XIII
FIN DE FÊTE
A Saint Gw..., en Pen-Marc’h. Septembre.
Ils commencèrent la fête après les prières. La journée était très chaude.
Les auberges en plein vent, longues tentes couvertes de bâches vertes, s’ouvrant d’un seul côté, laissaient voir une foule d’hommes et de femmes assis autour des tables en bois blanc, dans l’ombre noire: les marins et les paysannes entraient par groupes; ils s’offraient à boire, et vidaient les verres en riant; puis, sortant d’une auberge, ils passaient dans une autre. Elles formaient une sorte de rue couverte; et, sous les toiles d’un vert d’olive poussiéreuse, où s’étalait en lettres noires le nom du tavernier, c’était une enfilade d’espaces obscurs, pleins de fumée, qui évoquaient l’idée d’étranges cavernes, refuges propices à des méfaits; sur le seuil, les servantes s’empressaient lentement, à la mode bretonne; le long des tables, et jusqu’au fond sombre de ces salles dressées sur quelques piquets, on distinguait les verres qui brillent, les rubans des femmes, et les broderies jaunes des gilets.
Un air de plomb tombait; et sur la place bruissait le tumulte des pas et des paroles. A mesure que le soleil déclinait, la chaleur se fit plus étouffante. Les paysans dansèrent, au son de la bombarde; et l’on entendait rouler le rythme des pieds lourds sur la terre dure. Puis, beaucoup s’en furent à la hâte pour dîner. D’autres demeurèrent, et se mirent à boire d’un air résolu, cloués sur leur chaise, et comme décidés à ne jamais s’en aller de l’auberge. Ils restèrent silencieux, quelque temps; et la fête parut dormir, pour une heure. Au crépuscule, tous peu à peu revinrent, à la façon des fourmis, rares d’abord et clairsemés, grouillement noir ensuite; la foule s’entassa entre les tentes; et lentement, comme monte la mer, grandit l’orgie.
Les hommes et les femmes, les enfants et les vieux, tous buvaient,--et chacun semblait sortir de soi-même pour prendre un caractère nouveau: son être de boire. Un homme chantait, couché contre un mur; et quelques paysans, l’ayant vu, l’interpellèrent; ils n’obtinrent pas de réponse, et, campés devant lui, ils se mirent aussi à chanter. Il y en avait d’étendus, tout de leur long, comme des morts: ils ne faisaient pas un mouvement; et quand la lumière d’une lampe éclairait leur tête, on apercevait un trou rond et noir, la bouche ouverte, au milieu d’une face raidie. Dans un coin, un vieux homme, aux lèvres crispées, saisit une poule par les pattes, la coucha le bec en bas, et se mit à lui piétiner la tête à coups de botte: la poule cria violemment comme pour faire un œuf, et battit des ailes; ses pattes se roidirent; quelques plumes grises se détachèrent; et le misérable œil rond roula au bout du bec, comme si la poule avait picoré une lentille. Deux enfants, d’abord effrayés, ouvrirent la bouche en o, et, s’étant regardés, rirent.
Un homme chantait, assis sur un escabeau. Quelques autres arrêtaient tous les passants pour les faire boire. Les femmes burent aussi; le café, mêlé d’eau-de-vie, dans les grandes tasses, était du noir de la mauvaise encre, et l’alcool y faisait des yeux, comme de l’huile. Un marchand gras et blême, la mine sérieuse, à peine déridée de loin en loin par un sourire, allait et venait, au milieu de la joie; et, calme, il tirait du cidre ou de l’eau-de-vie aux tonneaux, d’instant en instant. Vérifiant d’un œil rapide les pièces et les sous, une bouteille dans la main droite, de l’autre il les enfonçait sans bruit dans une large sacoche, serrée à sa ceinture par une courroie jaune.
Le bruit croissait; la foule se pressait, patiente. Elle formait des groupes lents, qui demeuraient sur place et parlaient en buvant, tandis que sur le terre-plein l’on voyait aux lampes fumeuses se balancer les danses. Point de propos obscènes: dans les yeux une lueur de chaude gaieté qui, peu à peu, se fit plus brûlante, comme la flamme s’élève de l’incendie; et plus tard, dans toutes les prunelles, se répandit l’ivresse de la violence, ou un rêve malsain de tristesse... Le long crépuscule versait peu à peu dans la nuit.
Des enfants avaient bu; et leurs bouches crispées ne pouvaient plus cesser de sourire, comme si les muscles des lèvres avaient été soudain paralysés. Une femme, qui riait, fit goûter l’eau-de-vie à son nourrisson au maillot: il se mit à cracher, comme un chat; puis, il bava de plaisir, tirant un bout de langue blanche pareil, entre ses joues rondes, à une amande fichée dans une pomme.
