‹ Le livre de l'émeraude: en BretagneChapitre 31 sur 91 · XXVIII

XXVIII

HEURES D’AUTOMNE

En Benodet. Octobre-novembre.

A l’heure où la première aube s’éveille, comme la première palpitation du cœur dans l’œuf,--c’est un point blême qui semble naître sur le mur, près de la fenêtre, et sortir de l’ombre noire. On ferme un instant les yeux; et quand on les rouvre, le point paraît s’être déplacé encore plus qu’il n’a grandi. C’est, maintenant, une plaque livide, qui fait mieux ressortir le deuil silencieux de la nuit. Au milieu de la tache sinistre comme un drap mortuaire, si tout à l’heure, lentement, un mort allait montrer sa tête?... On est sur le chemin des apparitions. On se sent mal à l’aise, inquiet et curieux toutefois: et l’on a peur, enfin, d’avoir soudain très peur.

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Après beaucoup de pluies, un jour de beau soleil. Toute la campagne exhale une odeur exquise, et un peu écœurante: une odeur maladive; l’haleine de ce qui meurt. Ainsi sentent les roses dans les vases où, belles encore, elles vont périr: elles sont entières, et leur tige ne penche qu’à peine; mais cette nuit, ou demain, elles tomberont d’un seul coup; et l’on verra tous les pétales sur le tapis, comme une écume rappelle par l’éparpillement la forme et la vie dont la vague fut faite. Le parfum des roses mourantes est celui de l’automne à l’agonie.

La campagne a son odeur de trouble, ce matin: elle entête, et mord mollement le cœur. L’Église est sage d’avoir mis le temps des morts en ce temps-ci. On se sent mourir. L’hiver dépouillé est bien moins triste. Hier encore, ce n’était que la maturité; et l’an mûr donnait ses fruits: vendémiaire est plein de joie, et va même à l’ivresse. Mais novembre a la tristesse désespérée de l’agonie.

C’est le dernier combat sans espoir, sans ressources, qui est bien plus morne que la défaite. La mort a le repos. Ou, du moins, on y compte. Mais une lutte suprême et sans merci a la réalité misérable du deuil, dont la mort n’est que l’emblème. Il est dur de se sentir mourir: et c’est alors que l’on se sent le plus vivre, par le terrible effort qu’on y fait.

Les dernières palpitations du cœur, la nature en connaît aussi l’épouvante confuse. C’est un pouls qui s’affaisse, c’est un corps qui se refroidit,--cette lumière tiède, ces regards si lointains du soleil sur les feuilles qui tombent. Et quand vient le soir, on se sent frémir au vent humide de la nuit.

La lande est plus sombre, et les ajoncs plus noirs parmi les bruyères rousses. On voit de longues prairies d’or, semées de mares d’un vert dense comme l’encre. Les feuilles de la bruyère ne semblent plus végétales: elles restent étalées et roides, pareilles à du métal; et ces feuilles d’or fin, vers le soir, sont violettes. Cependant, des ajoncs sur les haies sont en fleurs...

Et de la mer elle-même monte une senteur plus pénétrante. Le maërl et le goémon sur les pierres ont un parfum âcre et pourrissant. Et les roches aussi participent d’on ne sait quelle odeur funèbre.

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Nuit brumeuse et lourde. Tantôt on étouffe, et tantôt on frémit de froid. Si je ferme les yeux, toute sorte de visions funestes s’offrent à moi, comme si mes idées et la plainte de la mer prenaient corps.

J’ouvre la fenêtre. Dans les ténèbres, où tout le pays est noyé, un seul feu luit fixement sur l’autre rive, le fanal de quelque navire à l’ancre: la lumière douloureuse se brise sur l’eau en un long sillage fumeux... Et par delà les masses confondues du ciel et des hauteurs obscures, lugubrement, longuement mugit la sirène de Penmarc’h, cette voix enrouée de la brume.

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Les matins d’octobre sont trempés de brume et d’incertitude. Parfois, au soleil levant, les voiles humides se dissipent, sous les flèches d’une lumière plus rose que l’aurore au printemps. On croit que la magie riante d’avril va donner encore une journée à la féerie. Et soudain, les brouillards dissipés se reforment en nuages; le soleil se drape de gris; et la gaieté s’éteint sur la terre, restée froide.

La beauté d’octobre est au couchant. Automne est une amoureuse brûlante, dont les jours sont comptés, qui se meurt de poésie et qui, chaque soir, incline de plus près vers la tombe. Chaque soir ramène la fièvre dans ce beau corps qui s’épuise, et le sang sur sa face pâlie. Une divine ardeur saisit cette mourante: le divin crépuscule ruisselle de son sang.

Elle appelle un baiser; elle implore la caresse passionnée qu’elle offre, de ce cœur inassouvi que l’adieu rend plus insatiable encore. Et si tout le sang lui vient aux lèvres pour le baiser qu’elles cherchent, c’est qu’il sera le dernier peut-être...

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A la basse mer, vers le temps de l’équinoxe, le flot qui se retire laisse la rive peuplée d’une foule étrange. L’estan paraît immense; et tous les rochers, couverts de goémons, donnent l’idée d’une assemblée chevelue, comme si une nation singulière avait pris rendez-vous sur la grève. Ils sont tous là, immobiles et noirs, la crinière trempée qui pend le long de leurs corps roides. Sont-ce des animaux marins? Des phoques au cuir jaune? Ou les démons punis de la marée?--Les lignes de menhirs font aussi penser aux squelettes d’une de ces peuplades, pétrifiée.

Puis, le paysan et la paysanne, une fourche à la main, les jambes nues, le geste féroce et brusque, arrachent les boucles brunes à ces têtes de pierre. Ils en font des tas, au pied de chaque roc, pareils aux dépouilles d’un ennemi scalpé. Et, le soir venu, ils en chargent leur chariot, emportant une meule de varechs pour fumer leur terre.

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Le ciel clair, tout d’un coup, se charge de nuées violettes. Un vent violent se lève: le grain tombe, une pluie battante. Les paysans, qui travaillent dans la lande, s’en vont, la bêche, la fourche ou la faucille sur l’épaule, en faisant le dos rond sous l’averse. Des femmes accourent, en claquant des sabots, pour serrer le linge blanc, étendu au soleil, sur les bruyères. Tous fuient.

Et deux vaches oubliées, la noire et la rousse, appellent en beuglant. On ne vient pas les prendre; la pluie redouble. Elles descendent alors dans le fossé; elles cachent leur tête baissée sous la haie, le mieux qu’elles peuvent; elles se serrent l’une contre l’autre; et la pluie bat longtemps leurs larges flancs relevés, qu’elle lave, ruisselant sur le damier des poils, du roux au noir, et du noir au blanc.

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