets dirigés contre leur poitrine, se gardaient bien de franchir.

--Là! s'écria don Torribio en voyant que le colonel avait atteint le mur opposé du salon contre lequel il demeurait appuyé; maintenant, il vous serait assez difficile de reculer davantage, à moins de renverser le mur; rendez-vous, colonel, c'est le meilleur parti que vous ayez à prendre.

--Me rendre? répondit le jeune homme pour gagner du temps tout en desarmant un de ses revolvers qu'il replaça dans une poche de son uniforme; me rendre, et pourquoi, cher don Torribio?

--Pourquoi, vive Dieu! la question est précieuse, parce que vous êtes pris, caramba!

--Oh! pas encore! fit le jeune homme en jetant un regard significatif à doña Carmen.

--Comment! vous doutez? Avez-vous la prétention de lutter seul contre nous tous?

--Ma foi non, répondit-il insoucieusement, ce serait trop ennuyeux.

--Et comment croyez-vous donc vous échapper, alors?

--Comme ceci, cher seigneur, regardez.

La porte dérobée s'était subitement ouverte; par un mouvement rapide comme la pensée, le colonel avait saisi doña Carmen dans ses bras, s'était élancé au dehors et avait refermé la porte au nez des assistants ébahis et décontenancés.

Cette fuite s'était opérée dans un espace de temps beaucoup plus court que celui qu'il nous a fallu pour l'écrire.

Ce fut en vain que don Torribio, ses parents et ses domestiques, que cette cruelle mystification rendaient furieux, s'épuisèrent en efforts de toute sorte contre la porte du souterrain; ils ne purent seulement pas, tant elle était bien ajustée, en trouver l'emplacement positif; il leur fallut y renoncer et se retirer avec leur courte honte.

L'aide de camp du général Saldana, après avoir pris congé, d'un air assez maussade, de don Torribio, était reparti à toute bride à la rencontre du général, afin de lui rendre compte de ce qui s'était passé.

Sans perdre un instant, le colonel s'était hâté de descendre; arrivé au bas de l'escalier, il s'était arrêté et avait repris sa lampe.

Doña Carmen, pâle, tremblante, abattue, mais les yeux brillants de joie et de bonheur, se tenait appuyée à son bras et l'examinait avec une expression d'ineffable reconnaissance.

--Carmen, ma bien-aimée, lui dit le jeune homme, il vous faut du courage maintenant; vous croyez-vous en état de marcher?

--Oh! s'écria-t-elle avec exaltation, je suis forte près de vous, mon brave Octavio; je ne redoute rien sous votre protection; d'ailleurs, ne sommes-nous pas sauvés maintenant?

--Hélas! pauvre chère enfant, les dangers passés ne sont rien en comparaison de ceux qui nous menacent encore.

--Qu'importe! nous serons deux pour les affronter; car je ne veux plus me séparer de vous, Octavio.

--Je l'entends bien ainsi, ma chère Carmen, malheureusement, il va falloir quitter la ville, fuir pour échapper à nos ennemis, et je crains que vos forces ne trahissent votre courage.

--Ne vous inquiétez pas de moi, mon ami, reprit-elle vivement, quoi qu'il arrive, je le supporterai.

Ils se mirent en route à travers le souterrain; après de nombreux détours et, non sans s'être plusieurs fois arrêtés pour reprendre haleine, ils atteignirent l'échoppe de l'évangelista.

Le gardien laissé en arrière par le jeune homme était penché sur l'escalier et semblait en proie à une vive anxiété.

--Grâce à Dieu! vous voilà enfin, mon colonel, s'écria-t-il avec joie; je redoutais un malheur! je me disposais à aller à votre recherche.

--Merci, Beltran, merci mon brave, répondit gaiement le jeune homme; tu le vois, me voici sain et sauf; que se passe-t-il ici! Avons-nous du nouveau?

--Oui, mon colonel, les troupes se réunissent, vous les entendez d'ici sur la place; d'un moment à l'autre le général Miramón va monter à cheval.

--Diable! je n'ai pas un instant à perdre, alors.

--Oh! la cuadrilla est ici à deux pas; votre assistante vous tient deux chevaux sellés à la porte de cette échoppe, rien n'a été oublié.

--Fort bien! je me rends auprès du président; dans un instant je serai de retour, je te confie madame, sur ta tête tu m'en réponds.

--Rapportez-vous en à moi, colonel.

--Comment! mon ami, vous me quittez, dit la jeune fille avec anxiété.

--Pour quelques minutes seulement, chère enfant, il le faut. Mon ami, mon bienfaiteur m'attend; ma place est près de lui, lorsque tous ses amis l'abandonnent lâchement et qu'il est proscrit et malheureux.

--Allez donc, mon cher Octavio, où votre honneur et votre devoir vous appellent, moi je resterai avec ce brave soldat.

--Merci, chère Carmen. Beltran, procure-toi un manteau et un chapeau pour madame; elle ne doit pas être reconnue.

--Convenu, colonel.

--A bientôt, Carmen, à bientôt!

Octavio s'enveloppa dans son manteau, sortit de l'échoppe de l'evangelista, et se dirigea à grands pas vers le palais de la présidence.

Au moment où le colonel arrivait devant le palais, on en ouvrait la porte, et le général Miramón, revêtu de son grand uniforme et entouré d'une vingtaine de personnes, entrait sur la place.

Le général Miramón est jeune encore, nous disons est, car, grâce à Dieu, il vit toujours; ses traits sont beaux et caractérisés, l'expression de sa physionomie énergique, intelligente, est empreinte d'un grand cachet de douceur; son port est noble, ses manières affables, et sa prestance réellement militaire.

