X
LA DANSE
A Kermorgan en Plo... Juillet.
Elles dansaient dans la lumière violette du couchant, où couraient encore les vapeurs d’une journée d’orage. Non loin de l’entrée du manoir, sur le pré dansaient les jeunes filles. Elles étaient dix; et l’une d’elles, assise au pied d’une croix, chantait la ronde, d’une voix argentine.
Le soleil descendait; et l’ombre s’allongeait sur l’aire lointaine, comme une eau noire que frange un ruban de soie grise. La prairie rendait son âme de parfums, respirant la fraîcheur du soir après la chaude journée; et les feuilles préludaient par un murmure au concert prochain des étoiles. Vers le fond du vallon, les orges mûrissaient; et l’on entendait en sourdine la fraîche mélodie du ruisseau.
Elles dansaient, les jeunes filles, toutes vêtues de noir, en coiffes blanches, pareilles à des sœurs qui se chérissent. Leurs pieds retombaient doucement sur l’herbe molle, et ne faisaient pas de bruit. C’était une danse sans folie, un lent balancement, où l’on voyait les rubans de la coiffe flotter autour des visages, comme sur les rochers les algues marines, et les coins de la collerette blanche se soulever comme des plumes sur les seins.
Elles se tenaient par trois; et tantôt elles faisaient une ceinture à la prairie; tantôt elles y erraient en courbes sinueuses, comme l’eau d’une fontaine qui s’épanche, dessine des méandres et cherche son chemin. Quand elles faisaient face aux derniers rayons du soleil, la bouche de l’une brillait, semblable à l’églantine rouge que mouille la rosée; une lumière triste et tendre, telle une lampe derrière les carreaux d’une maison solitaire, vacillait dans les yeux de l’autre; et ces filles modestes ouvraient à leur insu des lèvres, qu’un soupir d’ardeur avait seul décloses.
Tout d’un coup, et s’effaçant derrière ses compagnes, le plus belle des danseuses quitta la prairie. Et toutes se mirent doucement à rire, en disant: «Tinaïk, Tinaïk... On sait bien où tu vas...» Un jeune homme, d’une grande et noble taille, s’avançait vers Corentine qui s’avançait vers lui. Ils échangèrent tout bas quelques paroles, tandis que la danse était suspendue. Et sans doute ils ne voulurent point s’y mêler. Mais, au contraire, ils s’en furent à pas lents, le long du pré sombre, à la lisière du bois. Une odeur de miel et d’absinthe montait de la prairie. Des oiseaux, confusément perchés sur les branches, volaient en silence d’arbre en arbre, pareils à des pensées perdues qui vagabondent. Et les deux amants s’éloignèrent, en se tenant par le petit doigt: quand elle joignit le sien à celui que lui tendait son ami, elle sourit, semblable à la lumière du soir sur la mer; elle ne voyait point devant elle, et heurta du front une branche basse: les gouttes de la pluie récente s’éparpillèrent sur son front en joyau virginal.
Et quand tous les deux disparurent, les jeunes filles reprirent la danse, chantant avec celle qui n’avait pas quitté le pied de la croix:
Autrefois, quand j’étais une jeune fille, j’avais un cœur si ardent... Adieu, mes compagnes, adieu pour jamais... Hélas! j’ai donné mon cœur pour rien, Hélas! je l’ai mis où il n’y a plus ni joies, ni plaisirs... Adieu, mes compagnes, adieu pour jamais...