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XLVII

LE SOIR SUR LA LANDE

A Kerloc’h. Fin septembre.

Le ciel est comme un miroir de magie, où se réfléchissent les feux de la lumière absente: la dune, qui sépare la lande de la mer, lui cache l’horizon. Au-dessus de cette lande creuse, le ciel est tout l’espace, toute la mer, toute la lumière: lui seul, et ce cirque désert, enfermé entre les bouquets d’arbres; lui seul, et sa palpitante rêverie. Il est du vert le plus tendre, plus soyeux que la soie, plus tiède que les larmes, plus profond que les océans,--et pourtant si proche qu’on le dirait posé sur la cime des arbres. Vert comme le Nil des rêves, il se teinte d’orange et de lilas: une buée féerique, une immatérielle vapeur d’argent et d’or tremble comme une haleine sur les contours de ce poème de l’intime douceur.

Tout est solitaire, depuis la dune plus blanche que la craie, jusqu’à la route noire sous les hêtres feuillus, aux branches abaissées. On ne voit rien, ni homme, ni maison; à peine si l’on distingue, au creux de ce cirque, le fossé où la mare luisante ouvre un sombre regard entre les aulnes morts. On ne voit rien qui vive; on n’entend rien qui parle. Les arbres seuls; et sous l’étendue palpitante du ciel, rien que l’étendue rigide de la lande. L’herbe, courte, malade et rare, fait un damier avec le sable blême. Sur la tête noire des arbres, entre leurs masses immobiles, le ciel est d’un bleu si pensif et si vivant qu’on le vénère, et qu’on se sent l’âme pieuse, comme à la rencontre des yeux immuables d’un Dieu qui prie. Et, comme pour ne pas faire de bruit, on marche avec précaution sur l’herbe noire.

L’air est doux. Suave, le silence...

Et l’heure, religieuse. Une âme d’angoisse sublime et presque bienheureuse plane sur la lande. C’est la fièvre du ciel, et ce ciel est toujours plus proche. Voici le moment venu, qu’il semble descendre des arbres mêmes, et qu’on l’a sur les épaules...

Tout est resserré dans ce petit espace; et tout pourtant est infini. On dirait que le monde tient sur cette lande. Ni les plaines sans fin, ni les mers, ni les steppes d’Asie, rien n’est plus vaste que ce cirque où la tristesse repose, entre la dune grise et une ceinture de hêtres noirs. Et lorsque, ayant tourné la tête, à la faveur d’une lucarne ouverte dans la muraille des sables on revoit un coin de la mer violette, il semble que ce ne soit plus qu’une feuille tombée de la voûte céleste...

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