Le général Miramón représentait au Mexique le parti modéré et progressif; aussi comptait-il au nombre de ses plus chauds partisans tout le clergé, le haut commerce, la classe élevée de la population, et tous les étrangers fixés sur le territoire de la République.

Le général Miramón, personnellement, était sympathique à tous et fort aimé dans les deux partis; son entourage seul était odieux. Il aurait fort bien pu, si cela lui avait convenu, demeurer tranquillement dans la ville sans avoir rien à redouter des chefs du parti contraire. Des communications lui avaient été faites, et des assurances formelles données à ce sujet; mais, par un point d'honneur, fort louable sans doute, mais qui pouvait entraîner pour lui des conséquences funestes, le général n'avait pas voulu abandonner les derniers amis qui, dans la mauvaise fortune, lui restaient fidèles, et il avait résolu de se retirer avec eux dans l'intérieur.

Son armée, si l'on peut donner ce nom à la poignée de soldats encore rangés sous son drapeau, se composait d'environ deux mille hommes au plus; tous se trouvaient en ce moment réunis sur la plaza Mayor.

--Ah! colonel de Belval, s'écria le président en apercevant le jeune homme, je demandais justement après vous.

--Me voici, général, je regrette de ne pas être arrivé plus tôt.

--Le mal n'est pas grand, colonel; nous partons. Le jeune homme fronça le sourcil.

--Ainsi, dit-il à demi-voix, de manière à n'être entendu que du président seul, les prières de vos amis n'ont pas réussi à vaincre votre obstination, général?

--C'est une détermination inébranlable, mon ami, répondit Miramón avec une certaine impatience; ainsi n'en parlons plus.

--Un mot encore.

--Dites vite.

--Vous êtes trahi, général, j'en ai non seulement la conviction, mais encore la certitude.

Le président fit un mouvement.

--Je n'insiste pas, général, dit vivement le jeune homme; je m'incline sans murmurer devant votre toute-puissante volonté, je vous demande une grâce.

--Laquelle?

--Me l'accordez-vous, général?

--Comme il est probable, reprit-il avec un sourire triste, qu'avant bien longtemps on ne m'adressera pas de semblables requêtes, je vous accorde celle que vous me demandez.

--Merci, général, je désire seulement que vous marchiez au milieu de ma cuadrilla, et que vous me permettiez de demeurer à vos côtés.

--Toujours vos pensées de trahison, répondit-il avec un imperceptible froncement de sourcils; allons, soit, faites à votre guise. D'ailleurs, ce sera un grand plaisir pour moi, mon ami, de vous avoir pour compagnon de route.

Le jeune homme s'inclina sans répondre et s'éloigna pour donner les ordres nécessaires.

Le président se tourna alors vers les personnes qui le suivaient, et qui, le voyant parler bas, s'étaient respectueusement tenues à l'écart.

--Caballeros, dit-il avec un certain tremblement dans la voix qu'il ne parvint pas à maîtriser, ici nous nous séparons pour bien longtemps peut-être. Soyez fidèles au nouveau pouvoir comme vous l'avez été à moi, et, dans l'exil où je suis désormais condamné à vivre, je me réjouirai d'apprendre ce que vous aurez fait de bien pour la grandeur de la nation et le bonheur de ses malheureux habitants. Je préfère me retirer paisiblement et éviter l'effusion du sang entre frères, plutôt que de prolonger une lutte désormais sans but, puisque l'avantage ne saurait me rester. Le général Berriozábal m'a donné sa parole d'honneur de soldat que l'ordre serait maintenu et qu'aucune représaille ne serait exercée. Adieu donc, caballeros, soyez heureux et conservez mon souvenir comme celui d'un homme qui aurait avec joie versé jusqu'à la dernière goutte de son sang, s'il l'avait crue nécessaire pour assurer le bonheur de sa patrie bien-aimée.

Il fit alors un signe d'adieu, salua à la ronde en ôtant son chapeau, échangea quelques poignées de main et se mit en selle.

Le mot marche! retentit, et l'armée commença à défiler, morne et silencieuse, au milieu de la population groupée sur son passage et qui la voyait s'éloigner avec un indicible sentiment de tristesse.

Le colonel de Belval se tenait à droite du président. Doña Carmen venait près de lui, enveloppée d'un grand manteau et la tête couverte d'un chapeau à larges bords qui cachait complètement ses traits.

Tant qu'on fut dans la ville, tout alla bien.

La nuit était splendidement éclairée par une profusion d'étoiles brillantes. La lune, aux deux tiers de sa course, déversait des flots de rayons blanchâtres qui donnaient aux accidents du paysage une apparence fantastique.

Le président Miramón, la tête penchée sur la poitrine, était plongé dans de profondes et tristes réflexions, ne regardant ni à droite ni à gauche et se laissant aller au gré de sa monture, sur le cou de laquelle il laissait insoucieusement flotter les rênes. Précipité de si haut par un caprice de la fortune, il était encore tout froissé de sa chute, et comme tous les ambitieux, malgré l'évidence des faits qu'il lui fallait subir, il se flattait peut-être de ressaisir un jour le pouvoir qui lui avait été si traîtreusement ravi.

Le colonel Octave de Belval, plus au fait des machinations souterraines de l'ennemi que le président lui-même, veillait attentivement sur sa personne, tout en essayant de rassurer doña Carmen.

Le jeune officier redoutait non-seulement une trahison de troupes, mais encore une attaque de la part de don Torribio de Carvajal, qui probablement essaierait de lui enlever sa nièce.

La population, groupée sur le passage de l'armée, suivait silencieusement sa marche et semblait vouloir lui faire cortège jusqu'à l'extrémité de la ville.

Cependant, plus on approchait des faubourgs, plus l'aspect de la population changeait et prenait une physionomie menaçante. Des cris et des huées, faibles d'abord, mais qui augmentaient rapidement s'élevaient des groupes. Malgré les efforts des officiers, le peuple se pressait de plus en plus contre les soldats, rompait leurs rangs et se mêlait avec eux.