Deux femmes se disputèrent aigrement; et une jeune fille pâle, derrière elles, semblait attendre qu’elles eussent fini, déjà résignée à passer la nuit dans cette attente. Un homme roide, contracté, adossé au mur, comme une poutre, d’une main infatigable étalait sa barbe d’un seul côté: des poils lui restaient aux doigts; il les regardait en souriant, d’une mine hébétée. Près de lui, sans qu’il y prît garde, un femme assez âgée, grasse et très blanche, larmoyante, tomba contre la muraille: elle récitait, sans se lasser, les premiers mots de l’Ave. D’anciens matelots se donnaient le bras, hurlant, les yeux effrayants, la tache sanguinolente de l’ivresse sous les paupières; et d’autres pêcheurs se taisaient, plus terribles encore, à cause de leurs faces fermées, aux grands traits roides: tels des rocs, pleins d’ombres, crevassés de noirs reflets; quelques-uns parfois tressaillent brusquement; un d’eux bave en serrant les dents, et la salive jaune coule, lichen sur ce menton rasé; un autre psalmodiait une histoire: à la fin, on le fit rouler sur la grève, d’un coup de poing.
Un ou deux Anglais, ivres aussi, matelots d’un navire à l’ancre, furent pris à partie; et les couteaux luirent. Mais, le gendarme inquiet parut; et le groupe se dispersa. Un prêtre passa, portant une face rouge sur une soutane maculée. Un grand paysan roux courait sur le chemin, criant des défis: à toute force, il voulait se battre; et son œil mauvais de bête qui ne se connaît plus, avait la couleur vitreuse et striée d’une groseille à maquereau, jaillie ronde de l’orbite. Quelques gars couraient lourdement derrière les maisons, poursuivant des filles, dont on entendait le rire étrange, haletant, où l’appel du désir se mêle au cri de la crainte, et où déjà l’on surprend le râle de la fureur sensuelle. Beaucoup de femmes erraient, incertaines, cherchant leurs hommes du regard; à l’abri des salles basses, par les portes ouvertes, on voyait une foule noyée dans le fumée des lampes lugubres qu’un brouillard étouffait, couchant les flammes, et d’où s’élevait un brouhaha grave. L’énorme crâne chauve d’un paysan avait roulé, du milieu de sa poitrine, contre la table: l’homme ronflait, les jambes écartées en compas, d’un pied de la chaise à l’autre: parfois, il se secouait; il crachait comme s’étranglant; et la tête retombait: près de lui, un enfant se tenait, peureux, silencieux et pensif.
Au loin, grondait un tumulte confus. Les femmes avaient l’œil brillant, comme verni sous une laque de flamme. Assise sur une pierre, une belle fille blonde, l’air à la fois honteux, cynique et égaré, se tenait le buste renversé, la gorge droite, souriant avec une sorte de délice navré... Rouge elle-même, à demi ivre sans doute, une femme courte, aux gros doigts gonflés, fouillait son homme endormi, et lui prenait le reste de son argent. Une autre, abandonnée, regardait avec haine son mari qui riait, gai d’insolence, et plein d’une obstination terrible dans le plaisir de son vice: «Hé, hé quoi?...» répétait-il. Sous une tente en toile verte, une bande d’amis et de parents hurlait: on eût dit des fous; les uns violets, les autres blêmes, ils poussaient ensemble leurs cris, et brusquement ils se taisaient ensemble. Un vieux, au nez long et pointu, frappa un coup solide sur la table, qui fit sauter les verres; et tous se turent encore, étrangement.
Par troupes de quatre et de cinq, des matelots passaient, d’une allure débraillée et brutale. Les plus à craindre n’étaient pas les jeunes gens; mais les hommes de quarante ans à cinquante. On en voyait, les yeux en sang, à fleur de tête, la lèvre rase, le menton comme encadré de cuir noir par une bande de barbe courte; ou bien, les sourcils en broussailles, les favoris incultes, ils avançaient un mufle luisant et rouge. Un frappait du plat de la main dans le dos d’un large singe roux, aux prunelles fauves, et dont les yeux semblaient un cercle d’ébène lamé d’or. Un autre, aux grasses oreilles poilues, percées d’un anneau de cuivre, crachait longuement devant lui, comme s’il avait voulu tracer sa route. Un autre encore mit sous le nez de son voisin un gros poing velu de roux, semé de lentilles jaunes; et le voisin découvrant ses dents, fendait sa bouche sur un rythme lent, à la manière des vaches, quand elles mâchent, et rejetant automatiquement la tête sur son épaule...
Le vent de mer soufflait au-dessus des roches, et sa large haleine agitait les cheveux et les rubans sur ces têtes violentes. Mais l’arôme salé de l’Océan lui-même ne chassait pas une odeur terrible et lourde, partout répandue: quelque chose de profond, quelque chose de triste comme le remords à l’ancre dans le crime, pesait sur ces hommes. Il flottait un air de meurtre, une lueur farouche; et, comme une vapeur, était suspendu le délire...