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XLIII

FANTOMES

Près de Brest. En novembre.

Le Goulet est pareil à l’âme d’un canon, où traîne la fumée de la charge. Les forts, la ville, les étages de pierre reculent et se brouillent, comme une vision quand, vers le soir, l’esprit fatigué ne distingue plus ce qu’il voit de ce qu’il se rappelle: alors, il regarde dans la somnolence passer les souvenirs, comme à la dérive flottent les épaves. Les rochers même s’effacent. Le brouillard gris n’ensevelit pas la rade: il la voile.

Profonde et verte, l’eau de l’Océan coule rapide sous un glacis de mare laiteuse, comme un œil vairon transparaît encore sous une taie opaque. L’haleine lente de la brise porte l’accent maladif de l’automne; et retombe aussitôt. Le crépuscule devance l’heure. La buée au mol balancement berce un rêve profond et morose; elle lui murmure la parole préférée, qu’il écoute: le conseil de dormir. Il l’oublie, et l’écoute encore: Dors, dors...

Parfois, la fumée blanche s’amasse et bouche toute échappée: Quel mystère veut donc cacher le ciel fondu en nuées traînantes? L’obscure blancheur tournoie lentement, à la manière de linges impalpables que l’espace dépouille. On se sent séparé de toute vie, et refoulé en soi-même; il semblerait qu’on prît plaisir à se coucher sur le lit changeant de ces nuages; et peut-être, serait-il doux d’y rester assoupi pour jamais. La couche muette du repos invite à s’y étendre. Mais une odeur âcre et cruelle, qui cuit aux yeux et fait tousser, une sorte de saumure subtile monte aux narines, sale les lèvres et pique ses aiguilles dans la bouche, ourlant d’un point aigu le voile du palais. Le frisson secoue l’assoupissement: un drap humide, un linceul qui fleure la terre et les feuilles pourries, colle à la chair et glace les os: une visqueuse gencive mord et lèche la peau. Et plus l’on est plongé en soi-même, plus le réveil est brusque de la rêverie. Dans l’humidité glaciale qui pénètre les moelles, l’on sent brûler au dedans de soi l’ardeur dévorante d’une pensée sans objet et sans cause: au milieu de la brume, elle brûle et frémit comme une lame en fusion trempée dans l’eau froide; et, dans cette vapeur, peut-être, c’est elle qui fume...

Parfois aussi, le nuage s’éparpille en tourbillon muet, une poussière vaporeuse qui tournoie, une toile d’araignée qui se tend de haut en bas et qui se fixe: d’autres fantômes défilent alors sous les mousselines transparentes. Des arbres dentelés, pareils à des statues sans tête, grand’gardes en faction, rigides sous le manteau de la cavalerie; des roches qu’on croirait de brouillard figé, sans consistance; des murs lisses, puits sans fond qu’emplit une ombre lunaire, et où doit sourdre une eau dangereuse. Un bloc gris peu à peu se découvre et se fait plus large: il se penche, tel un ours aux aguets, et qui sort d’un fourré, en hochant la tête sur ses rondes épaules...

· · ·

Le calme de la brume s’étend, une paix étouffée, et qui étouffe. Le ciel ne respire plus; et la mer est à bout de souffle. Un silence lassé, où passent des appels plaintifs de machines, pareils aux soupirs qui s’étranglent dans la gorge d’un malade.

Un témoin inattendu surgit: il est là, on le touche, venu on ne sait d’où. Un lougre aux hautes voiles passe dans le brouillard, spectre blême: ce n’est qu’une ligne grise, une ombre sans largeur, une forme longue qui n’a rien de solide. Lent et triste, il semble glisser sans corps sur l’horizon, messager d’une amère nouvelle, qui ne veut pas être surpris, et qui cherche à mouiller, sans avoir été vu, dans le port...

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