Bientôt le désordre fut complet. Les soldats, silencieux jusque-là et maintenus par un semblant de discipline, mêlèrent leurs vociférations à celles de la populace; la révolte commençait.

Miramón releva la tête.

--Que se passe-t-il donc? demanda-t-il.

--Ce que j'avais prévu, répondit le colonel; l'armée vous abandonne.

--Oh! s'écria le président avec un geste de colère; et, appuyant les éperons aux flancs de son cheval, il le poussa au milieu des émeutiers.

Mais déjà il était trop tard. Les soldats, excités par les meneurs qui avaient semé l'argent parmi eux, méconnaissaient la voix de leur général et étouffaient ses paroles en criant à tue-tête;

--La hache! la hache!

La hache est au Mexique le symbole de la fédération.

Seule, la cuadrilla du colonel de Belval demeurait fidèle; sur l'ordre de son chef, elle s'était serrée autour du président.

Le pronunciamiento était fait, une rixe était imminente.

Le général Miramón voulait se faire tuer par ses soldats révoltés.

--Lâches! lâches! criait-il avec désespoir.

--La hache! vive Juárez! répondaient avec des hurlements de bêtes féroces les soldats et la populace; à bas Miramón!

Le moment était critique, une minute d'hésitation pouvait tout perdre, les révoltés se préparaient à charger.

--Vous êtes perdu si nous ne sortons pas de la foule, général! s'écria Belval.

Et avant que Miramón pût répondre, il fut enveloppé parla cuadrilla; un cavalier prit sa monture par la bride, et le colonel s'élança, le sabre haut, sur les révoltés, suivi par sa troupe.

Il y eut un instant de désordre terrible, mais les soldats n'opposèrent qu'une faible résistance, et bientôt la cuadrilla, son colonel en tête, apparut sur les flancs de l'armée insurgée; provisoirement du moins, le président était en sûreté.

Doña Carmen avait suivi le jeune homme.

--Maintenant, dit Octave en s'adressant au général d'un ton qui n'admettait pas de réplique, mettez pied à terre, prenez ce manteau et cè chapeau.

--Mais où irai-je?

--Dans un endroit où nul ne vous découvrira, général.

--Me cacher! murmura-t-il douloureusement.

--Il le faut! lutter davantage serait une folie; Beltran, tu sais où conduire son Excellence?

--Oui, mon colonel.

--Suivez cet homme, général; il est brave et fidèle; je vous en réponds comme de moi-même.

--Mais vous, mon ami?

--Moi! ma place est ici.

--Cependant ... reprit-il avec hésitation.

--Partez! partez! pendant que nous protégerons votre retraite.

Le général lui tendit la main.

--Laissez-moi mourir à vos côtés! dit-il.

--Non, général; vous devez compte de votre vie à la patrie.

En ce moment, les cris redoublèrent et un mouvement hostile s'opéra parmi les insurgés.

--A vos rangs! cria le colonel. Au nom du ciel! partez, général, pendant que nous nous ferons tuer pour protéger votre retraite.

--Venez, dit Beltran; peut-être est-il trop tard. Miramón jeta un regard triste autour de lui, serra affectueusement la main du colonel, murmura le mot: Au revoir! d'une voix brisée, et se décida enfin à suivre Beltran.

Ils se perdirent bientôt dans la foule, et passèrent inaperçus au milieu des groupes.

Beltran conduisait l'ex-président à l'échoppe de l'évangélista; c'était, en effet, le seul endroit où Miramón pouvait espérer échapper à la fureur de ses ennemis.

Cependant, plusieurs cavaliers, revêtus d'habits de ville et montés sur des chevaux de prix, s'étaient mêlés aux soldats et paraissaient leur donner des ordres, auxquels ceux-ci obéissaient.

--Carmen! dit le colonel en se penchant vers la

jeune fille, peut-être dans quelques instants comparaîtrons-nous devant Dieu!

La jeune fille leva vers lui ses yeux brillants de fièvre et lui répondit avec un doux sourire:

--Que sa volonté soit faite, mon ami! Mieux vaut que je meure avec toi que d'être condamnée à te survivre!

Tout à coup un grand bruit se fit entendre et un escadron de cavalerie apparut arrivant à toute bride du côté de la campagne.

--Bas les armes! commanda d'une voix impérieuse un officier général qui galopait à quelques pas en avant des arrivants.

Les deux troupes, prêtes à se charger, s'arrêtèrent simultanément.

--Ah! ah! continua l'officier avec un accent railleur, en s'adressant à un des chefs des insurgés; comment! vous ici, don Torribio de Carvajal? Vive Dios! cher seigneur, je ne vous savais pas un si chaud partisan de notre illustre président Juárez.

Le vieillard, car c'était en effet lui, baissa la tête avec confusion.

--J'étais ici pour vous, général Saldana, dit-il.

--Oui, je sais, et pour essayer de rattraper le bel oiseau que vous teniez en cage et que vous avez laissé échapper, n'est-cè pas? Mais ceci me regarde. Colonel don Octavio de Belval, où êtes-vous? demanda-t-il à voix haute.

--Me voici, général, répondit froidement le jeune homme en faisant quelques pas en avant.

Le général l'examina un instant avec attention, puis, par un mouvement spontané, il lui tendit la main.

--Des hommes comme nous sont faits pour se comprendre tout de suite; lui dit-il affectueusement; ne soyez pas jaloux de moi, je vous rends justice; doña Carmen a bien fait de vous préférer à moi. Je ne prétends pas troubler votre bonheur; je veux, au contraire, vous servir.

--Mais, général, s'écria don Torribio.

