‹ Le livre de l'émeraude: en BretagneChapitre 2 sur 91 · I

I

VERS L’OUEST

De Paris à Plou-Gastel. En juin.

Le crépuscule lent d’une journée brûlante planait sur Paris.

Dans l’immense rumeur du soir, c’était l’heure douteuse où les désirs s’allument; où, dans la lumière grise, les lampes ne brillent pas encore; où la foule quitte le travail et court, à pas rapides, vers le repas du soir; l’heure où, frôlant les murs, on voit passer les misérables qui ont faim, dont l’envie aiguise les dents et fait luire les yeux au milieu d’une face blême... La ville n’étouffait plus le bâillement d’une fatigue accablante. Le tumulte sourd bourdonnait, énorme et sans grandeur, que font les pas et les roues, les voix innombrables et les machines. La cohue se précipitait. Une poudre de sueur, de crottin, de sable chaud et de cris vibrait entre les maisons livides, dans les larges rues. Et l’air empesté était l’haleine de cette multitude.

Dans la gare, un tumulte de fer et de foule. Mais, sur une voie à l’écart, se forme le train que je dois prendre; et déjà l’espace parle d’une pureté nouvelle, d’une liberté infinie. Le dôme d’azur se voûte à une hauteur sublime: et là, comme au seuil d’un étage inaccessible, s’arrêtait le souffle trouble de la ville.

Une vieille attendait sur le quai; elle était chargée de paquets qu’elle s’efforçait de tenir sous les deux bras. De la main gauche elle portait un gros parapluie rouge, qu’elle avait pris par le milieu, comme un cierge, et dont le manche était la mèche brune. Elle avait à ses pieds un sac bourré jusqu’au col et plein de bosses; une corde l’étranglait, et la bonne femme au dessus des nœuds serrés avait essayé une ganse grossière. Elle regardait avec inquiétude, espérant du secours et le craignant, une espèce de caisse en bois étroite et longue, vêtue d’un poil fauve et ras. Elle ne savait quel paquet laisser choir ou lâcher, pour se défaire des autres. Et voici que, sur la voie, effarées, hochant la tête, tournant les yeux de tous côtés, d’autres femmes parurent, toutes vêtues de noir, en tablier et en châle, comme la première, et, comme elle, laissant voir des regards jeunes sous la coiffe. Les bonnes femmes s’interrogèrent des yeux, et toutes s’étant reconnues, sinon pour des sœurs, au moins pour de proches voisines, elles se parlèrent. Elles posèrent leurs paquets et leurs sacs. Elles convinrent de voyager ensemble; et une nonne, qui vint à elles et prit place dans la même voiture, parut au milieu de ces vieilles comme un ange sauveur.

Plusieurs autres moniales survinrent; et, marchant d’un pas rapide, comme des soldats que presse l’heure, elles ne se quittaient pas: elles allaient en rang, et se cachèrent précipitamment dans un wagon.

Il y avait aussi des prêtres, dont le port était déjà plus libre, et l’air plus assuré. Et quelques-uns avaient la mine haute, et dans un visage maigre le regard paisible.

Des marins s’avancèrent en roulant sur les hanches. Deux ou trois étaient rouges, et un peu ivres; les jambes molles, ils s’écartaient de la ligne droite; et leurs traits puérils étaient durs. Deux ou trois autres étaient maigres, hâves, gris et blêmes: ils avaient l’air grave et inquiet des convalescents, et cette figure un peu hagarde, où l’on croit déjà lire le regret de la vie.

Quelques jeunes filles rieuses, les yeux vifs et les lèvres humides, la coiffe coquettement posée sur les cheveux et vêtues d’une mode nouvelle où la main de Paris avait mis sa marque, coururent vers le train. Elles aussi avaient des sacs, qu’elles ouvraient sans raison; elles se montraient de menus objets, leurs emplettes, et l’une d’elles distribua des friandises aux autres. Elles parlaient le français avec un accent chantant et bref. Passant à côté des vieilles qui s’entretenaient avec la religieuse, d’une voix circonspecte, elles se touchèrent l’une l’autre le coude, et une lueur de malice traversa leurs yeux.

Blonds ou bruns, grands ou petits, ces hommes étaient maigres, sveltes et agiles. Ils avaient des traits précis, et ces yeux d’eau où dort quelque mystère. Leur geste était décidé. Une simplesse paysanne, une franche hardiesse de marins respirait de cette foule. Elle encombrait le quai; il semblait qu’il ne restât plus une place libre; et le train devait être bondé. Mais en dépit des filles rieuses, des marins et des soldats peut-être ivres, cette foule faisait moins de bruit qu’une autre: on s’interpellait peu, les cris ne s’élevaient que de loin en loin; et le murmure même n’était pas continu.

Déjà, c’était la Bretagne.

· · ·

Une vague d’azur court dans le ciel profond; peu à peu elle gagne sur le brouillard de la Ville, ces nuages faits de fumée noire en spirales, et ce dôme fiévreux de poussière en fusion. Mais la lueur de la fournaise poursuit longtemps le prisonnier dans sa fuite. Babylone flambe, la nuit, sous le ciel noir et pourpre.

