‹ Le livre de l'émeraude: en BretagneChapitre 27 sur 91 · XXIV

XXIV

ARCADIE

De Benodet à Beg Meil. En août.

Matin.

Un chemin désert, en pente sinueuse, tout trempé d’ombre violette. Le soleil matinal n’éclaire encore la cime des arbres que d’un côté, de loin, comme un tireur mal assuré qui s’exerce. Au bas de la route, un cheval alezan, que tient par la bride une bonne femme en coiffe. Le joli animal est immobile, la tête baissée contre le mur, la queue épaisse et longue, d’un poil plus foncé que le robe; il attend sur trois pattes, et ploie la jambe gauche de derrière en accent circonflexe: le sabot noir ne semble pas toucher le sol; et le beau membre replié, dont la branche haute s’élargit à la cuisse, se détache dans l’ombre comme un fragment de statue inimitable: dans le repos bat le rythme merveilleux de la vie. La bonne femme tient la bride à bout de bras, prudente et gauche. Elle est noire près du beau cheval blond. Une porte s’ouvre: toute la route s’illumine d’or vert: la muraille a fait place à un voile de feuilles rondes qui tremblent au soleil; elles sont rondes comme des doublons, et d’un vert si jeune qu’elles paraissent transparentes; on les dirait faites de rayons, et les disques de lumière qui dansent avec elles, d’or végétal. C’est le soleil entre les arbres, qui fait largesse de pièces d’or et de feuilles. Puis, comme la brise courbe une branche, derrière ce voile aux blondes mailles, se montre couchée, riante, à demi rêveuse encore, la mer bleue comme les yeux.

Midi.

Le soleil brûle. La vieille Mar-Jann, plus noire que sa jupe, parle à sa vache couchée sur le flanc. «Qu’avez-vous? lui dit-elle... Je vois bien que depuis lundi vous n’allez guère... Vous ne mangez plus, donc?... Vous ne voulez plus manger?... Et qu’est-ce que je ferais, alors?... Je vous mènerai le médecin, peut-être?... Vous le voulez, dites?... Mais s’il ne veut pas, lui?... Ah! mon Dieu, mon Dieu... Et il faudra que je paie pour vous? Et combien donc?... Mais comment ferai-je, dites?... Je ne suis qu’une pauvre femme, une pauvre femme, donc. Vous êtes malade, je le vois bien... Quel malheur... Il vaudrait mieux que ce fût moi... J’en étais sûre, j’aurais dû faire à ma tête, et envoyer votre queue à saint Herbot... Pourtant, je ne vous ai pas fait travailler, ni les bœufs, ni les chevaux au temps du pardon, et les jours durant toutes les bêtes se sont reposées... Attendez-moi là, et ne remuez pas, donc... je vais prier pour vous... Il faut que je vous recommande au bon saint Herbot... On dit qu’il a pitié des pauvres paysans... C’est sûr, alors, qu’il les écoute. Le petit pain de saint Tugean m’a bien guérie du mal de dents, et mon homme encore...»

Nuit.

Le lune, au bas de sa course, descend rapide derrière les arbres. On dirait une tête brillante et pâle, qu’on tire au bout d’un fil invisible. Voilée d’une fumée légère, elle descend d’un glissement égal, impassible et ne s’arrête pas. Elle semble vouloir être vue à travers les branches, et ne pas voir. Elle ne tourne pas la tête pour regarder qui la regarde. Elle descend entre les feuilles, triste et belle. Dans sa pâleur brillante, elle rayonne de passion et de rêverie; la légère fumée qui la voile, chaude, rappelle la buée des larmes. Que les arbres noirs, découpés en ombre chinoise devant elle, paraissent grands dans leur repos que pas un frisson ne trouble! Le bord des branches s’argente seul d’un reflet lunaire. Le ciel bleu règne, profond et sombre. Un crapaud flûte dans un coin. Comme un lac, s’étend le large calme.

La mer dort. Toujours plus bas, sous les arbres maintenant, voici descendre la lune...

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