--Silence, señor; Son Excellence le président Juárez vous exile dans votre hacienda del Palo Negro; j'ai ordre de vous y faire conduire immédiatement; de plus, vous êtes condamné à rendre à votre pupille la fortune qui lui appartient et que vous prétendiez lui ravir. Allez!

Don Torribio, atterré, se retira sans trouver un mot de réponse.

Octave et Carmen, en proie à la plus vive anxiété, ne savaient s'ils devaient craindre ou se rejouir.

Le général se hâta de dissiper leurs doutes.

--Colonel, dit-il avec bonté, vous avez commis une faute grave en enlevant une jeune fille alliée aux premières familles du pays, cette faute exige une réparation, le président Juárez ordonne que vous épousiez doña Carmen dans le plus bref délai; votre cuadrilla est incorporée à l'armée. Quant à vous, vous êtes libre, après votre mariage, de vous retirer où bon vous semblera.

--Oh! général, c'est trop de bonté, s'écria le jeune homme avec émotion.

Doña Carmen s'était jetée dans les bras du colonel.

--Me pardonnez-vous la peur que je vous ai faite à mon insu, señorita? reprit le vieux soldat.

--Ah! caballero, s'écria-t-elle, ne vous dois-je pas mon bonheur?

--Maintenant, à Mexico! dit le général en levant son épée. Colonel, je vous demande l'hospitalité pour cette nuit; quant à cette charmante enfant, il lui faudra pour quelques jours se résigner à retourner au couvent.

Les officiers fédéraux avaient fait reprendre leurs rangs aux soldats, et bientôt toutes les troupes répétèrent: A Mexico! au milieu des cris de joie, des illuminations, des vivats et des pétards, suivis par toute la population qui jamais n'avait paru si heureuse.

La révolution était finie et Miramón déjà oublié ... de ses amis.

Un seul se souvenait encore de lui, c'était Octave de Belval.

Il est vrai que lui n'était pas Mexicain.

UNE

CHASSE AUX ABEILLES

SOUVENIR DES PRAIRIES

De toutes les passions humaines, la plus implacable, sans contredit, est celle de la chasse. Cette passion offre à ses adeptes une suite continuelle d'enivrements, de péripéties imprévues, d'incidents étranges, qui tiennent l'esprit constamment en haleine et fournissent au chasseur le moins favorisé du sort des prétextes plausibles pour persévérer, surtout lorsque l'homme qui en est atteint se trouve, par les hasards d'une vie aventureuse, mis, comme je l'ai moi-même été, à même de la satisfaire dans ses plus fantastiques exigences.

Je me rappelle à ce sujet une assez singulière aventure dont je fus le héros, et qui, par la bizarrerie des épisodes dont la fatalité, pour me faire pièce sans doute, se plut à remailler, a laissé dans mon esprit un impérissable souvenir.

Le territoire de Colima est, sans contredit, une des régions les plus sauvages et les plus désertes du Mexique.

A la suite de certaines circonstances inutiles à rappeler ici, je me trouvai, vers 1854, avoir planté ma tente dans ce pays chez un brave hacendero mexicain, dont l'exploitation s'étendait presque jusqu'à la limite de la frontière indienne, et qui, peu habitué à être visité par des hommes de sa couleur, m'avait, sans me connaître, reçu les bras ouverts, employant à mon égard tous les raffinements de l'hospitalité mexicaine, dont les principes sont déjà cependant si larges dans leur bienveillante et fraternelle simplicité.

Don López Figueroa, mon hôte, était un homme de trente-cinq à quarante ans, au regard doux et franc, à la physionomie intelligente, qui vivait heureux sur ses vastes domaines, où il régnait en vrai souverain.

La seule occupation de don López était de chercher à me rendre la vie agréable et à prolonger le plus longtemps possible mon séjour chez lui.

Comme tous les hacenderos, dont la plus grande partie de l'existence se passe à cheval, don López était un enragé chasseur; ce fut donc à la chasse qu'il songea tout d'abord.

Pendant deux mois consécutifs, poil et plume, animaux de toutes sortes, furent livrés à notre merci.

Antilopes, chevreuils, élans, asshata, panthères, bisons, jaguars, ours gris même, tombèrent tour à tour sous nos coups; cela fut poussé si loin que, si j'étais demeuré six mois de plus à l'hacienda, nous aurions fini, don López et moi, par dépeupler complètement le pays à dix et quinze lieues à la ronde.

Cependant le gibier devenait rare; depuis deux jours j'étais confiné à l'hacienda; ne sachant plus à quelle chasse me livrer, l'ennui me prenait, et je commençais sournoisement, avec l'égoïsme caractéristique des voyageurs blasés, à faire petit à petit mes préparatifs de départ, sans tenir compte à mon hôte des charmantes attentions qu'il n'avait cessé d'avoir pour moi et des agréables surprises qu'il m'avait si souvent préparées.

Couché paresseusement dans mon hamac, les bras pendants et les yeux fermés, je me berçais doucement, cherchant, afin de tromper le temps, à m'endormir.

Un léger bruit me fit ouvrir les yeux. Don López était devant moi, ses yeux brillaient, sa bouche souriait, sa physionomie tout entière, enfin, exprimait la joie et rayonnait de plaisir.

--Ah! ah! fis-je en l'examinant avec curiosité.

--Eh! me répondit-il en se frottant les mains, je vous ménage pour demain une chasse dont vous me direz des nouvelles.

--Une chasse? répétai-je en me relevant comme poussé par un ressort, et laquelle? bon Dieu! N'ai-je pas, depuis que je suis ici, chassé toutes espèces d'animaux?

--Pas ceux-là, fit-il en souriant.

--Bah! qu'allons-nous donc chasser de si extraordinaire?

--Des abeilles, rien que cela, caballero; eh bien, qu'en dites-vous?

