‹ Le livre de l'émeraude: en BretagneChapitre 30 sur 91 · XXVII

XXVII

LE PAUVRE PÊCHEUR

Au G... En juillet.

La mer riait, comme une reine heureuse.

La cale était couverte de poissons. Au soleil déjà plus bas sur l’horizon plus rouge, ils brillaient comme des émaux glacés d’on ne sait quelle laque métallique et liquide. Rangés sur les deux bords de la vieille pierre en pente, ils faisaient un chemin où les pêcheurs se promenaient entre des pierres précieuses, des lingots d’argent et de vermeil, incrustés de rubis. La mer clapotait contre la cale, et mouillait en riant les filets et les rames. Entre les poissons, allaient et venaient affairées les femmes, la cotte retroussée; et l’on voyait dans les sabots humides les bas de laine noire ou bleue gonflés par les grosses jambes. Quelques-unes couraient lourdement; d’autres criaient, appelant avec des gestes. Les hommes couraient aussi, pieds nus, montrant des jambes brunes, parfois très blanches, nerveuses comme celles des jeunes chevaux; et plusieurs étaient marquées d’un sillon noir, d’une plaie encore rouge, depuis la cheville jusqu’au jarret, trace d’une chute ou d’une blessure. Les enfants marchaient entre les tas de poissons; ou bavards et criards, les mains en avant, ils se penchaient sur les bêtes frétillantes, les soulevant par la queue, jusqu’à ce qu’une commère les menaçât; ou bien sérieux et muets, ils allaient par deux ou trois, regardant décharger les paniers en connaisseurs, se parlant du regard, les mains derrière le dos. Les dorades et les maquereaux luisaient comme de l’argent et de l’émeraude en fusion; les grands congres longs, roides, ronds, pareils à des cuisses de nègres, battaient parfois la pierre d’un frémissement convulsif; un banc de rougets sur un lit d’algues avait la couleur de bijoux persans, faits de roses diamantées sur un coussin de velours vert. Et les dorades à la tête large écarquillaient des yeux ronds comme des sequins arabes, aussi fixes dans le cercle double qui les enchâsse que les yeux peints sur une toile, et déjà presque blancs...

Quand le marché prit fin, et que les femmes emportèrent ce que leurs hommes n’avaient pas vendu, sur la cale jonchée de débris, les enfants s’amusèrent. Une grande vieille longue, maigre, noire et noueuse comme un cep, après une âpre dispute, prit sous son bras, l’accotant à la hanche, un panier de sardines qu’elle avait convoité; et le matelot, heureux d’en avoir fini, la vit s’éloigner d’un pas rapide, les sabots claquants: il la regardait, et, allumant sa pipe, il haussa lentement les épaules.

Dans les bateaux, les mousses et quelques hommes s’empressaient à la besogne, pour rentrer plus tôt au logis. Il n’y avait presque plus personne sur le port. La mer montait, toujours plus belle; et les vagues vertes se teintaient déjà de pourpre occidental, comme si la divine sirène eût rougi de plaisir; ou qu’elle eût laissé, par jeu, couler de ses veines un filet incarnat de son sang.

· · ·

Une barque, montée de quatre hommes, aborda et mouilla. Trois de ces hommes avaient un air de famille, à ne s’y pas tromper: le père et les deux fils. L’autre était un matelot encore jeune, dont la maigreur trapue exprimait une vigueur peu commune. Parlant pour tous, et jetant un regard circulaire à l’entour, il reconnut qu’on était en retard d’une heure, et qu’il faudrait jeter le poisson à l’eau, au lieu de trouver à le vendre. Le père des deux garçons aux cheveux roux lui imposa silence. Taciturnes, ils lancèrent leur pêche sur la cale, et le poisson, la gueule ouverte, se débattait dans une agonie convulsive. Le matelot maigre, aux larges épaules, ayant couru sur la place, revint bientôt avec un homme court et fort, M. Rivoal, le marchand. Le visage gras et rond, tout le corps bien nourri, M. Rivoal avait la peau luisante, les moustaches rousses, épaisses, relevées en crocs arrogants. Il portait le costume d’un bourgeois à l’aise; une chaîne de montre était tendue sur son gilet; il fumait la cigarette. Il parla au pêcheur d’un ton las et indifférent. Il s’était dérangé pour lui: mais que voulait-on qu’il fît de ce poisson? Il n’était plus temps... Il consulta sa montre: peut-être, pourtant, serait-il possible de faire partir les paniers... Il chargerait Le Fustec de les prendre: justement, il était encore à l’auberge... Mais, il n’en donnait que tant... et pas un sou de plus.

