‹ Le livre de l'émeraude: en BretagneChapitre 49 sur 91 · XLIV

XLIV

LA DAME AUX OIES

Non loin de Loc-T... En automne.

La vieille Bourhis s’arrêta soudain de parler, se rangea contre la haie et se tint coite. Le battement d’un cheval au galop se faisait entendre, semblable au rythme sourd d’une forge en marche. Il se précipita et retentit plus proche; le souffle de la bête scanda le dur accent des sabots. Et le centaure parut, se mit au trot et, brusquement, fit halte. C’était une femme bottée, casquée, éperonnée. Elle sauta de cheval et parla fort. Elle avait l’accent étranger et nasillard. Ses cheveux taillés court grisonnaient; sur ces mèches bouclées, elle portait une espèce de chapeau gris, un feutre en forme de casque allongé, ou de demi-courge, relevé sur un bord; une plume de coq se dressait contre la coiffe, fixée par une agrafe de métal. Un bout d’étoffe noire flottait par derrière, à la façon des crinières sur le dos des dragons. Cette femme avait la peau rouge, les lèvres minces et de petits yeux bleus, ronds et froids. Un carnier lui pendait au côté, et elle portait un fusil en bandoulière; le cuir fauve de la buffletterie luisait sur le drap gris de sa redingote. Elle entra dans l’auberge. On entendait sa voix aiguë et impérieuse. Elle s’informait d’une famille pauvre qu’elle voulait voir, disait-elle. On lui répondait peu, sèchement et de mauvaise grâce. Presque sans aide, elle se remit en selle et repartit.

· · ·

La vieille Bourhis la suivit des yeux avec malveillance. Elle soupira, et dit:

--C’est la dame du Goasker... C’est des Anglais...

--Non, Américains, dit le tavernier.

--C’est toujours des Anglais... Madame Dicksonn, qu’on l’appelle.

--De braves gens, ils font du bien... reprit l’homme avec une moue de dépit.

La vieille Bourhis n’y tint plus.

--C’est une païenne. Ils sont tous païens, maintenant, au Goasker.

--Vous feriez mieux de vous taire, observa Bourhis.

--Et elle monte à cheval, comme un homme. Oui, monsieur, me dit-elle. Vous l’avez vue. Souvent elle est...--Elle tira une prise du cornet qu’elle avait dans la poche, et, avant de la mettre dans son nez, elle fit une grimace de dégoût.--Une pièce d’effronterie, conclut la bonne femme, un morceau de malice...

--Ils font du bien, répéta Bourhis.

--On n’a pas besoin d’eux, dit un grand maigre attablé devant une bolée de cidre.

--Oh! leur argent est pourtant bon à prendre, Pogam...

--Bon, oui: eh bien, on le prend.

--Que viennent-ils faire ici? demandai-je.

Les hommes n’avaient parlé qu’à contre-cœur. Bourhis répondit, de mauvaise humeur:

--Ils viennent pour la religion. Ils prêchent. Ils ont des prêtres, habillés comme vous, monsieur, et moi. Ils sont tous prêtres dans cette religion, à ce qu’on dit.

Et il ajouta, comme à regret:

--Ils donnent beaucoup, c’est vrai: du linge, du bois l’hiver, des remèdes... Ils dépensent.

--Ils en ont payé plus d’un, pour se faire protestant...

--Il y en a qui n’ont pas de cœur, dit madame Bourhis en colère.

--Ils s’imaginent qu’on se ferait Anglais, là, du soir au matin, avoua le tavernier; ils ne nous connaissent pas.

--Bah! on fait semblant. On se moque d’eux. Quand ils ont bu les sous, ils n’en sont pas moins bons chrétiens.

· · ·

Ces Bretons disaient vrai; ils ne voulaient pas mentir. Plusieurs étrangers se sont établis en Basse Bretagne; ils y secourent les pauvres; ils viennent en aide à beaucoup de misères: et ils sont haïs. Avec une sorte d’hypocrisie instinctive, Bourhis, tous ceux qui étaient là, voulaient dire quelque bien de ces hérétiques, et ils en pensaient du mal. Il y avait de l’hostilité jusque dans leur reconnaissance. Parfois on sentait qu’ils eussent préféré ne rien devoir, peut-être, à des protecteurs détestés: il fallait être réduit à l’extrémité pour accepter l’appui de ces mains étrangères.

--Ils vous mettent aussi leur livre dans la poche, assura Pogam, goguenard. C’est l’Evangile, prenez-le, lisez-le, qu’ils disent. Ils vous le glissent dans la main.

--Moi, je l’ai lancé par-dessus la haie, son livre!

--Et moi, si la dame m’en donne encore un, je le lui jetterai à la figure, donc!

--Voyons, Pogam, l’Évangile est aussi votre livre.

--Je sais, je sais, monsieur... Je ne puis pas vous dire... Il me semble que notre Évangile et le leur, ce n’est pas le même...

--Non, pour sûr, ce n’est pas le même! affirma madame Bourhis.--Et vous ne savez pas ce qu’elle aime le mieux, la dame?... Je l’ai vue au manoir... Vous ne le croiriez pas...

--Ses enfants? La chasse?

--Non, non. C’est les oies!...

Ils se mirent à rire.

--Oui, monsieur. Elle élève des oies, elle les appelle. Elles courent, en faisant leur cri, à vous étourdir. Elles lui sautent sur les genoux; et elle les caresse, comme des enfants. Elle les embrasse, elle leur lave le bec et le frotte contre sa joue; elle leur dit des mots doux, dans sa langue. Elle ne leur parle pas si durement qu’aux gens, donc! Elle aime bien moins les chrétiens que ses oies, croyez-le... Il ne faut pas toucher à ses oies: elle vous tuerait.

--Que dites-vous là, Jeanne? gronda sévèrement Bourhis; mais il riait.

--Je dis qu’elle adore ses oies, donc.

--Les oies ont beaucoup de connaissance, vous savez bien...

--Oui; mais il n’y a que des païens pour adorer des oies. Voilà sa religion, à votre dame. Les païens ont une bête pour bon Dieu, chacun la sienne...

--Ne bavardez pas tant, Jeanne! reprit Bourhis, haussant les épaules, et riant sans contrainte, cette fois.

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