--Comment, des abeilles! m'écriai-je abasourdi.

--Oui, vous verrez; nous partirons demain de bonne heure; depuis quelques jours, des abeilles viennent butiner par ici; nous nous mettrons sur leur passée, et nous nous lancerons après elles; cela vous convient-il?

--C'est-à-dire, mon cher hôte, que vous me voyez, charmé; je ne sais réellement comment vous remercier.

--Bah! bah! fit-il en riant, vous me remercierez demain au retour.

Le lendemain, j'étais debout avec le soleil, tant j'avais hâte de savoir à quoi m'en tenir sur cette chasse promise par mon hôte, et qui m'intriguait au plus haut point.

Chasser les abeilles, cela me semblait le comble de la fantaisie; en fait de gibier, certes, je n'aurais jamais songé à celui-là!

--Déjà levé? me dit joyeusement don López.

--Comme vous voyez, et prêt à partir.

--Eh bien! alors en route.

On nous avait préparé deux chevaux de cette magnifique race des prairies, sans égale en Europe, qui peuvent dans leur journée faire trente lieues sans mouiller un poil de leur robe, et dont la sobriété est proverbiale.

Cinq minutes plus tard, nous étions en rase campagne.

--Tiens, me dit tout à coup Don López, où sont donc vos armes?

--Mes armes, répondis-je, j'ai pensé qu'elles me seraient inutiles aujourd'hui.

--Les armes ne sont jamais inutiles sur la frontière, reprit-il sentencieusement.

--Bah! répondis-je, nous ne tuerons pas les abeilles à coups de fusil, je suppose?

--Non, mais nous pourrions tuer autre chose.

--Aussi vous voyez que j'ai pris mon machette.

--Hum, ce n'est pas grand'chose; enfin à la grâce de Dieu!

Cette parole m'inquiéta; cependant, je ne laissai rien paraître et nous changeâmes de conversation tout en continuant à galoper.

Vers dix heures du matin, nous avions déjà franchi deux ou trois rivières à gué, monté et descendu plusieurs collines; nous suivions un sentier étroit qui serpentait dans une forêt de chênes-lièges et de mezquites.

--Avez-vous faim? me demanda mon hôte.

--Ma foi, répondis-je, je vous avouerai franchement que cette course matinale m'a singulièrement creusé l'estomac et que je me sens un appétit du diable.

--Bon, soyez tranquille, vous ne tarderez pas à le satisfaire.

En effet, un quart d'heure après à peine, nous débouchions dans une clairière traversée par un ruisseau perdu dont les eaux cristallines fuyaient en murmurant sous l'ombrage des grands arbres.

--Que pensez-vous de cette salle à manger? fit mon hôte.

--Je la trouve ravissante, dis-je, en sautant à terre.

Don López m'imita, sauta sur l'herbe auprès de moi, après avoir placé entre nous les provisions contenues dans ses alforjas et le déjeuner commença gaiement.

Tout à coup nos chevaux, entravés à quelques pas, couchèrent les oreilles, se refusèrent avec force et tournèrent avec inquiétude leurs têtes fines et et intelligentes vers les fourrés voisins.

--Ils sentent quelque chose, dis-je.

--C'est probable, répondit Don López sans perdre un coup de dents.

Nous sûmes bientôt à quoi nous en tenir; un miaulement sourd et prolongé résonna à nos oreilles, presque immédiatement suivi d'un second.

--Bon, fit négligemment Don López en se versant une mesure de mezcal qu'il avala d'un trait, il y a des jaguars aux environs, ils ont éventé nos chevaux et bientôt ils seront sur nous.

--Vous croyez? m'écriai-je, fort peu charmé de cette nouvelle.

--Pardieu! j'en suis sûr, avant une heure ils seront ici.

--Diable! si nous partions.

--Pourquoi faire? ils nous auraient bientôt rejoints: mieux vaut les tuer, puisqu'ils viennent à nous si bêtement.

--Hum! elle est charmante votre chasse aux abeilles, je m'en souviendrai, savez-vous?

--Oh! c'est intéressant, vous verrez.

--Caramba! je le crois bien.

--Est-ce la première fois que vous chassez le tigre?

--Ah! vous appelez cela chasser le tigre, vous, je vous remercie du renseignement.

Deux autres rauquements plus forts que les premiers se firent entendre.

--Quand je vous disais qu'ils avaient éventé nos chevaux; seulement, ils viennent plus vite que je ne le supposais, ils doivent avoir faim; il est temps de nous préparer.

--A quoi? demandai-je tout déferré par le sang-froid imperturbable de mon hôte.

--A chasser les tigres, pardieu!

--Mais je n'ai qu'un machette.

--C'est plus qu'il n'en faut, vous allez voir. Don López se leva, et s'approcha des chevaux qui tremblaient et faisaient des écarts de terreur.

--Tenez, me dit-il en revenant, entourez votre bras gauche avec cette peau de mouton, roulez votre zarapé au bras droit, lorsque le tigre viendra, vous mettrez un genou en terre en avançant le bras gauche pour vous garantir, et au moment où l'animal bondira sur vous, vous l'éventrerez au vol; c'est la chasse la plus divertissante que je connaisse.

--Oui, cela me fait cet effet-là; et l'autre tigre?

--Ne vous en inquiétez pas, je m'en charge.

--C'est égal, murmurai-je à part moi, si jamais on me rattrape à la chasse aux abeilles, je veux bien être pendu, par exemple!

Cependant, il me fallait pour cette fois en prendre mon parti et faire contre fortune bon cœur; je ne voulais pas laisser supposer au digne Mexicain, si naïvement brave, que moi, Français, j'étais capable d'avoir peur; je me roidis, et, l'orgueil aidant, je parvins à faire bonne contenance.

