‹ Le livre de l'émeraude: en BretagneChapitre 12 sur 91 · XI

XI

TUGDUAL

Entre Rosporden et Carhaix. En automne.

D’un pas incertain et lourd qui s’enfonçait dans la boue noirâtre, Tugdual, venant de la petite ville, descendait la route rapide, déjà ravinée par la pluie. Il avait les bras collés au corps, et ne faisait pas un geste; il marchait pesamment, la tête baissée sur l’épaule, et au bout de ses bottes éculées, comme des taches jaunes étaient collées des feuilles mortes. Soudain, il se jeta dans le fossé vaseux, et se coucha tout le long contre la haie. Il levait la tête, et, coiffée d’un vieux béret, il l’appuyait aux bruyères humides. Son visage respirait un ennui impassible. C’était un homme très grand, aux larges épaules, qui semblait très fort et usé par la passion. Son vaste corps était osseux et maigre sous les haillons. Il avait la figure basanée, comme du cuir fauve; des yeux au regard trop fixe, d’un bleu sombre et luisant de métal, au creux des paupières gonflées, dont l’éclat morne rappelait la nacre blême, une double et longue ride partageait son grand front par le milieu, depuis le nez jusqu’aux cheveux noirs; et ses mains étendues, quoique gâtées par le travail, montraient une belle forme. Il paraissait souffrir beaucoup; ou plutôt, il avait l’air d’un homme qui a souffert, et qui souffrira bientôt encore, dans un moment de répit. Ses traits durs et tirés vers la mâchoire disaient qu’il avait bu.

Il rêvait là, étendu comme un cadavre sur la terre boueuse; et déjà c’était le soir. Quand, ayant enfin tourné les yeux, il vit venir du haut de la route un prêtre, qui sortait de son presbytère adossé à l’église, la dernière maison du bourg. Il se redressa d’un bond; il se roidit; et les traits crispés, sans penser même à secouer ses habits souillés de fange, il reprit son chemin d’une allure sèche et saccadée, comme si ses membres eussent été de fer ou de bois. Mais, de loin, le prêtre l’appela par son nom, et n’eut pas à le répéter: Tugdual s’arrêta. Il restait immobile, regardant devant soi, sans tourner la tête. Le vieux prêtre fut bientôt près de lui, un homme de haute mine, aux yeux noirs, vifs et sévères; tout son visage glabre et son vaste front avait la couleur du vieil ivoire; il était nu tête, n’ayant pas eu le temps, dans sa hâte, de prendre un chapeau. Il mit la main sur le bras de Tugdual, et lui dit:

--Vous avez encore bu?... Avant-hier, pourtant, vous m’aviez donné votre parole...

--Eh bien, je n’ai pas de parole, répondit Tugdual d’une voix rauque, sur un ton bas.

--Vous avez une parole, Tugdual; mais vous ne la tenez pas. Je vous ai vu passer... Je vous ai vu sortir de l’auberge. Où allez-vous?

--C’est mon affaire, monsieur le recteur...

--Non, c’est la mienne. Vous savez ce que j’ai promis à votre pauvre femme...

--Laissez-moi... lâchez mon bras, monsieur le recteur. Je vous dis de me lâcher...

--Vous ne vous en irez pas ainsi. Il va faire nuit; et il pleuvra...

--Il ne pleut pas sur les morts.

--Restez ici. Vous dormirez au presbytère...

--Vous m’avez chassé une fois; je n’y rentrerai plus... c’est juré... Je l’ai mérité, du reste; et vous ne pouviez pas me garder...

--Ne pensez pas à ce qui s’est passé, il y a longtemps. Vous êtes un honnête homme, Tugdual...

--Je ne suis pas un honnête homme, monsieur le recteur. J’ai envie d’être mort.

--Venez avec moi...

--Je ne veux pas. J’ai envie d’être mort. Laissez-moi tranquille,--dit-il avec irritation, après un silence; mais il ne fit pas un geste de son bras, où la main du vieillard était posée.--Que me voulez-vous enfin?--reprit-il d’une voix grondante; et ses yeux brillaient d’une flamme hagarde, comme une lampe dans la fumée.--Dormir?... Aller chez vous?... Non. Vous êtes trop près du cimetière...

--Votre femme vous a tout pardonné, Tugdual; elle vous aimait.

--Je ne l’aimais pas, moi. Je l’ai tuée.

--Non, que dites-vous là?

--Je l’ai tuée, que je vous dis. Je le sais mieux que vous...

--Ce n’est pas vous, Tugdual, qui l’avez fait mourir; elle est morte de chagrin, et parce que Dieu l’a permis...

--Je vous dis que je l’ai tuée... C’est moi, son chagrin,--fit-il avec une irritation violente.

--Obéissez à la pauvre créature, puisque vous vous repentez ainsi, Tugdual...

--Je ne me repens pas... Je l’ai tuée, et j’ai bien fait...

Le prêtre regarda longuement l’homme qui lui parlait de la sorte, plus roide sur ses pieds que jamais, et dont les lèvres frémissaient, fébriles. Il soupira, pensant: «Je n’en tirerai rien.»

Cependant la nuit grise tombait du ciel gris. Tout le ciel bas pesait sur la route noire et les arbres sombres, comme un pierre funèbre, sans une veine plus claire, une dalle de grès, uniformément livide. Un chat-huant froua, dans le fourré des hêtres; et un coup de vent pluvieux fit grincer au loin la girouette.

--J’ai envie d’être mort..., répéta Tugdual avec lenteur; et, pris de colère:--Ah! voyons, laissez-moi aller!

Et d’une secousse rapide, il se dégagea de l’étreinte du prêtre. Dans ses yeux vacillait une lueur d’égarement sinistre. «Cette nuit... Cette nuit même...» murmurait-il.

Le vieux prêtre le suivait du regard. Et Tugdual s’éloigna d’un pas raide et saccadé, entre les haies funèbres sous le ciel morne.

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