Le pêcheur écoutait, les sourcils froncés, un air d’anxiété répandu sur le visage. Il se récria d’une voix sourde, faiblement. Les autres ne disaient mot; et même, un moment après, ils se dispersèrent sans avoir ouvert la bouche. La lutte fut courte. Le pêcheur céda; il fit un geste de découragement ou de mépris, et ne dit plus rien. Cependant, M. Rivoal reprit la parole, du même ton indifférent, et dit:

--Harmel, tu me dois encore... Je te paie dix-neuf francs; mais tu prends deux litres sur le prix. Entendu, Harmel?... Allons!...

Harmel ne répondit pas, sinon par un regard farouche et triste: il releva sa tête baissée d’un coup brusque, comme font les taureaux et les béliers. «Ainsi, une fois encore...» Il savait bien ce qui allait se passer: non seulement la pêche était manquée, et ne lui rapporterait rien; mais il avait déchiré un filet; il était payé en eau-de-vie; il n’aurait pas assez d’argent pour la femme; il boirait avec Lesken et ne rentrerait qu’ivre mort à la maison.

On chargea le poisson sous les yeux attentifs du marchand. Tous s’éloignèrent; et l’on n’eût jamais pensé que cet homme et ces quatre marins fussent de la même race: lui, gras, plein, vêtu à la mode des villes, chaussé de cuir jaune, tenant la cigarette d’une main ballante, des bagues aux doigts;--et eux, maigres, pieds nus, la toile collant aux membres, les mains noires et osseuses, comme des écorchés qu’on eût flambés au feu, telles les pattes des poules. Ils allèrent à l’auberge, où, s’étant effacés sur le seuil devant le marchand, ils entrèrent à sa suite.

· · ·

Un peu de temps après, Harmel revint sur la cale, avec Lesken. L’un et l’autre déjà gris, les yeux troubles, tenaient une bouteille jaune sous le bras. La barque flottait contre le bord; l’heure de la pleine eau était venue; la mer radieuse n’était plus qu’un lac infini de soie, semé de fleurs. Et le soleil allait disparaître dans une gloire d’or rouge... Une fillette, couchée sur le ventre, jouait avec des crabes oubliés dans un écheveau de varech, et les torturait, cassant une pince, arrachant un article, frappant avec une pierre sur la cuirasse; et quelquefois une patte remuait.

Harmel et Lesken s’étaient assis dans le bateau, l’un en face de l’autre. Ils buvaient l’eau-de-vie à la bouteille. Ils échangeaient des paroles rares et brèves. D’abord ils se regardèrent à peine; puis, à la fin, ils avaient parfois une sorte de sourire fatigué aux lèvres, quelque chose de puéril et de contraint. Harmel avait ôté son bonnet, et sa veste. La sueur lui collait ses cheveux dorés aux tempes; et la forme longue de son crâne en tonneau en était mieux marquée. Son nez droit et court semblait de bois au-dessus de la lèvre rose; l’on voyait par la chemise ouverte des poils roux sur sa poitrine musculeuse; et la couleur de sa peau changeait brusquement au ras du col, comme s’il avait eu une tête de brique sur un corps de pierre. Le matelot Lesken avait enfoncé ses pieds dans ses bottes, et se tenait roide sur le banc, comme à la manœuvre; il n’avait point sur la figure cette ombre de désolation et de lassitude douloureuse, qui creusait les traits de l’autre; sa maigreur, au contraire, respirait l’énergie et presque le défi. Il paraissait insolent, railleur et fort intelligent.