Après avoir de point en point suivi les instructions de mon hôte, j'attendis l'arrivée des tigres, en maudissant intérieurement la chasse aux abeilles, et persuadé que j'allais servir de déjeuner aux bêtes fauves, mais résolu à vendre chèrement ma vie.

Don López, le corps penché en avant, immobile comme une statue, écoutait attentivement les bruits de la forêt.

--Attention, les voilà! s'écria-t-il tout à coup. Au même instant un froissement de broussailles de plus en plus fort se fit entendre, et deux magnifiques jaguars tombèrent en arrêt sur la lisière de la clairière juste en face de nous.

Le corps allongé, la tête furieusement relevée, ils nous examinèrent un instant en battant à coups pressés leurs flancs de leur queue, fixant sur nous leurs yeux qui brillaient comme des escarboucles, et en passant doucement leurs langues sanglantes sur leurs lèvres retroussées.

C'étaient, sans contredit, de nobles animaux, mais j'aurais préféré les savoir autre part que là devant moi; celui surtout qui me faisait face, à cause de la frayeur que j'éprouvai, sans doute, me paraissait avoir des proportions gigantesques.

--Attention! cria Don López.

Au même instant, les tigres bondirent en rugissant.

J'étendis le bras, une haleine acre me suffoqua, une muraille sembla s'écrouler sur ma tête, une pluie chaude m'inonda, et je roulai à terre; je ne voyais rien, je n'entendais rien, seulement je faisais machinalement les plus grands efforts pour me relever: j'y parvins enfin.

Le tigre gisait immobile, mon machette enfoncé tout entier dans son corps; il avait été tué roide; quant à moi, à part quelques contusions, j'étais sain et sauf.

Après m'être assuré que je n'avais même pas une égratignure, le courage commença peu à peu à me revenir, et je regardai autour de moi.

Don López m'avait consciencieusement tenu parole; il avait, lui aussi, tué son tigre.

--Là, me dit-il en rechargeant son fusil, nous enverrons ce soir prendre notre gibier; quant à nous, continuons notre chasse.

--Quelle chasse, demandai-je, à peine remis de l'émotion que j'avais éprouvée?

--Notre chasse aux abeilles donc!

--Ah! c'est vrai, fis-je; nous chassons les abeilles, si nous rentrions à l'hacienda plutôt? hein?

--Y songez-vous? dans une heure nous aurons découvert l'essaim; voyez plutôt.

Et il me montra, en effet, une troupe assez considérable d'abeilles qui volaient au-dessus de nous et traversaient la clairière à tire-d'ailes.

--C'est juste, fis-je en maudissant intérieurement les abeilles et celui qui s'était ingéré de me les faire chasser.

Notre déjeuner, si malencontreusement interrompu par l'arrivée de nos deux fauves convives, ne fut pas continué, je ne me sentais plus le moindre appétit, bien que j'eusse à peine mangé.

Nous repartîmes au galop à travers bois, suivant autant que possible la direction que nous indiquait le vol des abeilles.

--A propos, me dit Don López, vous savez que les ours sont très-friands de miel?

--Ma foi, non, je ne le savais pas, répondis-je, mais qu'est-ce que cela nous fait?

--Pas grand'chose, c'est vrai; seulement je vous avertis, parce qu'il est possible que nous rencontrions un ou deux ours autour de la ruche.

--Comment, m'écriai-je consterné, des ours aussi! Mais c'est un véritable guet-apens, que cette chasse endiablée!

--Bah! qu'est-ce qu'un ours?

--Dame! écoutez donc, vous en parlez bien à votre aise, vous, qui êtes armé jusqu'aux dents; moi, je n'ai que mon machette.

--Eh bien! vous ferez à l'ours comme au tigre, ce n'est pas difficile cela.

--C'est vrai, mais je connais un proverbe qui dit qu'on ne réussit pas deux fois de suite, et vous le savez, les proverbes sont la sagesse des nations.

--C'est juste, malheureusement il est trop tard pour reculer; regardez, reprit-il en me montrant un arbre mort, au pied duquel se trouvait gravement assis sur son train de derrière un gigantesque ours brun.

--Bien, murmurai-je à part moi, à l'autre maintenant; diablesses d'abeilles, que le ciel les confonde!

Heureusement, la rencontre tourna mieux que je ne l'espérais pour moi, et je n'eus pas besoin d'intervenir; Don López, fort adroit tireur, logea une balle dans l'œil droit du pauvre animal qui fut tué roide.

--Maintenant, dit mon hôte, préparons quelques herbes sèches, afin d'endormir les abeilles avant d'abattre l'arbre.

Et il fit un mouvement pour mettre pied à terre; mais au même instant une nuée de flèches s'abattit autour de nous; un horrible cri de guerre résonna comme une fanfare sinistre à nos oreilles, et une douzaine d'Indiens bondirent du milieu des broussailles et se précipitèrent sur nous en brandissant leurs armes.

Cette fois, c'en était trop, la partie n'était plus tenable; j'enfonçai les éperons dans les flancs de mon cheval, et, sans m'occuper de Don López, sans même songer à lui, je partis ventre à terre dans la direction de l'hacienda.

J'entendis plusieurs coups de feu, suivis de hurlements sauvages, puis le galop précipité d'un cheval à mes côtés.

C'était Don López qui me rejoignait, après avoir blessé ou tué deux ou trois Indiens.

--C'est égal, me dit-il tout en galopant, nous savons maintenant où est la ruche; nous irons demain prendre le miel.

--Ah! non, hein, assez, lui répondis-je; c'est charmant, je n'en disconviens pas, la chasse aux abeilles, mais je vous avoue que je la trouve trop accidentée, elle n'a aucune de mes sympathies.

Don López me regarda avec étonnement.

--Cependant, vous vous êtes amusé? me dit-il.

