‹ Le livre de l'émeraude: en BretagneChapitre 26 sur 91 · XXIII

XXIII

PENMARC’H

En novembre, l’après-midi.

Temps gris,--et, d’abord, quelques grains. Puis la pluie.

Une tristesse terrible. Sans espoir, sans retour, sans consolation. Depuis le commencement des âges, il doit pleuvoir ainsi sur ce pays sinistre; et il pleuvra de même sur ces roches mornes jusqu’à la fin des siècles.

Des blocs et des blocs; des montagnes éboulées; et, partout où il y eut des vivants, ce sont des débris et des ruines. Si Kérity, Penmarc’h et Saint-Gwennolé n’ont formé jadis qu’une seule ville, si elle était plus grande et plus somptueuse qu’une capitale, si les cathédrales de l’Ouest et les châteaux forts de l’Occident s’élevaient ici,--on en discute; et plus encore, si des flottes entières, le vaste commerce et les entreprises des négociants ont eu ces sables et ces rocs pour métropole. Mais il le faudrait. Et le grand port de l’Atlantide méritait d’être placé entre les chevaux monstrueux de Penmarc’h, si les Atlantes furent une race vouée au sépulcre, et aux profondes catastrophes de l’Océan.

Pas un arbre. Seuls règnent le sable et le granit.

Sous la lumière douteuse et louche de l’automne, tous ces grands corps de pierre prennent d’étranges formes. Une armée, une cavalerie pétrifiée que montent, au loin, les brouillards aux écharpes grises. Et là-bas, dans le fond, c’est un navire amiral, qui porte toute sa voilure noire de nuages...

Pas un arbre. Sur cette terre virile, toute en os et en promontoires, pareille aux squelettes décharnés d’un ossuaire de géants, on se prend à reconnaître la puérilité infinie de la verdure, et la douceur des arbres se fait sentir par le regret. Mais l’on éprouve mieux encore ce que la vie a d’enfantin, et la vanité de ses promesses à l’aspect de ces puissances éternelles, parce qu’elles sont infécondes: la terre de granit, et la mer désespérée.

Que ferait ici le jardin? et même la forêt? Point de feuillages: ils amollissent la ligne des pierres. Et le chant des oiseaux ferait pitié, près de la lamentation immense qui obsède l’espace. Les feuilles ont le charme des enfants, jouant échevelés et rieurs sous les yeux de leurs mères. Ici, l’œil du ciel est fermé. Que les oiseaux, en Arcadie, gazouillent au soleil, comme bruissent les feuilles: mais ce n’est plus qu’un sifflement piteux qui vient des créatures, quand les mornes immensités se parlent, et qu’au souffle de la marée, les îles et les rocs se comparent.

Un sombre pays, plus beau que sous le soleil et la lumière,--beau sous le ciel sombre. Le vent perfide ne souffle encore que de côté: et, jusqu’ici, faiblement. Mais déjà les vagues roulent avec fracas. Le murmure est éternel,--et presque toujours la violence. C’est un canton de deuil, un littoral sans pitié, le plus riche en naufrages. Et même à terre, la côte est pleine de dangers. Les lames sourdes, parfois, se forment et balayent tout ce qu’elles touchent, sournoises comme la mort, rapides comme l’infortune. Une vague, plus haute qu’une maison, a mangé d’un seul coup cinq personnes, assises par un beau jour au haut d’un rocher pareil à une colline. Comme la gueule d’un monstre caché au fond de l’eau, elle en est sortie et a happé sa proie, plus prompte que la pensée; puis elle s’est refermée sur ces fétus, cinq vies détruites...

Une légère brume monte de l’horizon. La pluie a cessé. La mer cruelle a l’éclat sombre et gris d’un regard de triomphante haine. Les rocs se font de plus en plus noirs, et se penchent sur leur ombre, comme des monstres en méditation.

Un aigre souffle humide passe sur la terre. On frissonne. Il est temps de revenir sur ses pas, car le gouffre de la nuit va bientôt s’ouvrir sur le gouffre de l’étendue. Et tout déjà se fait abîme.

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