La fillette, s’étant mise sur ses pieds, lança en l’air des pattes de crabes, et s’en alla en sautillant... Les derniers rayons du soleil éclairaient la charnière d’un auvent; et l’on voyait, entre le gond et la muraille, une araignée au milieu de sa toile irisée: elle suçait une mouche qui devait vivre encore. Et la fillette, en passant, ayant aperçu l’araignée à portée de sa main, l’écrasa contre le mur avec sa pierre... Elle s’en fut.

· · ·

Harmel regardait le large d’un œil trouble, par-dessus l’épaule de son compagnon; il pliait un peu le dos, et ses bras lui pendaient tout d’une pièce le long des flancs, plus lourds que des ancres; ses mains étaient d’un rouge sombre, comme celui du sang caillé, et elles semblaient démesurées, avec leurs veines gonflées, racines tordues aux branches vertes. Lesken ricanait silencieusement: il voyait venir sur le quai désert le marchand gras, chaussé de cuir jaune. Le désignant d’un coup d’épaule, il dit doucement à Lesken:

--Il est là... Qu’est-ce qu’il veut encore?...

Et le mareyeur ayant jeté un regard sur les deux hommes, Lesken lui cria:

--Bonsoir, monsieur Rivoal!...

--Bonsoir! repartit l’autre de sa voix indifférente.

Il s’éloignait à petits pas sur la grève.

Lesken rit encore, du même rire silencieux, découvrant de larges dents jaunes.

--Tu l’as vu? dit-il... Eh bien, quoi?... Il est content, lui... Ce n’est pas comme toi... Ho!... Ho!... cria-t-il plus fort; réveille-toi, Harmel!...

Il leva les épaules, et reprit de son ton bas et mordant:

--Le voilà encore qui dort.. Ne te fais donc pas du chagrin, mon vieux, chrétien mon frère... Ne te fais pas du chagrin, marin!... Est-ce qu’il en a, lui?... Eh bien, fais comme lui.. Tu es saoul.. Je suis saoul... mais c’est lui, l’ivrogne. Hé?... Qu’est-ce qui t’a donné à boire? C’est lui... Qui t’a mis les bouteilles sous le bras? C’est lui... Il ne fallait pas les lui laisser, peut-être!..

Harmel répondit violemment:

--Non! et un éclair rouge passa dans les yeux sombres.

--Toi, reprit Lesken, tu ne sais que te faire du sang noir... Fais comme moi: f...-toi de tout: f...-toi de lui... f...-toi de toi... Tiens, regarde-le, là-bas: il vient de glisser, le bandit, sur une pierre; il est trop lourd de notre argent dans les poches; il ne tient plus debout... Si j’étais de la pierre, j’aurais voulu le f... à l’eau...

Il but une longue lampée à la bouteille et continua, du même accent sarcastique, d’âpre jovialité:

--Va, il est plus voleur que tu n’es ivrogne... Il volerait les morts, s’ils allaient à la pêche, dans son quartier...

Il jura.

--Qu’est-ce-que tu lui ferais, toi, si tu le tenais, un soir, tout seul, dans l’île?... Mais toi, je te connais, dit-il après un court silence. Tu ne lui ferais rien du tout... Tu prendrais ton poisson, et tu irais lui dire: «Faites votre prix, monsieur Rivoal...»

Il jura encore, et cracha, baissant la tête entre ses jambes ouvertes, et se regardant cracher.

--Tu ne le... Moi, Harmel, si je l’avais sous la main, ce marchand de rogue, je le... Tiens, comme ça!

Et il leva sa jambe, frappant de son pied redoutable le fond du bateau, sur la tête d’un poisson qui y était resté. On entendit le chuintement mol de l’écrasement sous la botte:

--Tu ne le ferais pas?... répéta-t-il en ricanant.

--Non, dit Harmel.

Lesken le regarda de travers; puis:

--Bah! fit-il, tes enfants le feront...

· · ·

Le ciel du vert le plus tendre réfléchissait les rayons nacrés de la roue du soleil disparu. La mer n’ondulait plus qu’à peine, suspendue dans une extase. La mer diaprée n’était qu’un cimetière de pollens somptueux et de fleurs soyeuses. Des mouettes planaient; et sous leurs ailes éployées, leur corps était d’un violet sombre. Partout la grâce d’une sérénité divine, partout la paix.

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