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XLVI

LE BAIN

Au Coq, en Benodet... 24 septembre.

En rang, lourdes et mal vêtues, les petites filles suivent lentement le sentier qui tourne entre les buissons, au-dessus de la grève. Elles occupent, noires, toute la largeur du chemin courbe, pareilles à de grosses fourmis dressées contre un obstacle. Elles font un ruban sombre sur le sol blanc. L’air blond, que le soleil inonde, pétille. Trois Sœurs, de noir vêtues, escortent le défilé; l’une, en tête, cause avec les élèves; les deux autres, fermant la marche, semblent prier. De loin, on dirait que ces petites filles sont des novices elles-mêmes. Puis, arrivées au haut de la ravine qui descend presque à pic sur la grève, elles se débandent, elles se précipitent et courent en bas, elles rient; une tombe, et se relève en riant aux éclats.

Les Religieuses choisissent l’anse la mieux abritée des regards, cachée sous le chemin. Elles observent attentivement si personne n’est là; elles tiennent conseil: l’heure est bonne; à peine si l’après-midi commence, et il fait un soleil ardent. Les petites attendent un ordre. Enfin, il est donné: elles se jettent sur le sable, et ôtent leurs souliers. Les Religieuses sont assises sur les roches, leur gros parapluie au côté, et leurs mains sur les genoux. Les petites filles tirent leurs bas: voici déjà les pieds nus et les jambes. Les plus grandes ont des mines circonspectes; elles aident les autres à relever leurs jupes, et les fixent par derrière avec des épingles. Toutes se retroussent, les unes jusqu’aux hanches.

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Elles jouent dans l’eau; elles s’avancent, gracieuses et maladroites, de pierre glissante en pierre moussue; elles ont de l’eau jusqu’au genou; elles cherchent des coquillages, les crevettes grêles et les crabes trapus. Elles poussent de petits cris, ou des rires aigus, pleines de joie. Elles s’amusent; elles sentent l’air tiède qui les caresse, et la vague fraîche qui les chatouille. Quelques-unes sucent des algues, ou des coquilles pêchées. Parfois, elles perdent pied, et l’on voit leurs bras, en balancier incertain, qui se projettent de côté, pour tenir l’équilibre; les bras sont nus aussi; et les cheveux, rompant leurs liens, tombent en nattes ou en boucles sur les épaules, mal retenus par les coiffes. Elles folâtrent, ces petites recluses... Les Sœurs en cornette et en tablier noir, sur le roc, les suivent des yeux, ou promènent autour d’elles un regard attentif, qui, au premier soupçon, se fait sévère; et parfois, une religieuse appelle des petites par leurs noms, et les gourmande.

Toutes ces petites filles sont blondes; et la couleur de leur chair est charmante, blanche, finement veinée, et chez quelques-unes brillant d’un reflet d’or, duvet imperceptible. Elles ont de longues jambes, déjà pleines plutôt que maigres; et la naissance des cuisses a déjà le galbe de la fleur adolescente. Cette peau, si fraîche et si neuve, est tentante à voir comme un fruit.

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Tandis que ces enfants s’amusent, et s’envoient de la main quelques fusées d’eau, un pêcheur en canot, la pipe au coin de la bouche, la main à la barre, double le phare et les regarde. Les petites baissent les yeux; les plus jeunes n’en prennent pas le soin, et sourient à la barque. Les Religieuses ne font mine de rien. Mais, comme peu de temps après, un étranger s’arrête et s’accoude à la grille du phare, les petites filles s’effarouchent; plusieurs rabattent leurs jupes; et à celles qui ont négligé de le faire, les Religieuses l’ordonnent d’un signe rapide. L’homme qui est là ne paraît pas être du pays; il n’est vêtu ni comme un paysan, ni comme un matelot: c’est l’ennemi. Les petites sortent de l’eau; une, qui veut aller trop vite, glisse; et dans l’effort qu’elle a fait pour se retenir, elle se découvre un peu: elle rougit, près de pleurer. Toutes ont repris leurs bas, et se sont chaussées.

Les Religieuses ramènent leur troupeau en silence. Ces petites, si jolies tout à l’heure, décoiffées, demi nues, sont maintenant ingrates, lourdes et tristes sous leurs habits de deuil. Dans leurs sabots, elles font des pas énormes, qui sur les pierres rendent un gros bruit. Tant qu’elles se croient en vue, elles se hâtent et se taisent. A peine ont-elles dépassé la barrière, et sont-elles à travers champs, elles se reprennent, bavardes, gaies, à rire et à parler. Sous la petite coiffe qui leur serre la tête, les cheveux forment une boule blonde au soleil; et, marquant lourdement le pas avec les sabots, toutes s’en allant avec lenteur, d’une démarche balancée, pesantes dans leurs jupes trop larges, elles ressemblent à une bande de petites vaches rousses.

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