L’air bleu recule. Le dais du firmament se tend plus haut sur le fleuve. Le deuil et le sang se voilent. Les lumières au loin se font plus rares. La nuit était venue, une nuit étincelante, pleine d’étoiles et sans lune,--la nuit qui accomplit toutes les formes. Mais Paris ne voulait pas disparaître. Les bourgs satellites retentissent encore de rumeurs, de feux, d’agitation. Enfin, les petites villes s’éteignent une à une, comme les lampions d’une fête. Et la lumière de la Ville immense, ce rouge reflet d’or sanglant et de brillante poussière, s’efface du ciel pacifié.

L’espace s’élargit. La plaine se déroule sans heurts et sans surprise. L’air vient au visage plus vif. Saines, paisibles, uniformes, les senteurs du soir se répandent; elles n’ont plus l’odeur changeante et lourde de la fièvre.

La solitude sacrée de la campagne, où l’on entend l’haleine du silence: la Beauce vaste, large et impassible. Sur l’horizon rougeâtre s’était arrêtée, comme sur un talus, après la bataille, une armée de nuages obliques, une cavalerie suspendue, des chevaux violets et des dragons échevelés, coiffés de casques; toute la cavalcade rougeoyait dans l’ombre bleuâtre, et campait. Avec elle, sur la plaine, régnait une tristesse auguste.

Enfin la Ville est oubliée. Enfin il fait silence.

· · ·

Le train roule sur les rails, à toute vitesse, dans la nuit. Vers l’Ouest se hâte la bête de fer, haletante, qui s’ébroue en sifflant, et secoue son collier de fumée: vers l’Ouest, là où la terre finit et où l’Océan s’espace, image du ciel sans bornes.

L’Ouest!... Les mots ont leur magie, et comme les parfums ils évoquent les visions lointaines. L’Ouest a pour moi la féerie de la lumière qui descend, du soleil qui tombe, la gloire passionnée du couchant, le crépuscule sur la lande qui rêve et la splendeur de la mer, cette beauté déserte... Sur l’âme changeante de l’Ouest c’est le prestige de ce qu’elle préfère, le songe de sa demeure ardente et triste, au bord de la mer, devant l’horizon où s’attarde la flamme du jour sanglant, couchée sur l’heure occidentale...

· · ·

Puis, ce fut la nuit noire, la nuit humide, qui trempe les labours.

Au réveil, le coucou flûta dans la paix des champs. Sur la rivière et la prairie courait la mince brume de l’aube. La bonne petite pluie, qui chuchote et salue mille fois les feuilles, au delà de Rennes annonça l’aurore à la campagne. Elle cessa bientôt; et le jour vert parut dans un voile d’or fin, teinté de rose. L’âme fraîche de l’Occident disait une chère contrée.

Dans une petite gare, on ne parla plus français, et j’entendis la langue dure dont l’accent chante. Je vis les haies mouillées, et les paisibles vaches. Je revis le ciel humide qui sourit de plus près aux ajoncs sombres sur la lande qui lui rend, en rêvant, son grave et mélancolique sourire; le pays où toutes les femmes en noir portent des coiffes blanches, et où les hommes très droits ont l’air supérieur à leur fortune.

Une jeune fille peignait, à la fenêtre, ses blonds cheveux, que le soleil poudrait de miel rosé. Et la fumée s’éleva des toits au soleil levant.

Une ville, un quai désert, où un seul homme parle à grand fracas, un corps énorme, rond de graisse, une figure joviale, une voix qui prend tout le monde à témoin, et à qui personne ne répond; et chacun de savoir, sans le dire, que cet ogre familier jusque dans la mauvaise humeur, n’est pas du pays... Une marchande porte sur un plat des journaux et des brioches, sans les annoncer, sans les offrir: comme on la hèle, elle ne tourne seulement pas la tête à l’appel; elle va du même pas indifférent, et pour un peu semble prête à fuir le client qui crie... En voiture monte un grand homme botté, hâlé et blond, une figure ferme et vive, au front sec, un jeune seigneur dont les yeux et les gestes brusques trahissent la vivacité intérieure.

Une petite laitière tire par les cornes une grosse vache, à la croupe noire; la bête immobile, entêtée, ne veut pas venir sur la lande; et plantée des quatre pieds sur le sol, la queue collée au flanc, elle est de pierre. Là-dessous, la fillette s’agite; et, quand elle tourne autour de la vaste bête, passant par derrière, l’arc ouvert des jambes écartées semble une porte, où la petite fille va entrer...

Puis, du ciel gris encore, et de la pluie; un grain violent, que rien n’annonce, une averse brutale, qui tourne court. Dans la prairie si verte, que bornent les pommiers, des poulains galopent, gauches et gais comme de gros enfants au sortir de table... Une vieille, rouge et bigle, le front strié de veines bleues, arrache des pousses claires; elle les tient, vertes entre ses doigts durs et bruns, comme au bout d’une serpe. Et deux petits moulins noirauds, dans le ciel bleu d’eau pure, au sommet d’une hauteur herbeuse, où un rayon de soleil somnole, ressemblent à de gros insectes, qui tirent en arrière une de leurs pattes...

Je revois les prés, l’avoine nacrée, la campagne silencieuse, les espaces verdoyants, et l’étendue déserte, sans villes et sans hommes, les yeux innombrables de l’herbe mouillée, les chênes sur le roc, et, descendant la pente, les houx dentelés que l’on préfère à tous les arbres, quand on les aime...

Et voici, voici la mer!... Je suis en Cornouailles.

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