‹ Le livre de l'émeraude: en BretagneChapitre 3 sur 91 · II

II

DE LA FENÊTRE

A Ker Joz.., en Benodet, Juillet.

Avant de finir en aiguille, la pointe de la rive s’arrondit comme la base d’une tour, à l’entrée de la rivière. Là, une ferme de châtelains rustiques, une sorte de manoir dans les arbres. La fougère couvre les murs jusqu’au toit d’ardoises, usées et blanchies par le temps. Les pierres brunes ont le grain de la peau méridionale, que le soleil et le hâle salin ont tannée. De longs sillons noirs, reste des pluies d’hiver, y font comme des rides. Et la fougeraie est d’un vert plus frais, collée contre ces chaudes murailles.

La ferme a sa tour ronde, couronnée de créneaux, toute vêtue de la même fougère, légère et dense, verte, profonde à l’œil et veloutée comme les algues. Un mur de blocs solides, et fort haut, entoure le petit parc en pente, et le défend de la mer. Posé sur la courtine qui règne, étroite, au-dessus des rocs chevelus de goémons, le mur est percé de meurtrières: les grandes marées vont jusque-là, à l’assaut. O la calme ceinture qu’un vieux mur, couleur de cuir, fait aux vieux arbres, aux pins, aux chênes et aux ormeaux, dans la lumière blonde, tandis qu’au milieu de la pelouse en pente, deux chevaux bruns, le col baissé, broutent le gazon vert!

La ligne des arbres suit la hauteur et la continue jusqu’au bourg par une charmante clairière, plantée de pins: ils ont les pieds croisés, comme pour la danse; c’est le vent en tous sens qui les assembla de la sorte; et toutes leurs têtes égales laissent le soleil filtrer entre les fûts ployés. Parfois le soir, quand le bois est déjà sombre, au fond des branches coule un fil de ciel, comme un ruisseau de bleu céleste.

Les ombres et les rais du soleil dessinent sur le sol montant, doré d’aiguilles de pin, un beau blason, d’or et de sable; et souvent, le reflet des feuillages sur le duvet de mousse qui protège le tronc d’un arbre, lui fait comme un pied de sinople.

Que cette hauteur modeste est calme! Elle est fine et gracieuse à voir, comme un dessin de Léonard gravé à la pointe sèche. Tout est mesuré dans cette vue; tout est d’un ordre exquis, d’un trait léger et fin. Ce morceau de colline, d’une élégance si discrète, est parfait à sa manière, non sans être émouvant pour l’esprit, quand on songe qu’à deux pas d’ici, le lugubre Penmarc’h entasse ses rochers et que les nuages roulent sur la scène sinistre, où l’Océan joue sa tragédie.

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