XIV
LA BELLE DU MAIL
Au Pont-l’Abbé. Un jeudi de septembre.
L’après-midi d’été resplendissait dans l’espace. Une claire ardeur était suspendue entre le ciel bleu et la terre lumineuse; tout était blond sous le soleil; à l’ombre, tout était bleu. Dans les petites rues de Pont-l’Abbé, trop étroites pour que la lumière touchât le sol, il faisait presque frais, comme sous une voûte de pierre, et sur les places, la chaleur tombait joyeuse, impitoyable aux yeux, telle que l’est aux oreilles une fanfare.
La grande place du Marallac’h, plantée d’arbres en son milieu, sommeillait entre les maisons arides. Mais sur les vieilles pierres aussi, le soleil d’été jette un charme, un réseau d’or. Et le ciel bleu, comme un sourire, dort sur les tilleuls. La place est presque vide; le mail déjà presque désert. Les chalands ont quitté le marché sous les arbres, et les étalages des fripiers, où luisent encore au milieu du drap noir et des habits, le velours jaune, les broderies rousses et la soie. Il ne reste plus que quelques femmes qui, le porte-monnaie à la main, hésitent entre le désir de l’emplette et la dépense. Les fripiers ploient leur marchandise, en recherchant les plis anciens. Un ou deux paysans attardés causent avec des marchands, comme eux vêtus à la paysanne. Dans un coin, une fillette essaie un tablier bordé de bleu; et rieuse, elle cambre le corps en arrière, pour voir l’effet de l’étoffe sur sa robe... Un grand matelot, maigre et roux, qui semble une statue de cuivre, planté dans un rayon de soleil, cause lentement avec deux Bigoudens[D], au coin de la rue Pen-ar-Happ; un vent léger, un souffle délicieux agite un moment les rubans de velours sur les chapeaux de feutre noir, au grain frisé de peluche; et l’un des hommes, se découvrant, éponge du mouchoir son crâne chauve, rouge et ruisselant de sueur en gouttelettes égales, comme celles de la rosée, le matin, sur les pavots... Ils parlent sans se hâter, comme pour mieux se sentir perdre le temps. Le matelot, entre ses doigts disjoints, tient un gros, un vieux porte-monnaie, dont le cuir vert est fendillé d’écailles, gonflé de pièces et de sous... Là-bas, entre les deux places au soleil, la rue étroite semble un canal bleu entre deux disques d’or...
Et voici qu’au bout de l’allée, non loin de la Communauté des Religieuses Augustines, arrêtée et parlant à un marin, je vois une jeune fille merveilleuse. Je la contemple, frappé d’admiration. Elle pouvait avoir vingt-deux ans. Elle était grande et svelte même sous le costume de Pont-l’Abbé, qui alourdit toute taille; et même sous la coiffe bigoudène, la forme de son visage restait d’un pur ovale. Elle laissait voir de ses cheveux, dont les boucles longues étaient de la couleur du filin roux, quand il brille au soleil. Elle avait de longues mains blanches et des lèvres en arc, de ce pourpre délicat et brûlant qui est propre aux œillets.
Qu’elle était belle dans sa souple jeunesse... Mais l’air de ce visage en était la merveille: on ne sait quoi de chaste et de voluptueux ensemble, de grave, de paisible et de séducteur, comme si une âme enfantine et courtisane s’épanouissait à la même heure dans la fleur de ce corps. Qu’elle était belle, et plus que tout, de sembler si inconsciente. En vérité, une beauté seigneuriale: la grâce de celle qui est sûre de toujours séduire, et qui n’a jamais trouvé un homme qu’elle ne l’ait soumis et charmé. Elle me rappelait la fauve et tranquille Vénitienne, que Titien montre dans sa chambre et que Carpaccio promène dans les fêtes. Elle souriait à peine, indifférente. Le noble être, plein de vie, de rythme et d’harmonie, sans une réflexion, sans une ombre... Je ne me lassai pas de l’admirer, capable de tout avec la même tranquillité douce et le même sourire, capable même de passion, et pourtant de ne jamais servir qu’au désir.