--Epouvantablement, mon ami; mais je suis pour quelque temps guéri de la chasse.

En effet, je tins parole; après cette soi-disant chasse aux abeilles, pendant laquelle j'avais eu consécutivement maille à partir avec un tigre, un ours et des Indiens, sans mettre la main sur la moindre abeille, je renonçai définitivement à poursuivre ce fallacieux animal, et depuis lors, jamais la fantaisie ne m'a repris de lui chercher noise.

LE PASSEUR DE NUIT

LE GUIDE.

L'Amérique est un pays étrange: depuis que Christophe Colomb l'a retrouvée par hasard en cherchant une route plus directe pour se rendre aux Indes, les aventuriers de toutes les parties de l'Europe s'y sont donné rendez-vous; les uns conduits par la soif de l'or, d'autres cherchant à reconstituer une position de fortune devenue impossible dans le vieux monde, d'autres dirigés par des motifs moins avouables encore, quelques-uns enfin poussés par le fanatisme religieux et venant demander aux plages américaines cette liberté de conscience qu'ils ne pouvaient plus obtenir chez eux.

Ces hommes partis de tous les points du monde pour venir aboutir au même endroit, ont nécessairement emporté avec eux leurs croyances, leurs préjugés, leurs vices et leurs vertus; aussi de ce singulier amalgame de toutes ces nationalités différentes, hostiles pour la plupart les unes aux autres, et dont les instincts et les aptitudes étaient en complète opposition, est-il résulté, le temps et les circonstances aidant, le peuple le plus singulièrement excentrique qu'il soit possible d'imaginer, chez lequel tous les sentiments pour le bien comme pour le mal sont portés à l'extrême, qui est dévoré d'une activité incessante, d'un besoin de locomotion et d'envahissement indicible et qui, par ses vices et ses vertus, échappe entièrement à l'analyse.

Bon, cependant, l'avenir lui réserve une grande et belle mission dès qu'il aura complètement jeté sa gourme et que l'enfant querelleur, mutin et volontaire d'aujourd'hui sera devenu Un homme posé et sérieux.

Bien des gens ont écrit et écrivent encore sur l'Amérique sans la connaître, car qui peut se flatter de connaître un peuple qui lui-même s'ignore et ne se doute ni de sa force ni de sa faiblesse.

Les réflexions que je laisse en ce moment aller au courant de la plume me furent suggérées, il y a longtemps déjà, lors de mon premier séjour en ce pays exceptionnel, à propos d'un fait, car ce ne fut pas même une aventure dont le hasard me rendit témoin malgré moi, et dans lequel il me fit presque acteur à mon insu et contre ma volonté.

L'anecdote que je raconte remonte à vingt et quelques années, j'étais jeune alors, ardent, emporté, me laissant aller à la violence de mon caractère et ne suivant jamais que l'impulsion qui m'était donnée par mon premier mouvement, malgré cette parole si sage d'un célèbre diplomate: Il faut se méfier du premier mouvement, parce que c'est ordinairement le bon.

Or, en l'an de grâce 1838, je voyageais au Mexique; pour quelle raison? le lecteur n'a nul besoin de la savoir, et moi je ne me la rappelle plus; peut-être était-ce par suite de cette inquiétude perpétuelle qui me dévorait et me dévore encore, hélas! et me condamnait comme le Juif de la légende à une incessante locomotion.

Bref, j'étais au Mexique, le hasard m'avait conduit dans le Bajio.

Le Bajio est une contrée étrange; tour à tour desséché et inondé, ce pays en toute saison présente à l'œil du voyageur un aspect singulièrement pittoresque; dans la saison des pluies, alors que le ciel verse à flots ses fécondants orages sur ces plaines, sans rien perdre de sa douce tiédeur, ce bassin privilégié, se change pendant la plus grande partie du jour en un lac coupé çà et là par des collines bleues, des bouquets de verdure et des villes aux maisons blanches, aux coupoles émaillées, où les cimes toujours vertes et feuillues des arbres révèlent au voyageur les capricieux méandres des routes inondées que souvent il ne lui est possible de suivre que dans ces légères pirogues d'écorce de bouleau que les Indiens construisent avec une si admirable habileté et que, dans certaines circonstances, ils transportent sur leurs épaules à des distances considérables. Cependant les gerçures sans nombre produites dans le sol altéré par huit mois de sécheresse (car l'hiver de ces climats privilégiés ne dure que quatre mois) boivent l'eau du ciel, et il ne reste à la surface du sol qu'un limon fécondant, laissé par les eaux fluviales et par les torrents descendus de la Cordillière, limon qui fait pénétrer un suc nouveau dans la terre appauvrie et lui rend en quelques jours sa fertilité première.

Au plus fort de la saison des pluies, je me trouvais à Guanajuato, ville qui, il y a cent ans à peine, n'était encore qu'une misérable bourgade sans importance et à laquelle les gigantesques gisements aurifères de la Valenciana et de Rayas ont, depuis 1741, fait obtenir le titre de Ciudad, et dans laquelle ont afflué ensuite les richesses du Mexique.

Après un séjour assez long dans cette ville, certaines circonstances, que le lecteur connaîtra bientôt, m'obligèrent à faire une excursion dans le Bajio, où jamais je n'avais mis le pied jusqu'alors.

