IV
LE FOL ET LA SŒUR BLANCHE
A Pen-Ker... En juillet.
La Religieuse causait sur le chemin avec la femme de Le Corre, le charpentier. La Religieuse est une grande et forte femme, plus ample encore dans sa robe de bure et sous le manteau vaste, qui semble d’un seul lé: son visage n’en paraît que plus petit, emprisonné sous la cornette, serré par le linge roide, si blanc qu’à l’ombre du matin, on le voit teinté de bleu. C’est une figure grosse comme le poing, aux traits secs et trop pâles; le front ne se montre pas; et l’on est frappé du regard, presque indifférent, qui tombe de deux yeux ronds, et d’un bleu presque blanc. La femme de Le Corre, elle, parle d’abondance. Le désir de plaire à la Bonne Sœur, le plaisir de causer avec elle, et même une certaine fierté d’en être jugée digne, se disputent la bonne femme, courte et osseuse dans sa lourde jupe: parfois, elle étend sa main aux doigts tannés, tandis que la Religieuse cache les siennes dans ses larges manches. Elles s’entretiennent de Gwénoc’h, l’Innocent, qui, cette nuit, a fait du bruit dans le hameau... Il appelait, mais il n’a pas su dire qui: il ne se comprend pas lui-même, le pauvre gars; à l’ordinaire, il est bien doux, et il ne ferait pas peur, même à un enfant... Dame, il n’aime pas les étrangers, non, par exemple; mais il n’a pas si tort, donc... Et, ma sœur, pensez-vous qu’il porte bonheur, comme on dit, à ceux qu’il regarde? Je le croirais, s’il vous plaît... car, s’il n’a pas plus de raison qu’un enfant de deux ans, c’est que la main de Dieu est sur lui... Jusqu’au matin, pourtant, il a couru de côté et d’autre...
--Précisément, dit la Religieuse.--Il est venu, une heure avant l’Angélus, frapper à la porte de la chapelle; et il est resté là jusqu’à ce qu’on l’ouvrît...
--Vraiment? dit madame Le Corre; voyez donc!...
Et elle soupire de plaisir; elle lève la tête vers le ciel doré du matin. On n’entend que le coucou lointain, et le murmure de la mer prochaine, aussi faible que l’haleine des feuilles dans la forêt.
Derrière le bouquet d’arbres, où les deux femmes se tiennent à l’ombre, voici Gwénoc’h en personne qui se montre, marchant de ce pas incertain des enfants, qui ne vont nulle part, et s’arrêtent à tout ce qui les intéresse. Gwénoc’h est très grand, une figure molle et sans couleur, de blonds cheveux bouclés, fins et rares. Il est plus qu’étrange à voir, vêtu d’une longue robe, et portant au cou la fraise plissée des petits enfants. Il ne répugne point dans ce costume, parce qu’il semble lui convenir mieux qu’un autre, et qu’en dépit de ses vingt ans, il en a les gestes. Mais surtout un sourire plein de bonté pare sa face glabre; et la même lueur éclaire ses yeux pers et sa bouche maigre: une douce expression de bête docile, qui demande pardon, et qui ne s’étonne point qu’on la rudoie.
Il s’approche des deux femmes, qui le regardent venir; mais on dirait qu’il ne les remarque pas; et il se penche sur le sol, examinant avec intérêt une pierre qu’il ramasse. Il a l’air triste et las.
--Vous n’étiez donc pas en paix, cette nuit, Hervé? lui dit la bonne Le Corre, d’un ton sérieux.
--Oui; qu’avez-vous, Hervé? Pourquoi êtes-vous venu à la chapelle? Pourquoi vouliez-vous y entrer? Il ne faisait pas encore jour: vous savez bien qu’elle était fermée...
La Religieuse parle d’une voix basse et brève; malgré elle, sa parole est sévère; et sévère aussi son visage; à l’ombre de la cornette, il est amenuisé, réduit, lointain, comme la tête qui parle par une lucarne, et qui semble découpée au ciseau.
Gwénoc’h ne répond rien. Il sourit sans niaiserie. Il a l’air d’en savoir bien plus que les autres, et de voir ailleurs, où ils ne voient pas. Absorbé et distrait à la fois, il n’inspire pas de dédain: un sentiment plutôt fait d’inquiétude et d’attente... Dans la lande, au delà du petit bois, des alouettes s’élèvent lentement...
Passe un vieil homme, qui salue et qui dit:
--Ne savez-vous pas? M. Trévannec est mort, cette nuit, un si bon chrétien...
Les deux femmes s’étonnent et déplorent la perte.
--Et vous, Hervé, fait le vieillard à l’homme en robe d’enfant, qui, d’un doigt distrait, tourmente sa collerette,--avez-vous compris ce que je viens de dire?... Quelqu’un vous est mort, qui a fait beaucoup de bien à votre pauvre femme de mère, comme à vous... Vous irez à l’enterrement, j’espère? C’est pour demain matin, Hervé, n’y manquez pas.
Le Fol a maintenant l’oreille au guet, du côté de la mer, comme s’il écoutait quelqu’un. Il ne dit toujours rien. Les deux femmes le contemplent avec surprise, avant de se séparer; et la Sœur, d’une voix douce, l’invite:
--Hervé, venez tantôt à la Maison.
Le vent se lève, plus fort; et l’Océan roule. Le Fol reste seul, silencieux; et le voilà sombre, les traits pleins de terreur...