XXXVII
LE CHANT HUMILIE LES BÊTES
L’été, en Benodet.
L’âne, arrêté sur la route blanche qui brûle, les flancs piqués par les mouches que rien n’écarte, ni les oreilles dressées, ni les coups de nez brusques, l’âne tourne la tête et regarde fixement, de ses grands yeux veloutés, les vaches dans la lande verte. Elles paissent indolemment, évitant l’ortie qui pique, mais le front toujours baissé, en quête d’une herbe fraîche et tendre, douce à mâcher, et douce à ruminer encore.
Et l’âne brait. Et les deux vaches beuglent, enviant de braire. Meuglant de la sorte, et tenant la note, elles ne sont pas si loin du braiment. Dans leurs larges yeux, à tous trois, comme en de rondes mares suspendues, se reflète tout le pays, la lande verte et les haies, la butte gazonnée et le mur hérissé de pierres.
Il y a un préjugé contre les ânes, qui ont les plus beaux yeux du monde, du même velours que les Andalouses, et qui ont fait la réputation d’un grand professeur de philosophie. Mais ce n’est point un préjugé de les haïr, en musique: leur cri irrite; et puis il fait rire. Ce sont de jeunes poètes sans modestie.
Comme il brait, ce petit âne! D’où tire-t-il tant de bruit?--La tête en avant, il lance sa mâchoire et découvre ses dents: il ressemble à Charles-Quint, la bouche ouverte, dans un fameux portrait. Mais l’empereur d’Allemagne n’a pas l’air si content que lui. Le petit âne gris ne craint pas la fatigue; et son idée étant de braire, il brait de tous ses poumons, se fouettant doucement ses jolies jambes de la queue...
Pour les musiciens, tous les animaux sont haïssables; et l’homme n’est guère que le roi des animaux. Il n’est rien de si rare, sur la terre, qu’une belle voix. Le beau son n’est pas de nature; et l’art presque seul l’a fait.
Les pauvres bêtes n’ont point d’âme, quand elles parlent. Dès qu’on ne les voit plus, on en perd la pitié. La nuit, elles se font détester. Ce ne sont que machines à vacarme, et qui ne s’arrêtent plus, une fois montées. L’oiseau même, à la longue, m’importune. Il n’est si bon chien qui, aboyant à la lune, ne se fasse donner au diable. L’ami de l’homme est mon ennemi, aussi souvent qu’il parle. L’oreille musicienne cherche trop l’harmonie: passion qui engendre parfois la cruauté. Mais quoi?... L’âne a l’oreille qu’il faut, à proportion de la voix. Ce n’est que dans un porte-voix que l’âne entend ce qu’il se veut dire.
Les bêtes se font aimer des hommes, parce qu’ils y trouvent de leur bestialité: elles se laissent faire, comme elles se laissent torturer. Les hommes prêtent à tout des sentiments humains,--faute de mieux; et les meilleurs consacrent aux bêtes des soins qu’ils marchandent aux autres hommes. Ils ne voient pas la différence, et ont raison sans doute. Mais ce ne sont pas des musiciens.
On ne doit pas faire un reproche aux amis des bêtes, s’ils semblent sensibles jusqu’à la niaiserie: il n’est guère que les artistes qui puissent s’en étonner; ils seront toujours blessés de la voix que prennent les pauvres bêtes pour dire merci.
On aime les bêtes d’un amour bien légitime: elles exercent admirablement la sensibilité. Mieux encore que les enfants, elles acceptent tout et ne peuvent rien rendre. La plus grosse bête est un enfant qui ne grandit jamais. Elle est plus que machine: elle est montée une fois pour toutes. La vie d’une bête fait peur à la pensée.
Voilà l’âne qui s’interrompt dans son concert; il avise un chardon dans la bruyère. Et voici les vaches, les cornes enfoncées comme une fourche dans les buissons, éternellement à la recherche de ce qui se mange. Les pauvres bêtes sont des machines à manger, toujours à la tâche, toujours courbées.
Elles n’ont pas le temps de chanter.
J’entends bien... Cependant, n’allez-vous pas vous taire, petit âne gris?--