Mes amis essayèrent de me dissuader de tenter une expédition qui, à cette époque surtout, présentait certaines difficultés sérieuses et dans laquelle, assuraient-ils, je devais m'attendre à courir des dangers de plusieurs sortes. Mais je l'ai dit déjà, bon ou mauvais, je suis toujours mon premier mouvement; donc, ma résolution prise, je me mis immédiatement en devoir de l'exécuter à mes risques et périls; j'avais un cheval excellent, compagnon indispensable à tout homme voyageant au Mexique et que (entre parenthèse) j'avais moi-même lacé dans les prairies de l'Apacheria. Mes armes, c'est-à-dire mon rifle américain, ma machette et mon couteau, étaient en bon état; il ne me manquait plus qu'un guide; mais selon ma coutume constante en pareil cas, je m'en rapportais complètement au hasard du soin de me faire rencontrer l'individu dont j'avais besoin, convaincu que le hasard seul pouvait me faire tomber juste; raisonnement un peu paradoxal peut-être, mais dont, maintes fois, l'infaillibilité m'a été prouvée dans le cours de mes pérégrinations à travers le Nouveau-Monde.

En conséquence, le jour choisi par moi comme devant être celui de mon départ, tous mes préparatifs étant faits, je montai à cheval et, quittant la maison dans laquelle j'avais reçu l'hospitalité, je me dirigeai au petit pas vers la plaza Mayor, centre ordinaire de tous les désœuvrés et lieu où naturellement j'avais le plus de chance de rencontrer l'homme inconnu dont j'allais faire mon compagnon de route.

Du reste, cette fois comme toujours, le hasard me fut fidèle: à peine avais-je, tout en fumant ma cigarette, fait trois ou quatre tours sur la place, qu'un cavalier de bonne mine, monté sur un vigoureux cheval, piqua droit vers moi et m'accosta avec cette exquise politesse naturelle aux Mexicains, en retirant de sa main droite son feutre en poil de vigogne, tandis qu'il inclinait la tête jusque sur le cou de sa monture.

--Caballero, me dit-il, vous me paraissez étranger dans cette ville, et de plus assez embarrassé; me serais-je trompé?

--Nullement, señor, répondis-je à mon singulier interlocuteur, je suis, en effet, assez embarrassé, d'autant plus que j'ai l'intention de quitter immédiatement Guanajuato pour me rendre...

Mais réfléchissant que je contais ainsi mes affaires à un inconnu, je m'interrompis tout à coup.

L'autre attendit un instant; mais voyant que je m'obstinais à garder le silence, il sourit et me saluant de nouveau:

--Pardonnez-moi, reprit-il; moi-même, je me prépare à quitter la ville; je me nomme don Blas de Casceres; je suis ranchero, et comme il est fort agréable d'avoir en voyage un bon compagnon avec lequel on puisse causer et rire, en vous voyant jeter autour de vous des regards interrogateurs, ma foi, je me suis approché, dans l'espoir que peut-être, si mon offre vous agréait, vous seriez pour moi le compagnon que je cherche.

Cette explication franche dissipa tous les doutes qui s'étaient élevés dans mon esprit; cependant, par un reste de prudence, je répondis au ranchero:

--Señor don Blas, je vous remercie comme je le dois de l'offre bienveillante qu'il vous plaît de me faire; je crains pourtant de ne pas être maître de l'accepter.

--Ce serait jouer de malheur, señor, reprit-il; et quel motif assez sérieux vous en empêcherait, si vous me permettez de vous adresser cette question?

--Mon Dieu! répondis-je en souriant, par un motif assez plausible, comme vous le reconnaîtrez sans peine, c'est que peut-être nous ne suivons pas la même direction.

--Je n'avais pas réfléchi à cela; cependant, si vous daignez me faire connaître le but de votre voyage, qui sait si nous n'allons pas assez près l'un de l'autre?

--Je ne vois aucun inconvénient à vous apprendre que je me rends dans le Bajio.

--Oh! oh! dans le Bajio! le voyage n'est pas sans danger, en cette saison, pour un étranger.

--C'est ce que l'on m'a dit; malheureusement, de sérieuses raisons m'empêchent de retarder mon départ.

--Je n'ai rien à objecter à cela. Peut-être désireriez-vous visiter les mines de Mellado, de Rayas ou de la Valenciana?

--Je le voudrais, car j'ai entendu raconter sur ces mines des choses qui ont vivement piqué ma curiosité; mais à mon grand regret, je serai forcé de me priver de ce plaisir: je vais dans la partie la plus basse du Bajio, près des prairies mouvantes de la Caldera, à un rancho nommé le rancho d'Arroyo Pardo, assez loin des mines dont vous parlez.

--En effet, répondit don Blas, dont le visage s'était tout à coup rembruni en écoutant ma confidence; il hocha la tête à deux ou trois reprises différentes, regarda autour de lui d'un air de méfiance, et, rapprochant son cheval du mien en se penchant vers moi, il reprit en me parlant presque à l'oreille, d'une voix basse comme un souffle:

--Sans doute, il y aurait indiscrétion à vous demander, caballero, dans quelles intentions vous vous rendez en si grande hâte au rancho d'Arroyo Pardo?

Il y avait, dans la façon dont ces paroles furent prononcées, un tel mélange de crainte, de menace cachée et de douleur, que, malgré moi, je me sentis touché et intéressé. Je répondis donc sans hésiter:

--Je n'ai aucune raison de cacher le but de mon voyage; je vais trouver le propriétaire d'Arroyo Pardo, afin de lui proposer de prendre, en qualité de mayordomo mayor, la direction d'une hacienda qu'un de mes amis a fondée il y a quelques mois sur le territoire de Colima.

Don Blas me lança à la dérobée un regard qui semblait chercher à lire jusqu'au fond de mon cœur; puis, prenant tout à coup sa résolution:

--Marchons, señor, me dit-il, je vais moi-même à quelques milles d'Arroyo Pardo, je vous servirai de guide.

Séduit malgré moi par l'attrait irrésistible que m'offrait cette singulière et mystérieuse rencontre, je fis un signe de consentement et je suivis mon guide improvisé.

Cinq minutes plus tard, nous étions hors de la ville et nous galopions à travers la campagne.

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