‹ Le livre de l'émeraude: en BretagneChapitre 20 sur 91 · XIX

XIX

PETITS BRETONS

En Benodet.

Le petit Lawik veut qu’on lui ôte ses souliers, pour mettre de petits sabots noirs, qu’il tient à la main... Sa mère, occupée, ne s’en soucie pas...

--Laisse ces sabots, dit-elle; ce sont ceux de ton frère; tu vois bien qu’ils sont trop grands pour toi...

Mais lui s’entête: c’est justement ce qui le tente, de faire danser ses pieds dans les sabots du frère aîné, qui a sept ans. Il suit sa mère à la cuisine; il tourne, en trottant, autour d’elle; sous l’âtre, il cherche à la saisir par la jupe. Comme elle ne s’y prête pas, il se met en colère; un gros pli se forme entre ses sourcils froncés, et le sang lui monte au front. Il piétine: et il crie, en tendant une jambe:

--Mets-moi-les, mamm... Je serai gentil, mamm... Je serai mignon à toi... Si tu les mets pas, j’irai le dire à M. le Recteur...

Naïk ne peut se tenir de rire. Et, sans le vouloir, comme si elle répondait à ma pensée, son fils entre les bras, elle le regarde avec amour, et dit:

--Mon petit Breton, mon petit Breton...

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Deux marmots, laids et ridicules, une petite fille de huit ans, au nez pointu, et son frère qu’elle bourre: il n’a pas quarante mois. Ils sont vêtus à la mode des villes par des parents aussi laids qu’eux, demi-bourgeois. La petite et le petit ont un béret de marin; sur le ruban de l’un, on lit l’Océan et sur l’autre, le Neptune. Voilà ce que les petits Bretons gagnent à ne plus porter les charmants bonnets du pays; et quand ils voient passer un de ces admirables petits gars, tout ronds dans leur robe d’infante, les cheveux d’un si bel or sous la calotte rouge, le Neptune et l’Océan s’en moquent. Ils l’ont vu faire à leurs parents, plus rustres cent fois que les bonnes gens qu’ils prétendent tourner en dérision.

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Les petits paysans sont hommes plus tôt que les enfants des villes, par les besognes qu’on leur confie et qu’ils sont forcés de faire. Mais elles prolongent l’enfance en eux, loin d’y mettre un terme avant le temps; et c’est ainsi que de grands paysans, forts et musclés comme des athlètes, ont une âme enfantine et des regards d’enfants. Les jours de fête, ce sont des écoliers lâchés.

Tous les enfants s’ennuient. Ils ne savent que faire. Ils sont nuls. Ils jouent, faute de mieux. De là, outre la contrainte, que les petits paysans font les hommes si tôt à la campagne, mènent le bétail, vont et viennent aux travaux. Ce sont, d’abord, autant de jeux. La servitude ne commence qu’à la longueur et au temps régulier de la tâche. Et ces enfants s’ennuient alors, comme tous les enfants.

Ils se vengent en jouant avec les bêtes, comme les petites filles avec les poupons qu’on leur met aux bras.

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Un jeu de petits Bretons.

Ils prennent de vieux bâtons; ils y pendent des haillons, d’antiques loques; ils se jettent sur le dos un torchon ou une serviette; puis, l’un derrière l’autre, par rang de taille, et le plus orné au milieu de la bande, ils font la procession.

Ils élèvent haut leurs bannières. S’ils ont un chapeau, ils l’ôtent; et ils tournent à pas solennels, en chantant à tue-tête tout ce qu’ils savent de l’office et de mots latins. Ils vont, d’un grand sérieux, et sans jamais rire du jeu, tant qu’il dure. On entend interminablement: Alleluia... ah!--Ora pro nobis--Et spiritu sancto--pax--pax vobiscum. Le plus petit, en queue, qui n’a pas trois ans et parle à peine, récite: «Ave, maris tella, tella...»

Ils jouent à la messe, avec une dignité imperturbable et une sorte d’onction.

Le plus beau, c’est le vieux Crozon, qui croit à toute sorte de signes et de mauvais présages. Il a toujours peur d’une profanation, d’un blasphème, d’un hasard coupable, et que le Ciel ne châtie l’imprudent. Excès de respect que lui souffle la crainte extrême qu’il sent de la mort. Il ne peut souffrir ce jeu de la messe. Il prétend que les enfants, tournant autour de la maison, «font un enterrement». Et sitôt qu’il les entend chanter en latin, il sort en colère de la salle où il fume sa pipe; et, fort irrité, met les petits en fuite, les menaçant de son bâton.

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Dans son berceau, sous les rideaux en ogive, le petit Lawik dort. Il est rose, couché sur le dos, un peu penché sur l’épaule droite. Si immobile, que ce charmant sommeil émeut vaguement; le souffle imperceptible, la bouche déclose, la petite lèvre en l’air. Il a le bras gauche nu, mollement posé le long du corps. Il tient sa joue de la main droite; et le bras nu jusqu’au coude est gracieux comme la branche qui porte un fruit. Un bout de ruban rouge descend de ses cheveux blonds jusqu’à ses lèvres; et des boucles presque blanches collent à ses tempes où brille une rosée de sueur.

La vieille femme, à la peau tannée et ridée, comme une outre, vêtue de noir, regarde dormir l’enfant, et dit ses prières. La chienne rentre par la porte entr’ouverte, fait le tour de la chambre, et, voyant tout dans l’ombre, disposé pour la nuit silencieuse,--silencieusement aussi tourne en rond quatre fois sur ses pattes, soupire en ramenant sa langue juteuse d’un bord à l’autre de la bouche, et se couche devant le foyer.

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